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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2402859

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2402859

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2402859
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantPAPAZIAN

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 mai et 20 juillet 2024 sous le n° 2402859, Mme D, épouse B, représentée par Me Papazian, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 avril 2024 du préfet du Morbihan portant refus de délivrance d'un titre de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Morbihan, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et à titre subsidiaire de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 € en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'un vice d'incompétence ;

- le préfet n'a pas communiqué l'avis du service médical de l'Office français de l'intégration et de l'immigration (OFII) ;

- le préfet a méconnu l'étendue de sa compétence.

Sur le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français :

- ils méconnaissent l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- ils portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- ils sont entachés d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale dès lors qu'elle n'a plus d'attaches dans son pays d'origine et qu'elle ne pourra pas bénéficier du soutien logistique mis en place depuis de nombreuses années en France.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 juin 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

L'Office français de l'intégration et de l'immigration (OFII) a présenté des observations, enregistrées le 13 août 2024.

II. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 mai et 20 juillet 2024 sous le n° 2402862, M. E B, représenté par Me Papazian, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 avril 2024 du préfet du Morbihan portant refus de délivrance d'un titre de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Morbihan, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et à titre subsidiaire de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 € en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que l'arrêté est entaché d'un vice d'incompétence.

Sur le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français :

- ils méconnaissent les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son épouse peut bénéficier d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du même code ;

- ils portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- ils sont entachés d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale dès lors qu'il n'a plus d'attaches dans son pays d'origine et que son épouse ne pourra pas bénéficier du soutien logistique mis en place depuis de nombreuses années en France.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 juin 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tronel,

- les observations de Me Papazian, représentant M. et Mme B, présents.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n° 2402859 et n° 2402862 ayant fait l'objet d'une instruction commune et concernant un même couple, il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

2. M. et Mme B, ressortissants arméniens, nés respectivement en 1966 et 1960, ont déclaré être entrés en France le 19 mars 2017. Ils ont déposé chacun une demande d'asile définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 28 septembre 2018 pour Mme B et le 23 avril 2019 pour son époux. Mme B a bénéficié d'un titre de séjour pour raisons de santé valable du 18 avril 2019 au 15 avril 2021. Sa demande de renouvellement déposée le 28 janvier 2021 a été rejetée par arrêté préfectoral du 28 juin 2021, qui faisait par ailleurs obligation à Mme B de quitter le territoire français, mesure d'éloignement à laquelle l'intéressée s'est soustraite. Par un arrêté pris le même jour, le préfet avait également obligé M. B à quitter le territoire français, en vain. Mme B a déposé une nouvelle demande de titre de séjour pour motif médical le 13 novembre 2023, qui a été rejetée par l'arrêté du préfet du Morbihan du 16 avril 2024 dont elle demande l'annulation. M. B a déposé une demande de titre de séjour pour motif médical, rejetée par arrêté préfectoral le 1er février 2022. Il a déposé une nouvelle demande de titre séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le 4 mai 2023, également rejetée par l'arrêté préfectoral du préfet du Morbihan du 16 avril 2024 dont il demande l'annulation.

En ce qui concerne le moyen dirigé contre les arrêtés dans leur ensemble :

3. Par un arrêté du 29 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Morbihan du 31 août 2022, le préfet de ce département a donné délégation à Mme A C, attachée d'administration, à l'effet de signer les décisions relevant du bureau des étrangers et de la nationalité au nombre desquelles figurent celles dont l'annulation est demandée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des arrêtés attaqués doit être écarté.

En ce qui concerne les refus de délivrance d'un titre de séjour :

S'agissant des moyens de légalité externe soulevés dans l'instance n° 2402859 :

4. Aucune disposition réglementaire ou législative n'impose au préfet de communiquer l'avis de l'OFII. Le moyen tiré du vice de procédure faute d'une telle communication doit, par suite, être écarté.

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Morbihan, lequel a procédé à une appréciation personnalisée de la situation de Mme B, se serait cru en situation de compétence liée à l'avis du collège de médecins de l'OFII. Le moyen soulevé en ce sens doit, dès lors, être écarté.

S'agissant de la légalité interne :

6. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. (). / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'État. () ". Aux termes de l'article R. 425-11 du même code : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. () ".

