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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2403162

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2403162

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2403162
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationEloignement urgent
Avocat requérantSEMINO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 8 et le 12 juin 2024, M. C A, représenté par Me Semino, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 juin 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine à titre principal de lui délivrer un certificat de résidence dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa situation et lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Il soutient que :

S'agissant de l'ensemble des décisions contenues dans les deux arrêtés :

- elles sont entachées d'incompétence ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles méconnaissent le principe général du droit de l'Union européenne du respect des droits de la défense ;

- il craint des persécutions et traitement inhumains et dégradants en cas de retour en Turquie en raison de son ethnie et de ses activités politiques ;

- les arrêtés attaqués portent une atteinte excessive à son droit de mener une vie privée et familiale normale ;

- ils portent atteinte à sa liberté d'aller et venir ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que bénéficiant du droit de se maintenir sur le territoire français en tant que demandeur d'asile il ne pouvait faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

- les dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont incompatibles avec les dispositions de la directive 2013/32/UE et la jurisprudence de la Cour de justice ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation et elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elles sont illégales en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de renvoi.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juin 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la directive n° 2013/32/UE du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale, relatif au droit au maintien sur le territoire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Villebesseix, conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Villebesseix,

- les observations de Me Semino, représentant M. A qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ; il insiste notamment sur le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu en soutenant que l'intéressé ne parle pas français ; il insiste également sur les moyens tirés de l'erreur de droit dès lors qu'il bénéficiait du droit de se maintenir et du défaut d'examen particulier de sa situation ; il fait valoir que son père est titulaire d'une carte de résident et qu'il lui a fait une promesse d'embauche ;

- les explications de M. A, assisté d'une interprète en langue turque, qui indique qu'il a effectué des démarches pour obtenir un rendez-vous en préfecture et que son père et son frère résident en France ;

- les observations de M. B, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui confirme l'intégralité de ses écritures. Il insiste sur le fait que M. A a indiqué comprendre le français et a renoncé à son droit de bénéficier d'un interprète au cours de son audition par les services de la gendarmerie ; il a répondu aux questions posées lors de son audition ce qui démontre sa compréhension de la langue française ; il relève que M. A n'a pas indiqué au cours de cette audition qu'il avait effectué des démarches en vue du réexamen de sa demande d'asile et que la préfecture n'est pas responsable des incuries de Coallia ; il fait valoir que le requérant ne démontre pas la réalité des démarches effectuées par Coallia pour obtenir un rendez-vous et qu'il est possible de douter de l'authenticité de ces démarches ; il fait valoir que M. A n'apporte pas d'éléments nouveaux sur ses craintes en cas de retour en Turquie ; s'agissant de l'atteinte à la vie privée et familiale, il soutient que le frère de M. A a été débouté de sa demande d'asile, que le père du requérant n'a pas le statut de réfugié et qu'il pourra donc rendre visite à son fils en Turquie, pays dans lequel résident la sœur et la mère de l'intéressé.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A déclare être entré en France en 2019. Il a déposé une demande d'asile auprès de la préfecture d'Ille-et-Vilaine le 23 octobre 2019. Par une décision du 24 mars 2021, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande, ce qui a été confirmé par la cour nationale du droit d'asile par un arrêt du 21 septembre 2021. Par un arrêté du 25 novembre 2021, M. A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par un arrêté du 7 juin 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un second arrêté du même jour, le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assigné à résidence. M. A demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 41 de la directive n° 2013/32/UE du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale, relatif au droit au maintien sur le territoire : " 1. Les États membres peuvent déroger au droit de rester sur le territoire lorsqu'une personne : / a) n'a introduit une première demande ultérieure, dont l'examen n'est pas poursuivi en vertu de l'article 40, paragraphe 5, qu'afin de retarder ou d'empêcher l'exécution d'une décision qui entraînerait son éloignement imminent de l'État membre concerné ; ou / b) présente une autre demande ultérieure de protection internationale dans le même État membre à la suite de l'adoption d'une décision finale déclarant une première demande ultérieure irrecevable en vertu de l'article 40, paragraphe 5, ou à la suite d'une décision finale rejetant cette demande comme infondée. / () ". Aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 542-1 de ce code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. /Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance. ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° lorsque le demandeur : () b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; / c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; () ".

