lundi 9 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2403963 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | SOCIETE D'AVOCATS MRV |
Vu la procédure suivante :
Par une protestation et un mémoire, enregistrés les 12 juillet et 29 août 2024, Mme I F et M. C R, représentés par la SELARL Valadou - Josselin et associés, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) d'annuler les opérations électorales qui se sont déroulées les 30 juin et 7 juillet 2024 en vue des élections municipales partielles complémentaires de la commune de La Chapelle Neuve (Morbihan) ;
2°) de mettre à la charge solidaire de Mmes P U, J B et G D née T ainsi que de M. K A la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- le 5 juillet 2024 vers midi, un message téléphonique a été envoyé à une liste d'administrés par M. N S, adjoint au maire de la commune de La Chapelle Neuve, en l'absence de consentement explicite des administrés ;
- la liste d'administrés initialement prévue pour la gestion administrative ou des services publics a été détournée à des fins électorales ;
- ce message téléphonique constitue de la propagande électorale et comporte des éléments de polémique électorale nouveaux ; il a été envoyé à un nombre significatif d'électeurs de la commune et non seulement aux contacts personnels de M. S ; les candidats de la liste " Réinventons La Chapelle Neuve " en ont appris l'existence le 5 juillet 2024 vers 16 heures ;
- le même jour au matin, M. M Q a publié un message sur un compte Facebook contenant des propos accusatoires et critiques sur la vie personnelle de certains candidats de la liste " Réinventons La Chapelle Neuve " ainsi que sur leur motivation et légitimité à briguer le mandat de conseiller municipal ; le fonctionnement de ce réseau social permet une diffusion rapide et massive d'une publication qui a pu être lue par un grand nombre d'électeurs, le message ayant été relayé par messagerie privée au moins jusqu'au 7 juillet 2024 ; les candidats de la liste " Réinventons La Chapelle Neuve " en ont connaissance quelques jours après sa publication ;
- ces messages constituent des irrégularités au regard de l'article L. 48-2 du code électoral dès lors que les candidats n'ont disposé ni du délai nécessaire ni des moyens pour y répondre utilement ; en tout état de cause, s'ils avaient eu la possibilité d'y répondre, l'effet utile de la réponse aurait été amoindri par l'imminence de l'élection et la portée des propos accusatoires, notamment sur la vie privée et familiale des concernés, ainsi que leurs motivations personnelles en tant que candidats ;
- M. O L, adjoint au maire, a, lors de la campagne électorale, distribué des bulletins de vote et des professions de foi de la liste " Groupe d'union " en méconnaissance de l'interdiction faite à tout agent de l'autorité publique de procéder à une telle distribution ;
- ces manœuvres ont altéré la sincérité du scrutin du second tour compte tenu du faible écart de voix obtenues entre les candidats élus de la liste du " Groupe d'union " et les candidats non élus de la liste " Réinventons la Chapelle Neuve ".
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 18 juillet et 3 septembre 2024, Mme G D née T conclut au rejet de la protestation.
Elle fait valoir que les griefs invoqués par les protestataires ne sont pas fondés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2024, Mme J B conclut au rejet de la protestation.
Elle fait valoir que sa candidature était motivée par le désir de défendre les intérêts de la commune et de ses habitants.
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 19 juillet et 3 septembre 2024, Mme P U, représentée par la SELARL MRV avocats, conclut au rejet de la protestation et à ce qu'il soit mis à la charge des protestataires la somme de 2 400 euros au titre de l'article L. 761-1 du même code.
Elle fait valoir que :
- le grief tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 48-2 et L. 49 du code électoral est irrecevable dès lors qu'il a été soulevé pour la première fois après l'expiration du délai de recours contentieux ;
- les griefs invoqués par les protestataires ne sont pas fondés.
La protestation a été communiquée à MM. K A et H E qui n'ont pas produit de mémoire.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- le code électoral ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme René,
- les conclusions de M. Met, rapporteur public,
- et les observations de Me Clairay, représentant Mme F et M. R, présents, ainsi que celles de Mme U.