7. Pour l'application des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi, sauf circonstance humanitaire exceptionnelle. La partie qui justifie d'un avis du collège des médecins de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi, ainsi que l'effectivité de l'accès à ce traitement. Si le demandeur entend contester le sens de cet avis, il appartient à lui seul de lever le secret relatif aux informations médicales qui le concernent, afin de permettre au juge de se prononcer en prenant en considération l'ensemble des éléments pertinents, notamment l'entier dossier du rapport médical au vu duquel s'est prononcé le collège de médecins de l'OFII, en sollicitant sa communication, ainsi que les éléments versés par le demandeur au débat contradictoire. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

8. Il ressort des pièces des dossiers et notamment de l'avis du collège de médecins de l'OFII du 9 avril 2024 et des observations de l'OFII dans la présente instance, que si l'état de santé de Mme B, nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, elle peut bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine et peut voyager sans risque vers celui-ci. Selon les informations issues de la base de données MedCOI, sur le plan locomoteur, la chirurgie orthopédique, le traitement et le suivi par un spécialiste en médecine de réadaptation sont disponibles au centre médical d'Izmirlian, à Yerevan qui réalise la pose de prothèses de hanche. L'imagerie par résonance magnétique est disponible au complexe hospitalier universitaire d'Heratsi N1 à Erevan. Sur le plan cardiologique, le rivaroxaban est dispensé à Vaga Pharm, Erevan et le suivi cardiologique est notamment disponible au centre scientifique médical d'Erevan. Les pièces médicales fournies par les requérants exposent en détail les pathologies dont souffrent Mme B et les traitements nécessaires. Certaines de ces pièces, comme par exemple les certificats médicaux des 13 et 30 août, 2 et 11 juillet 2024, mentionnent que les soins mis en place ou les interventions chirurgicales nécessaires, du fait de leur haute technicité, n'existent pas en Arménie, sans toutefois étayer ces affirmations, de sorte qu'elles ne remettent pas utilement en cause l'appréciation faite par l'OFII et son collège de médecins sur la disponibilité des soins en Arménie. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

9. M. et Mme B n'apportent aucun élément attestant de leur insertion en France. En outre, rien ne fait obstacle à ce que leur cellule familiale se reconstitue en Arménie où, ainsi qu'il a été précédemment exposé, il n'est pas établi que Mme B ne pourra pas bénéficier des soins nécessités par son état de santé. Il s'ensuit qu'en refusant de délivrer un titre de séjour et en les obligeant à quitter le territoire français, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit des intéressés au respect de leur vie privée et familiale. Le présenté en ce sens doit, dès lors, être écarté.

10. Pour les mêmes motifs, le moyen de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de ces décisions sur la situation personnelle des requérants doit également être écarté.

11. Au soutien de ses moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. B se prévaut de la seule situation médicale de son épouse, qui nécessiterait selon lui sa présence en France à ses côtés. Eu égard à ce qui a été précédemment exposé, ces moyens ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne les décisions fixant le pays de destination :

12. Les requérants, qui sont parents de deux enfants majeurs ne résidant pas en France, n'établissent pas être dépourvus d'attaches familiales en Arménie. En outre, ainsi qu'il a été précédemment exposé, il n'est pas établi que Mme B ne pourrait pas bénéficier en Arménie des traitements médicaux adaptés à ses pathologies. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en fixant l'Arménie comme pays de destination doit être écarté.

En ce qui concerne les interdictions de retour pendant une durée d'un an :

13. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11() ". Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement, dans son principe et sa durée, la décision d'interdiction de retour.

14. En premier lieu, il ressort des motifs même des arrêtés contestés que pour prendre une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet a pris en compte la date d'entrée sur le territoire national des requérants, leur absence d'insertion en France, où ils ne justifient d'aucune ressource en dehors de l'aide attribuée à Mme B par la maison départementale des personnes handicapées, l'absence d'attaches familiales en France, leur soustraction à une précédente mesure d'éloignement et l'absence de trouble à l'ordre public. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de ces décisions doit, en conséquence, être écarté.

15. Au regard de l'ensemble des éléments précédemment exposés, en leur interdisant le retour en France pour une durée d'un an, le préfet du Morbihan n'a pas fait une inexacte application de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes de Mme et de M. B doivent être rejetées, y compris les conclusions d'astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Les requêtes n° 2402859 et n° 2402862 de Mme et M. B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D, épouse B, à M. E B et au préfet du Morbihan.

Copie en sera adressée à l'Office français de l'immigration et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, où siégeaient :

M. Tronel, président,

M. Terras, premier conseiller,

Mme Le Berre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.

Le président rapporteur,

Signé

N. TronelL'assesseur le plus ancien,

Signé

F. Terras

La greffière,

Signé

E. Douillard

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2402859, 2402862

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