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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2403565

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2403565

mardi 9 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2403565
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantGONULTAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 juin 2024, Mme A C, représentée par Me Gonultas demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 juin 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui a fait obligation de quitter le territoire français, sans lui accorder de délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assignée à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour et de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État le versement à son avocat d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français :

- l'arrêté est insuffisamment motivé s'agissant du refus d'accorder un délai de départ volontaire ;

- l'arrêté est entaché d'un défaut d'examen ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet n'a pas respecté la procédure de remise à un autre Etat membre de l'Union européenne et a, ainsi, méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

- l'arrêté est entaché d'un défaut d'examen et insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juillet 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Le Berre, conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Le Berre ;

- les observations de Me Gonultas, représentant Mme C, qui déclare que le dossier de Mme C est lié à celui de son époux mais que celui-ci a bénéficié d'un délai de départ volontaire contrairement à la requérante et que cette différence de traitement est injustifiée. Me Gonultas insiste également sur le défaut d'examen de la situation globale de la requérante qui, pour rappel, est mère de trois enfants dont le deuxième est né en France. Il soutient aussi que la famille dispose de perspectives d'intégration en France, et non en Italie, et qu'elle n'envisage, dans tous les cas, pas un retour dans le pays d'origine. Par ailleurs, il souhaite insister sur le moyen tiré du fait que le préfet n'a pas envisagé une remise à un autre État membre de l'Union européenne, en l'occurrence, l'Italie et qu'elle n'a pas été en mesure de présenter ses observations sur ce point précis. Enfin, il soutient que l'arrêté portant assignation à résidence est très contraignant pour Mme C qui doit aller chercher ses enfants à l'école à 16h30 ;

- les observations de M. B, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine qui confirme ses écritures en défense. Il fait valoir que la décision est motivée sur plusieurs points, que la requérante a déjà fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire français ce qui explique l'absence de délai de départ volontaire, qu'elle n'a jamais fait savoir qu'elle pourrait retourner en Italie et qu'enfin, il n'y a pas d'éléments précis permettant d'attester une volonté d'insertion dans la société française. Enfin, sur l'assignation à résidence, le représentant du préfet affirme que le mari de la requérante peut aller chercher les enfants à l'école dès lors qu'aucun des deux époux ne travaille et qu'en tout état de cause, elle peut toujours demander un aménagement à la préfecture.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante congolaise née le 28 mars 1982, est entrée irrégulièrement sur le territoire français en 2022, selon ses déclarations, après un premier séjour en 2016. Par arrêté du 26 juin 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine a obligé Mme C à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée et a assorti ces décisions d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Mme C demande au tribunal l'annulation de cet arrêté et de l'arrêté du même jour par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a assignée à résidence.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Mme C justifiant avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle. Il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions d'annulation :

Sur l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; (). 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; (). 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité (). ".

4. L'attaqué portant obligation de quitter le territoire français vise les circonstances de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, notamment le fait, que l'intéressée est entrée en France en février 2022, par l'Italie, de manière irrégulière, qu'elle ne dispose pas de document de voyage et, également, qu'elle a fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire français en 2018. À cet égard, l'arrêté litigieux précise également que Mme C a explicitement indiqué lors de son entretien qu'elle ne souhaitait pas quitter la France. Ces éléments qui fondent la décision attaquée justifie qu'aucun délai de départ volontaire n'ait été accordé à la requérante. Par conséquent, le moyen tiré du défaut de motivation du refus d'accorder un délai de départ volontaire doit être écarté.

