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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2403542

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2403542

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2403542
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationEloignement urgent
Avocat requérantLE BIHAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 juin 2024, Mme B D représentée par Me Le Bihan demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assignée à résidence ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Elle soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire sans délai et l'interdiction de retour sur le territoire français :

- ces décisions sont entachées d'incompétence ;

- l'obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale dès lors qu'elle est fondée sur l'article L. 611-1 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors que ces dispositions ne sont pas applicables à sa situation ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision de refus de délai de départ volontaire méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur d'appréciation ;

S'agissant de l'assignation à résidence :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est dépourvue de base légale dès lors que l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français est lui-même illégal.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er juillet 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Villebesseix, conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Villebesseix,

- les observations de Me Le Bihan, représentant Mme D qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens. Elle insiste sur le moyen tiré de ce que l'obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale en ce qu'elle est fondée sur l'article L. 611-1 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sur le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur la situation personnelle de l'intéressée. Elle fait valoir ne pas présenter une menace pour l'ordre public et avoir travaillé pour entretenir ses enfants de douze et deux ans. Elle invoque pour la première fois à l'audience le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français, elle fait valoir que le préfet n'a pas pris en compte les efforts d'intégration de la requérante avant de prendre sa décision. Elle doit ainsi être regardée comme soulevant le moyen tiré du défaut d'examen particulier de sa situation dirigé à l'encontre de cette décision,

- les observations de M. C, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine qui maintient l'intégralité de ses écritures,

- et les explications de Mme D, assistée d'une interprète par téléphone.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, de nationalité géorgienne déclare être entrée en France le 18 avril 2021. Elle a sollicité l'asile le 23 avril suivant. Sa demande a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 25 août 2021, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile. Elle a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours par un arrêté du 28 décembre 2021. Par un arrêté du 24 juin 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un arrêté du même jour, il l'a assignée à résidence.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Mme D justifie avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statuée. Par suite, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation et celles présentées au titre des frais liés au litige :

3. En premier lieu, les deux arrêtés en litige ont été signés par Mme E A, cheffe du bureau de lutte contre l'immigration irrégulière qui avait reçu délégation par un arrêté du 29 avril 2024, régulièrement publié, à l'effet de signer, notamment les arrêtés d'obligation de quitter le territoire français avec ou sans délai, les interdictions de retour et les assignations à résidence. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () 6° L'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois a méconnu les dispositions de l'article L. 5221-5 du code du travail. () ". Aux termes de l'article L. 5221-5 du code du travail : " Un étranger autorisé à séjourner en France ne peut exercer une activité professionnelle salariée en France sans avoir obtenu au préalable l'autorisation de travail mentionnée au 2° de l'article L. 5221-2. () ".

5. À supposer que le préfet ne pouvait pas se fonder sur l'article L. 611-1 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, cette décision ne serait pas pour autant dépourvue de base légale dès lors que le préfet s'est également fondé sur les 1° et 4° de l'article L. 611-1 de ce code. Or, Mme D ne conteste pas remplir les conditions fixées par ces dispositions permettant à l'autorité administrative, pour ces seuls motifs d'édicter à son encontre une obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'obligation de quitter le territoire français serait dépourvue de base légale au motif qu'elle n'entrait pas dans le champ des dispositions de l'article L. 611-1 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

7. En l'espèce, Mme D déclare être entrée en France le 18 avril 2021 et se prévaut de la présence de son mari, de leurs deux enfants mineurs sur le territoire et de son intégration par le travail. Il ressort des pièces du dossier que sa demande d'asile a été définitivement rejetée et que son mari et elle ont tous deux fait l'objet de mesures d'éloignement qu'ils n'ont pas exécuté. Si Mme D a fait valoir lors de son audition par les services de police que l'une de ses sœurs réside en France, elle ne démontre pas entretenir de relation avec cette dernière et il apparaît qu'elle n'est pas dépourvue d'attache dans son pays d'origine où résident son père et sa sœur et où elle a vécu jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans. Ainsi, la cellule familiale a vocation à se reformer en Géorgie. La circonstance qu'elle travaille et l'absence de menace à l'ordre public ne suffissent pas à démontrer qu'elle a déplacé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Par suite, compte tenu de son arrivée récente sur le territoire et de ses attaches en France et en Géorgie, il n'apparaît pas que le préfet aurait méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni commis une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences des décisions en litige sur la situation personnelle de la requérante.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

9. Les décisions litigieuses n'ont pas pour effet de séparer les enfants de leurs parents dès lors que la cellule familiale a vocation à se reconstituer en Géorgie. Il n'est pas démontré ni même allégué que ceux-ci ne pourront pas être scolarisés dans ce pays. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 7° L'étranger a contrefait, falsifié ou établi sous un autre nom que le sien un titre de séjour ou un document d'identité ou de voyage ou a fait usage d'un tel titre ou document ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

11. Il est constant que Mme D s'est soustraite à l'exécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre édictée le 28 décembre 2021, qu'elle a déclaré au cours de son audition ne pas vouloir retourner dans son pays, qu'elle n'a entrepris aucune démarche pour régulariser sa situation depuis le rejet de sa demande d'asile et qu'elle n'a pas remis l'original de son passeport ou de tout document d'identité mais seulement montré une copie de ce document sur son téléphone portable. Pour ces motifs, le préfet pouvait estimer qu'il existe un risque que l'intéressée se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français et refuser de lui accorder un délai de départ volontaire. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. " L'article L. 612-10 de ce code prévoit que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

13. Il ressort des termes de l'arrêté du 24 juin 2024 que le préfet d'Ille-et-Vilaine, après avoir estimé que la situation de l'intéressée ne correspondait pas à des circonstances humanitaires au sens de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a décidé de la durée de l'interdiction de retour au regard des critères énumérés par l'article L. 612-10 de ce code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne ressort ainsi ni des mentions de cet arrêté ni des autres pièces du dossier que l'autorité administrative n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de Mme D avant d'édicter l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

14. En septième lieu, en l'espèce, Mme D, qui ne s'est pas vue accorder un délai de départ volontaire, entre dans les prévisions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui disposent que le préfet assortit l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée maximale de cinq ans. Mme D est arrivée récemment en France. Son mari n'est pas en situation régulière de sorte qu'il n'a pas vocation à rester sur le territoire comme leurs deux enfants. Seule sa sœur réside en France selon ces déclarations mais l'intéressée ne démontre pas entretenir des liens avec cette dernière et il apparaît qu'elle n'est pas dépourvue d'attaches dans son pays d'origine. Par ailleurs, la requérante a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement en 2021 qu'elle n'a pas exécutée. Dans ces conditions, même si son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, le préfet d'Ille-et-Vilaine n'a pas méconnu l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni commis d'erreur d'appréciation en édictant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

15. En huitième lieu, la décision d'assignation à résidence qui indique notamment que l'exécution de la mesure d'éloignement demeure une perspective raisonnable et vise les textes applicables dont les articles L. 731-1 et R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile comporte la mention des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

16. En dernier lieu, la requérante n'ayant pas démontré l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, elle n'est pas fondée à soutenir que l'assignation à résidence est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de cette décision.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation sont rejetées ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

La magistrate désignée,

signé

J. Villebesseix La greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°240354

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