Considérant ce qui suit :
1. La commune de La Chapelle Neuve a organisé des élections municipales partielles complémentaires afin de compléter son conseil municipal par l'élection de six conseillers municipaux. Les opérations électorales se sont déroulées les 30 juin et 7 juillet 2024. Aucun candidat n'a été proclamé élu au premier tour. A l'issue du second tour, ont été proclamés élus, sur la liste " Groupe d'union ", Mme U avec 262 voix, Mme D avec 258 voix, Mme B avec 256 voix et M. A avec 255 voix, ainsi que, sur la liste " Réinventons La Chapelle Neuve ", M. R avec 254 voix et M. E avec 252 voix. Par la présente protestation, M. R et Mme F, candidate inscrite sur la même liste qui a recueilli 249 voix, demandent au tribunal d'annuler les opérations électorales du 7 juillet 2024.
Sur la régularité des opérations électorales :
2. En premier lieu, si Mme F et M. R soutiennent que M. S, adjoint au maire de La Chapelle Neuve, aurait envoyé un message téléphonique à des administrés de la commune le 5 juillet 2024 en détournant à des fins électorales une liste de diffusion de la commune et sans recueillir le consentement préalable des intéressés, la copie d'écran du message téléphonique qu'ils produisent ne fait pas figurer les destinataires, de sorte que cette copie d'écran n'est pas de nature à établir que ces derniers appartiendraient à une liste de diffusion ni même qu'ils seraient des habitants de la commune de La Chapelle Nouvelle. Les protestataires n'apportent aucun élément permettant d'établir que ce message, qui comprend certes un texte pouvant être assimilé à de la propagande électorale, aurait été adressé à une liste de diffusion et ils ne précisent d'ailleurs pas quelle serait cette liste qu'ils qualifient de manière peu circonstanciée de liste d'administrés " initialement prévue pour la gestion administrative ou des services publics ". Contredisant les affirmations de Mme F et M. R, Mme U produit en défense une attestation établie par M. S qui admet avoir envoyé le message téléphonique en cause, mais conteste avoir utilisé une liste de diffusion de la commune et précise que ce message a été envoyé par son téléphone privé à des contacts privés. Cette déclaration est corroborée par la copie d'écran du message produite par les requérants dont il résulte que M. S était enregistré dans la liste des contacts de son destinataire. Si, à l'inverse, un électeur de la commune indique dans un autre témoignage produit par les protestataires avoir reçu ce message alors qu'il ne connaît pas M. S et qu'il ne lui a pas transmis son numéro de téléphone à titre personnel, cette circonstance ne permet en tout état de cause pas pour autant de démontrer que ce dernier aurait utilisé une liste de diffusion émanant des services de la commune. Dans ces conditions, il n'est pas établi que le message téléphonique en cause ait été adressé aux membres d'une telle liste de diffusion, de sorte que ce grief doit être écarté dans ses deux branches.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 48-1 du code électoral : " Il est interdit à tout candidat de porter à la connaissance du public un élément nouveau de polémique électorale à un moment tel que ses adversaires n'aient pas la possibilité d'y répondre utilement avant la fin de la campagne électorale ". Aux termes de l'article L. 49 du même code : " A partir de la veille du scrutin à zéro heure, il est interdit de : " 1° Distribuer ou faire distribuer des bulletins, circulaires et autres documents ; / 2° Diffuser ou faire diffuser par tout moyen de communication au public par voie électronique tout message ayant le caractère de propagande électorale ; / 3° Procéder, par un système automatisé ou non, à l'appel téléphonique en série des électeurs afin de les inciter à voter pour un candidat ; / 4° Tenir une réunion électorale ". Les dispositions de l'article L. 48-2 du code électoral ne font pas obstacle à ce que le juge de l'élection tienne compte de l'existence de tels éléments, alors même que leur diffusion ne serait pas imputable à l'un des candidats.
