mercredi 10 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2403794 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Eloignement urgent |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 juillet 2024, à 20 h 13, M. A C, actuellement au centre de rétention administrative de Saint-Jacques-de-la-Lande, représenté par Me Pérès, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 21 juin 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine lui interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder à l'effacement du signalement dont il fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Pérès au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- sa requête n'est pas tardive dès lors qu'elle a été introduite dans le délai indiqué lors de la notification de l'arrêté attaqué ;
- la compétence du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;
- l'arrêté attaqué n'a pas été précédé d'un examen complet de sa situation, et est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ; contrairement à ce que cet arrêté indique il n'est pas entré récemment sur le territoire français mais y est présent en France depuis treize ans, il justifie de liens familiaux et personnels très forts en France et ne représente pas une menace pour l'ordre public ;
- l'arrêté attaqué méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences ;
- l'arrêté attaqué méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.
Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. C n'est fondé.
Vu
- l'ordonnance du 24 juin 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention a ordonné la prolongation du maintien en rétention administrative de M. C pour une durée maximum de 28 jours à compter du 23 juin 2024 à 16 h 25 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Albouy, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-7 à 13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Albouy,
- les observations de Me Pérès, représentant M. C,
- les observations de M. E, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui a demandé, d'une part, si le tribunal devait regarder l'arrêté attaqué comme fondé sur les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que soient substituées à cette base légale les dispositions de l'article L. 612-7 du même code, d'autre part, que le motif tiré du caractère récent de la présence du requérant sur le territoire soit neutralisé,
- les explications de M. C.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant marocain né en 1993, a fait l'objet le 27 septembre 2023 d'un arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays dont il a la nationalité ou tout pays dans lequel il serait légalement admissible comme pays de renvoi. Il n'a pas formé de recours contre cet arrêté, mais s'est toutefois maintenu sur le territoire et a fait l'objet, le 23 mai 2024, d'un arrêté du préfet de la Loire-Atlantique l'assignant à résidence pour une durée d'un an sur l'agglomération nantaise et l'astreignant notamment à se présenter tous les lundis de chaque semaine entre 8 et 9 heures au commissariat central de police de Nantes. M. C, qui ne s'est présenté qu'une seule fois à ce commissariat, n'a pas respecté cette obligation. Le 21 juin 2024, il a été interpelé à Rennes alors qu'il conduisait une automobile sans assurance après avoir fait usage de produits stupéfiants. Le même jour, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de le placer en rétention administrative et, par l'arrêté attaqué, de lui interdire le retour sur le territoire français pour une durée d'une année. Par l'ordonnance du 24 juin 2024, visée ci-dessus, le juge des libertés et de la détention a ordonné la prolongation du maintien en rétention administrative de M. C pour une durée maximum de vingt-huit jours à compter du 23 juin 2024.
2. M. C justifiant du dépôt d'une demande auprès du bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu, en raison de l'urgence, de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué :
3. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ".
4. Aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " ;
5. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " ;
6. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. " ;
7. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis rappelle que M. C s'est maintenu sur le territoire français postérieurement à l'expiration du délai de départ volontaire qui lui était accordé par l'arrêté portant obligation de quitter le territoire du 27 septembre 2023. S'il cite ensuite les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il écarte toutefois l'existence de circonstances humanitaires qui feraient obstacle au prononcé d'une interdiction de retour sur le fondement de l'article L. 612-7 du même code, puis fixe la durée de l'interdiction de retour au regard des critères figurant à l'article L. 612-10 de ce même code. Par suite, pour malencontreuse que soit la citation de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'arrêté attaqué est fondé sur les dispositions de l'article L. 612-7 de ce code, qu'il vise et dont il fait application.
8. En deuxième lieu, par un arrêté du 29 avril 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture d'Ille-et-Vilaine du même jour, le préfet d'Ille-et-Vilaine a donné délégation à Mme F D, cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière et signataire de l'arrêté attaqué, à l'effet de signer les décisions d'interdiction de retour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué ne peut qu'être écarté.
9. En troisième lieu, il est constant que M. C s'est maintenu sur le territoire français au-delà du délai de trente jours qui lui avait été accordé pour quitter le territoire français par l'arrêté du 27 septembre 2023. Par suite, le préfet était légalement tenu de prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français en application des dispositions citées au point 4 sauf à ce que des considérations humanitaires justifient que ne soit pas édictée une telle mesure.
