jeudi 10 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2403944 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 6ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 12 juillet et 11 septembre 2024, M. D B, représenté par Me Dahi, demande au tribunal :
1°) de l'admettre à l'aide juridictionnel à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 3 juin 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a déterminé le pays de destination et l'a interdit de retour pour une durée d'un an.
3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " sur le fondement de l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou " vie privée et familiale " sur le fondement des articles L.423-23 ou L.435-1 du même code dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder à un nouvel examen de sa situation dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour et de travail.
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne le refus de séjour :
- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;
- la décision est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation ;
- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et de méconnaissance de l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision viole les articles L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers
et du droit d'asile et 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à l'article 10 alinéa d de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- l'illégalité du refus de séjour entache cette décision d'illégalité ;
- la décision viole l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 août 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 modifié ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Le Roux,
- et les observations de Me Dahi, représentant M. B.
Le préfet d'Ille-et-Vilaine n'était présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant tunisien, né en 1979, déclare être entré régulièrement en France le 17 novembre 2019, muni d'un permis de résidence et de travail délivré par les autorités espagnoles valable jusqu'au 1er octobre 2020. Il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 3 juin 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a déterminé le pays de destination et l'a interdit de retour pour une durée d'un an.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. M. B justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le refus de séjour :
3. En premier lieu, la signataire de l'arrêté litigieux, Mme C A, directrice des étrangers en France de la préfecture d'Ille-et-Vilaine, avait reçu délégation, par un arrêté du 29 avril 2024 publié le même jour, à l'effet de signer tout acte relevant de la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.
4. En deuxième lieu, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet d'Ille-et-Vilaine a tenu compte des circonstances que M. B avait été victime d'un accident de travail survenu le 8 décembre 2021, que par courrier du 5 janvier 2023, la Caisse primaire d'assurance maladie de Rennes avait reconnu le caractère professionnel de l'accident et que l'intéressé ne justifiait pas bénéficier d'une décision favorable de la maison départementale pour les personnes handicapées (MDP) avait reconnu le caractère professionnel de cet accident.
Par ailleurs, il ne ressort pas pièces du dossier que le requérant aurait communiqué les documents relatifs à son taux d'incapacité ou à sa reconnaissance de personne porteur d'un handicap par la MDPH. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale () ".
6. En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des
considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels et, à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu laisser à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels que celui-ci fait valoir. Il lui appartient d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément sur la situation personnelle de l'étranger, tel que, par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.
7. M. B se prévaut de ce qu'il est entré en France en novembre 2019 muni d'un titre de séjour espagnol en cours de validité, qu'il a immédiatement travaillé en qualité de maçon du 20 novembre 2019 au 18 septembre 2020, signant à cette date un contrat à durée indéterminée avec une autre société, avant d'être victime, le 8 décembre 2021, d'un accident de travail lui occasionnant de graves séquelles à son épaule et à son genou droit et enfin de son entrée le
22 avril 2024 en formation de " propreté et hygiène ". Néanmoins, ces circonstances, qui témoignent des efforts de l'intéressé pour être autonome matériellement, ne constituent pas des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour les mêmes motifs le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ". Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".
9. M. B se prévaut de sa durée de séjour sur le territoire Français, de son expérience professionnelle de novembre 2019 à décembre 2021, de l'accident du travail qui lui a valu la reconnaissance d'un taux d'invalidité de 15%, et de ce qu'il est locataire de son logement, paye ses impôts et est bénévole au sein des " restos du cœur ". Toutefois, malgré ses efforts, et alors que M. B est père de quatre enfants qui résident en Espagne, qu'il a vécu jusqu'à l'âge de
40 ans dans son pays d'origine, et que ses parents et ses frères et sœurs résident toujours en Tunisie, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué qui lui refuse la délivrance de titre de séjour porterait atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale et méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par ailleurs, pour les mêmes motifs le préfet n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.
10. En dernier lieu, aux termes de l'article 10 de l'accord franco-tunisien du
17 mars 1988 : " Un titre de séjour d'une durée de dix ans, ouvrant droit à l'exercice d'une
activité professionnelle, est délivré de plein droit, sous réserve de la régularité du séjour sur le territoire français : () d) Au ressortissant tunisien titulaire d'une rente d'accident du travail ou de maladie professionnelle versée par un organisme français et dont le taux d'incapacité permanente est égal ou supérieur à 20 % () ".
11. A la date de la décision attaquée, le taux d'incapacité de M. B n'avait pas été déterminé, la circonstance que ledit taux ait été fixé postérieurement à cette décision à hauteur de 15%, taux contesté par le requérant, n'est pas de nature à établir que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation pour l'application des stipulations rappelées au point précédent.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit des points 2 à 10 que M. B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité du refus de séjour qui lui a été opposé.
13. En second lieu, il y a lieu d'écarter le moyen tiré de la violation l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
14. Il résulte de ce qui a été dit des points 12 et 13 que M. B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui lui a été opposé.
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour :
15. En premier lieu, Il résulte de ce qui a été dit des points 12 et 13 que M. B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui lui a été opposé.
16. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ".
Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. () ".
17. En l'absence de circonstance humanitaire ainsi qu'il résulte de tout ce qui a été dit précédemment, et malgré la circonstance que M. B n'aurait commis aucun trouble à l'ordre public, le préfet d'Ille-et-Vilaine a pu légalement et sans entacher sa décision d'erreur manifeste d'appréciation prendre la mesure attaquée d'interdiction de retour sur le territoire français durant une année à l'encontre du requérant en tenant compte de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France.
18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée en toutes ses conclusions.
D É C I D E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. B est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet d'Ille-et-Vilaine.
Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Descombes, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
M. Le Bonniec, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
P. Le Roux
Le président,
signé
G. Descombes
Le greffier,
signé
J-M. Riaud
La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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