4. D'une part, si les protestataires invoquent l'existence d'éléments nouveaux de polémique électorale figurant dans le message téléphonique de M. S mentionné au point 2 du présent jugement concernant " l'achat de foncier pour proposer des terrains à de futurs propriétaires ", " l'embellissement de la commune " et l'installation de nouvelles entreprises, ces thématiques, présentées dans le message en litige comme des sujets " en jeu " sans contextualisation ni précision, ne constituent pas des éléments nouveaux de polémique électorale, les professions de foi pour les premier et second tours du scrutin produites à l'instance faisant d'ailleurs référence à des propositions ayant trait à l'embellissement de la commune et à l'installation de nouvelles entreprises sur son territoire. En outre, et à supposer même que les candidats de la liste " Réinventons La Chapelle Neuve " n'aient appris l'existence du message que le 5 juillet 2024 vers 16 heures et qu'ils n'aient pas eu le temps d'y répondre en temps utiles, même par voie électronique, le seul témoignage versé au dossier ne permet pas d'établir l'ampleur de la diffusion de ce message et l'influence qu'il a pu exercer sur les résultats du scrutin.
5. D'autre part, il résulte de l'instruction que M. Q, dont la situation de compagnon de la maire de la commune de La Chapelle Neuve élue le 13 juillet 2024 n'est pas établie, a publié sur son compte Facebook un message contenant des propos accusatoires et critiques envers certains candidats de la liste " Réinventons La Chapelle Neuve " et dont les termes excèdent les limites de la polémique électorale. La copie d'écran de ce message produite par Mme F et M. R ne fait pas figurer la date de sa publication. A supposer même que le témoignage versé au débat d'une personne mentionnant la réception de ce message, circulant selon elle sur WhatsApp le 5 juillet 2024 à 10h24, puisse être regardé comme suffisant à établir que la publication de ce message aurait eu lieu le 5 juillet 2024, comme le font valoir les protestataires, et à supposer que les candidats concernés n'en aient eu connaissance que quelques jours plus tard, la copie d'écran du message versée au débat ne permet pas de connaître le statut public ou privé du compte de M. Q, ni d'établir l'existence de réactions ou de commentaires sur le message émis par des membres du réseau Facebook. De plus, le second témoignage produit, établi par une personne se présentant comme une électrice de la commune de La Chapelle Neuve, qui précise avoir reçu un message Facebook qui lui aurait été partagé le 7 juillet 2024 et ajoute que des discussions sur ce message auraient eu lieu sur le parking du bureau de vote le même jour, ne permet pas davantage d'apprécier, même approximativement, le nombre de personnes qui en ont eu connaissance. Les éléments versés au débat ne permettent ainsi pas de démontrer l'ampleur de son audience et de sa diffusion, y compris le cas échéant par l'intermédiaire de l'application WhatsApp.
6. Il résulte de ce qui précède qu'en dépit du faible écart de voix à l'issue du scrutin, il n'est pas établi que les deux messages en cause ont été de nature à en altérer la sincérité.
7. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 50 du code électoral : " Il est interdit à tout agent de l'autorité publique ou municipale de distribuer des bulletins de vote, professions de foi et circulaires des candidats. ".
8. Si les pétitionnaires font valoir que M. O L, adjoint au maire, a distribué des bulletins de vote et des professions de foi de la liste " Groupe d'union " lors de la campagne électorale en méconnaissance des dispositions de l'article L. 50 du code électoral, cette circonstance, au demeurant non établie, est sans incidence sur la régularité des opérations électorales dès lors qu'un adjoint au maire, qui n'est pas un agent de l'autorité publique au sens de ces dispositions, n'est pas soumis à l'interdiction qu'elles posent. Ce grief ne peut dès lors qu'être écarté.
9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par Mme U, que les conclusions de la protestation à fin d'annulation des opérations électorales qui se sont déroulées les 30 juin et 7 juillet 2024 en vue des élections municipales partielles complémentaires de la commune de La Chapelle Neuve doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de Mmes U, B et D ainsi que de M. A qui ne sont pas, dans la présente instance, les parties perdantes, au titre des frais exposés non compris dans les dépens.
11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par Mme U au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La protestation de Mme F et M. R est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par Mme U au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme I F et M. C R, à Mme P U à Mme G D née T, à Mme J B, à M. K A et à M. H E.
Copie en sera adressée au préfet du Morbihan et à la commune de La Chapelle Neuve.
Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Poujade, président,
M. Bouju, premier conseiller,
Mme René, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 septembre 2024.
La rapporteure,
signé
C. René
Le président,
signé
A. Poujade
La greffière,
signé
É. Fournet
La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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