10. M. C ne se prévaut pas de l'existence de considérations humanitaires.
11. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C, qui est célibataire, est entré en France en 2011. Il a vécu en couple avec une ressortissante française, Mme B, à compter d'une date qui n'est pas établie et jusqu'en 2018. De leur concubinage sont nés deux enfants respectivement en avril 2015 et novembre 2016. Le requérant s'est vu délivrer un premier titre de séjour en 2015 en qualité de parent d'enfant français et a été titulaire en dernier lieu d'une carte de séjour pluriannuelle, portant la mention " vie privée et familiale " valable jusqu'au 25 octobre 2021. Postérieurement à cette dernière date il n'a pas cherché à faire régulariser sa situation administrative et s'est donc maintenu irrégulièrement sur le territoire français. M. C soutient qu'il est toujours en contact téléphonique avec ses enfants et qu'il contribue financièrement à leur entretien. Il a indiqué à l'audience qu'il les avait rencontrés en dernier lieu il y a trois mois, sans toutefois l'établir. Les photographies qu'il produit représentent dans leur très grande majorité des enfants beaucoup plus jeunes que ne le sont actuellement les siens, et parfois plusieurs enfants parmi lesquels il n'est pas possible d'identifier ces derniers. Le requérant n'apparaît que sur quelques-unes de ces photographies et toujours en compagnie de très jeunes enfants. Par suite, ces documents n'établissent pas la subsistance d'un lien étroit entre le requérant et ses enfants, qui vivent avec leur mère dans le département du Lot-et-Garonne, et notamment qu'ils se rencontreraient régulièrement. La production de deux attestations d'assurance individuelle scolaire délivrées en mars 2024 par une compagnie d'assurance à l'ex-compagne de M. C démontre cependant la subsistance d'un contact avec celle-ci. Quant aux documents produits afin de justifier de l'envoi d'argent à Mme B afin de participer à l'entretien de leurs deux enfants, ils n'identifient pas le bénéficiaire des transferts effectués, ne prouvent la matérialité que de cinq transferts dont trois datés du 23 janvier 2024 d'un coût unitaire de 50 euros pour le requérant et dont le montant, pour l'un d'entre eux devait être versé au bénéficiaire en dirham marocain, circonstance qui n'apparaît pas compatible avec l'objet qui lui est attribué par le requérant. Par suite, M. C n'établit pas qu'il participe à l'entretien et à l'éducation de ses deux enfants français. De plus, ses propres parents vivent au Maroc, pays où il a également deux frères et deux sœurs. Si M. C établit qu'il a exercé, dans le département du Lot-et-Garonne, une activité individuelle d'achat-revente de véhicules d'occasion, il précise également que cette activité est en sommeil depuis qu'il a quitté ce département et qu'il ne détient plus de local dans lequel l'exercer. Il se prévaut d'une promesse d'embauche établie le 22 juin 2024 par une entreprise de réparation de véhicule, à laquelle il ne pourrait pas légalement répondre positivement compte tenu de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Par ailleurs, M. C figure au fichier automatisé des empreintes digitales en raison de plusieurs interpellations et signalements : le 9 octobre 2014 pour trafic et revente sans usage de stupéfiants, le 2 juillet 2021 pour menace de délit contre les personnes avec ordre de remplir une condition, commise par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, violence aggravée par deux circonstances suivi d'incapacité n'excédant pas huit jours et dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui, le 30 janvier 2023, pour conduite d'un véhicule terrestre à moteur en ayant fait usage de stupéfiants et sans assurance, le 25 septembre 2023, pour violation de domicile, et enfin le 21 juin 2024 pour conduite d'un véhicule terrestre à moteur en ayant fait usage de stupéfiants et sans assurance. Alors même qu'il n'est ni soutenu ni établi par le préfet que ces faits auraient fait l'objet de poursuites, leur nombre et leur caractère répété témoignent de ce que M. C ne respecte pas la législation française et caractérisent l'existence d'une menace pour l'ordre public. Par ailleurs, le requérant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire depuis le 27 septembre 2023 et n'a pas respecté l'arrêté d'assignation à résidence du 23 mai 2024.
12. Au regard de l'ensemble des circonstances relatées au point précédent, le préfet n'a pas pu valablement fonder la durée de l'interdiction de retour en litige sur le caractère récent de la présence en France de M. C. Toutefois, et alors même que le requérant n'a pas fait l'objet d'une mesure d'éloignement antérieurement à l'obligation de quitter le territoire du 27 septembre 2023, l'autorité préfectorale a pu légalement fixer à une année la durée de l'interdiction de retour en se fondant sur la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, ainsi que sur l'existence d'une menace pour l'ordre public, dès lors qu'une interdiction d'une telle durée ne fait pas obstacle au maintien des liens que le requérant peut avoir actuellement avec ses deux enfants, qu'il ne démontre pas avoir d'autres liens d'une particulière intensité en France et que, par ailleurs, son comportement actuel révèle que sa présence sur le territoire représente une menace pour l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté. Il en est de même du moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en faisant application de cet article.
13. En cinquième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier et principalement des circonstances relatées au point 11 qu'en interdisant à M. C le retour sur le territoire français pour une durée d'un an, à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet, le préfet d'Ille-et-Vilaine aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que celui tiré de l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des stipulations de cet article, doivent être écartés.
14. En sixième lieu, M. C, n'établissant pas que l'arrêté attaqué aura un effet sur les relations qu'il entretient actuellement avec ses deux enfants français, n'est pas fondé à soutenir que le préfet d'Ille-et-Vilaine a omis d'attacher une considération primordiale à l'intérêt supérieur de ses enfants.
15. Il ressort des pièces du dossier et il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté attaqué a été précédé d'un examen complet de la situation de M. C.
Sur les conclusions présentées aux fins d'injonction :
16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête de M. C tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, il y a lieu de rejeter également sa demande d'injonction.
Sur les frais d'instance :
17. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 faisant obstacle à l'octroi d'une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens à la partie perdante, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées sur leur fondement par M. C.
D É C I D E :
Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : La requête de M. C est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet d'Ille-et-Vilaine
Lu en audience publique le 10 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
signé
E. AlbouyLa greffière d'audience,
signé
J. Jubault
La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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