3. Par ailleurs, ainsi que l'a jugé la CJUE dans son arrêt C-670/16 du 26 juillet 2017, si une demande de protection internationale est, sur le fondement des dispositions de l'article 20 § 2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 réputée introduite à partir du moment où un formulaire présenté par le demandeur ou un procès-verbal dressé par les autorités est parvenu aux autorités compétentes de l'État membre concerné (point 77), cette juridiction a également précisé qu'" une demande d'asile doit être considérée comme effectivement introduite dès que l'intention du demandeur d'asile a été confirmée auprès d'une autorité compétente " (point 90).

4. En l'espèce, il est constant que M. A a déposé une demande d'asile le 23 octobre 2019 qui a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides en date du 24 mars 2021. Cette décision a été confirmée par un arrêt de la cour nationale du droit d'asile du 21 septembre 2021. Il ressort des pièces du dossier et notamment de la teneur des sms échangés entre M. A et la structure de premier accueil des demandeurs d'asile (SPADA) et des échanges de mail du 12 juin 2024 adressés à cette structure par le conseil du requérant que ce dernier a saisi la SPADA le 10 avril 2024 afin de déposer une demande de réexamen de sa demande d'asile dans les conditions précisées par le schéma régional des demandeurs d'asile et d'intégration des réfugiés (STRADAIR) de Bretagne. Il apparaît qu'il était à la date des arrêtés litigieux en attente d'une convocation pour un rendez-vous. M. A doit ainsi être regardé comme ayant clairement manifesté son intention de déposer une demande de réexamen de sa demande d'asile. Alors qu'il n'est pas établi, ni même allégué, qu'un étranger pourrait déposer une demande de réexamen en dehors de tout rendez-vous fixé par la SPADA, mandatée par les services de l'État pour cela et eu égard au fait que le délai de convocation à un rendez-vous pour l'enregistrement de sa demande en préfecture n'est pas imputable à l'intéressé, cette circonstance ne saurait faire obstacle à ce que celui-ci bénéficie d'un droit au maintien sur le territoire en qualité de demandeur d'asile, soit en l'espèce jusqu'à ce que l'Office français de protections des réfugiés et apatrides se prononce sur la première demande de réexamen de sa demande d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit au motif que le préfet d'Ille-et-Vilaine ne pouvait pas édicter à l'encontre de M. A une décision d'éloignement alors que celui-ci bénéficiait du droit de se maintenir doit être accueilli.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision d'obligation de quitter le territoire français est annulée, ainsi que par voie de conséquence la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, la décision fixant le pays de renvoi, l'interdiction de retour sur le territoire français et l'assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. En application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'exécution du présent jugement implique le réexamen de la situation de M. A. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, M. A devant être muni, dans l'intervalle, d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

7. Aux termes de l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 : " (). Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office a droit à une rétribution, y compris si la personne assistée ne remplit pas les conditions pour bénéficier de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat, s'il intervient dans les procédures suivantes, en première instance ou en appel : () / 10° Procédures devant le tribunal administratif relatives à l'éloignement des étrangers faisant l'objet d'une mesure restrictive de liberté ; () ".

8. M. A bénéficie de l'assistance d'un avocat commis d'office intervenant dans l'une des procédures visées à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Semino, conseil du requérant, de la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à la part contributive de l'État à l'exercice de sa mission.

D É C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 7 juin 2024 par lesquels le préfet d'Ille-et-Vilaine a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français et l'a assigné à résidence sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'État versera à Me Semino, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, de la somme de 1 000 euros sous réserve que cet avocat renonce à la part contributive de l'État à l'exercice de sa mission.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Semino et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

La magistrate désignée,

signé

J. Villebesseix La greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°240316

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