5. En deuxième lieu, comme il vient d'être indiqué au point 4, l'arrêté du 26 juin 2024 précise les conditions de fait et de droit sur lesquels le préfet s'est fondé pour prendre la décision attaquée et comporte ainsi plusieurs éléments sur la situation administrative et personnelle de Mme C. Il s'ensuit que le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C est entrée récemment en France, soit en 2022, après un court séjour sur le territoire français en 2016. Elle est mère de trois enfants dont l'un est né en France, à Toulouse, de manière involontaire. Si la requérante fait valoir que ses enfants sont scolarisés en France et que l'un d'eux fait l'objet d'un suivi ORL, ces éléments ne sauraient, à eux seuls, révéler une méconnaissance de son droit à mener une vie privée et familiale au titre des dispositions précitées alors même qu'il n'est pas avéré que ses enfants ne pourraient pas être scolarisés dans leur pays d'origine ou faire l'objet d'un suivi médical. Par ailleurs, il est constant que Mme C n'a jamais séjourné en France de manière régulière. Enfin, l'intéressée n'établit pas être dépourvue d'attaches dans son pays d'origine et, en tout état de cause, l'éloignement de la requérante ne fait pas obstacle à la reconstitution de la cellule familiale dans le pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui a suffisamment précisé sa situation de ce point de vue, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris l'arrêté attaqué. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

8. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. () ". Aux termes de l'article L. 621-4 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne l'étranger, détenteur d'un titre de résident de longue durée - UE en cours de validité accordé par cet Etat, en séjour irrégulier sur le territoire français. Les conditions d'application du présent article sont déterminées par décret en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Il ressort de ces dispositions que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre État ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'État membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen qui l'a autorisé à entrer ou l'a admis au séjour sur son territoire, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1 de ce code. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagée l'autre.

10. En l'espèce, si Mme C soutient qu'elle aurait dû faire l'objet d'une remise aux autorités italiennes, il résulte toutefois des dispositions susvisées que cette procédure constitue une simple possibilité pour le représentant de l'État et qu'il n'est jamais tenu d'en faire application. En tout état de cause, la requérante n'a jamais manifesté son souhait de faire l'objet d'une remise aux autorités italiennes et notamment lors de son audition du 26 juin 2024 alors même qu'elle comprend parfaitement la langue française et que plusieurs questions posées par les autorités de police lui permettaient de faire connaître sa préférence sur ce point. Enfin, si la requérante soutient que l'arrêté attaqué méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, elle n'apporte aucun élément précis susceptible d'étayer cette affirmation. Par conséquent, le moyen doit être écarté.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

11. Aux termes dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " I.- L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de son article L. 732-1 : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ". Aux termes de son article R. 733-1 : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ". Si une décision d'assignation à résidence prise en application des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit comporter les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même.

12. En premier lieu, l'arrêté contesté comporte l'ensemble des motifs de droit et des considérations de fait qui en constituent le fondement. Il précise notamment que Mme C fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai et qu'elle entre dans les prévisions du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il est ainsi suffisamment motivé. Il ne ressort par ailleurs ni des termes de la décision attaquée, ni des autres pièces du dossier que le préfet d'Ille-et-Vilaine n'aurait pas procédé à un examen suffisamment complet de la situation de Mme C avant de prendre l'arrêté portant assignation à résidence. Le moyen doit, par suite, être écarté.

13. En deuxième lieu, Mme C est astreinte à une obligation de pointage les mardi et jeudi à seize heures à la Direction Zonale de la Police aux frontières - Zone ouest à Saint-Jacques-de-la-Lande. Si Mme C soutient que l'arrêté attaqué porte atteinte à son droit à une vie privée et familiale dès lors qu'il l'empêche d'aller chercher ses enfants à l'école ces jours-là, il ressort toutefois des pièces du dossier que ni elle ni son époux n'exerce une activité professionnelle et qu'ils peuvent ainsi, l'un ou l'autre, se rendre à l'école de leurs enfants. En tout état de cause, il lui est toujours loisible de solliciter un aménagement de ses obligations auprès des services de l'État. Dans ces conditions, le préfet d'Ille-et-Vilaine n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme C à fin d'annulation doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : la requête de Mme C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 juillet 2024.

La magistrate désignée

signé

A. Le Berre

La greffière d'audience

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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