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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2403723

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2403723

mardi 9 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2403723
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCOSNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 juillet 2024 à 16h14, et un mémoire enregistré le 8 juillet 2024, M. B C D, alors placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), représenté par Me Cosnard, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 juin 2024 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir a fixé le pays à destination duquel il doit être renvoyé en exécution d'une interdiction définitive du territoire français prononcée le 10 juillet 2020 par le tribunal correctionnel d'Albertville ;

2°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son avocat en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- sa requête n'est pas tardive dès lors que les voies et délais de recours ne lui ont pas été notifiés valablement en détention avec l'arrêté attaqué le 21 juin 2024 et qu'il n'a été en mesure d'exercer effectivement son droit de former un recours contentieux qu'une fois arrivé au centre de rétention administrative de Saint-Jacques-de-la-Lande ;

- la compétence du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé et n'a pas été précédé d'un examen sérieux et particulier de sa situation ;

- il n'a pas été mis à même de présenter des observations ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur de droit.

Le préfet d'Eure-et-Loir n'a pas produit d'observations en réponse à la requête.

Vu :

- l'ordonnance du 5 juillet 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention a ordonné la prolongation du maintien en rétention administrative de M. C D pour une durée de vingt-huit jours à compter du 5 juillet 2024 à 8 h 30.

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code pénal ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne C-383/13 du 10 septembre 2013 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Albouy, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Albouy,

- les observations de Me Cosnard, avocate commise d'office, représentant M. C D,

- les explications de M. C D, assisté d'un interprète, qui a fait valoir qu'il désire être éloigné à destination de la Finlande, pays dont les autorités auraient été destinataires d'un relevé de ses empreintes digitales envoyé par l'administration française.

Le préfet d'Eure-et-Loir n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, ressortissant irakien né en 1987, a été condamné le 10 juillet 2020, par le tribunal correctionnel d'Albertville, à une peine de deux ans d'emprisonnement, assortie d'une interdiction définitive du territoire français. Par l'arrêté attaqué du 18 juin 2024, le préfet d'Eure-et-Loir a fixé le pays dont M. C D a la nationalité, ou à défaut le pays qui lui a délivré un titre de voyage en cours de validité, ou encore tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible comme pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de cette interdiction prononcée par l'autorité judiciaire.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " La commission ou la désignation d'office ne préjuge pas de l'application des règles d'attribution de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat. Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office a droit à une rétribution, y compris si la personne assistée ne remplit pas les conditions pour bénéficier de l'aide juridictionnelle ou de l'aide à l'intervention de l'avocat, s'il intervient dans les procédures suivantes, en première instance ou en appel : () 10° Procédures devant le tribunal administratif relatives à l'éloignement des étrangers faisant l'objet d'une mesure restrictive de liberté () ".

3. Aux termes de l'article 36 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " à l'exception des situations dans lesquelles un avocat est désigné ou commis d'office, l'aide juridictionnelle ou l'aide à l'intervention de l'avocat est demandée avant la fin de l'instance ou de la procédure concernée, sans préjudicie de l'application des articles L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 9-4 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. ". Aux termes de l'article 39 de ce même décret : " Lorsque l'avocat est commis ou désigné d'office en matière d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat, il saisit le bureau d'aide juridictionnelle au nom de la personne qu'il assiste ou qu'il a assistée et formule la demande d'aide selon les modalités prévues à l'article 37. Par exception, l'avocat commis ou désigné d'office en matière d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat dans le cadre d'une procédure mentionnée à l'article 19-1 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est dispensé de déposer une demande d'aide. ".

4. Dès lors que M. C D bénéficie de l'assistance d'une avocate commise d'office, cette dernière est dispensée de déposer une demande d'aide juridictionnelle en application des dispositions précitées. Ainsi la demande tendant à ce que le requérant soit admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle est dépourvue d'objet et ne peut qu'être rejetée.

Sur les conclusions en annulation de l'arrêté attaqué :

5. Aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30, () du code pénal. ". Aux termes de l'article 131-30 du code pénal : " () / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. / () ".

6. Aux termes de l'article L. 723-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe () le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français () ". Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ;

3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.

Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

7. Il résulte des dispositions précitées qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En premier lieu, par un arrêté du 13 mai 2024, régulièrement publié, le préfet d'Eure-et-Loir a donné délégation à Mme Agnès Bonjean, secrétaire générale de la préfecture d'Eure-et-Loir et signataire de l'arrêté attaqué, à l'effet de signer notamment tous arrêtés, décisions pris en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué ne peut qu'être écarté.

9. En deuxième lieu, la désignation du pays de renvoi, qui n'est pas prise pour l'exécution d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, a le caractère d'une mesure de police soumise notamment aux dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration et devant être motivée en application du 1° de l'article L. 211-2 de ce même code.

10. l'arrêté attaqué mentionne l'ensemble des motifs de fait et de droit au regard desquels le préfet d'Eure-et-Loir a procédé à la fixation du pays à destination duquel M. C D doit être éloigné. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de la motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

11. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. () ".

12. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

13. Il ressort des pièces du dossier que si l'arrêté fait état d'une lettre sollicitant des observations de M. C D sur le pays de renvoi et d'observations que celui-ci aurait présentées, ces seules mentions non assorties de précisions ne permettent pas d'établir qu'il a été mis à même de présenter utilement des observations. Le requérant est ainsi fondé, pour ce motif, à soutenir que l'arrêté attaqué a été pris au terme d'une procédure méconnaissant les droits de la défense. Toutefois, en se bornant, dans le cadre de la présente instance, à faire valoir en des termes généraux l'instabilité de la situation géopolitique en Irak ainsi que les effets dans ce pays du réchauffement climatique, et à invoquer à l'audience, la présence en Finlande d'un enfant dont il serait le père et qui y résiderait avec sa mère, sans démontrer, ni même soutenir, qu'il serait légalement admissible dans ce pays, M. C D n'établit pas qu'il disposait d'éléments à communiquer à l'administration qui aurait pu avoir une influence sur le sens de l'arrêté attaqué. Par suite, la circonstance que le requérant n'aurait pas été mis à même de présenter des observations est sans influence sur la légalité de l'arrêté attaqué.

14. En quatrième lieu, pour les motifs énoncés au point précédent, M. C D n'établit pas que l'arrêté attaqué l'expose à des peines ou traitements prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnaîtrait ainsi les dispositions, citées au point 6, du dernier aliéna de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou qu'il y avait lieu de l'éloigner à destination de la Finlande. Par suite, le moyen tiré de l'existence d'une erreur de droit, ainsi que celui tiré de l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

15. En cinquième lieu, il ressort de la motivation de l'arrêté attaqué et de tout ce qui précède que l'arrêté attaqué a été précédé d'un examen suffisant de la situation de M. C D.

Sur les frais d'instance :

16. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 faisant obstacle à l'octroi d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à la partie perdante, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées sur leur fondement par M. C D.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D C et au préfet d'Eure-et-Loir.

Lu en audience publique le 9 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

signé

E. AlbouyLa greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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