vendredi 4 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2403978 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Fleck, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 17 juin 2024 par lequel le préfet du Morbihan a refusé de renouveler la carte de séjour temporaire dont il était titulaire, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;
2°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l'arrêté est entaché d'incompétence ;
- il est insuffisamment motivé, et notamment s'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ;
- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux ;
- c'est à tort que la décision portant refus de renouvellement du titre de séjour est fondée sur le fait qu'un traitement pour sa pathologie est disponible dans son pays d'origine ;
- la circonstance qu'il travaille en intérim constitue un élément nouveau justifiant le renouvellement du titre de séjour ;
- l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa vie personnelle ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas justifiée ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie personnelle.
Par un mémoire, enregistré le 24 juillet 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Le rapport de M. Blanchard a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
1. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
2. M. B A, ressortissant camerounais entré régulièrement en France le 14 août 2021, a sollicité le 6 décembre 2022 la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade. Une carte de séjour temporaire sur ce fondement, valable jusqu'au 1er mai 2024, lui a été octroyée. M. A en a demandé le renouvellement, le 28 février 2024. Par arrêté du 17 juin 2024, le préfet du Morbihan a refusé de renouveler ce titre de séjour, a fait obligation au requérant de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.
3. En premier lieu, par arrêté du 3 mai 2024 régulièrement publié, le préfet du Morbihan a donné délégation à Mme C, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité et signataire de l'arrêté attaqué, en cas d'absence ou d'empêchement du directeur de la citoyenneté et de la légalité, aux fins de signer notamment les décisions relatives au séjour des étrangers, les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français et les décisions accessoires. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'arrêté attaqué doit être écarté.
4. En deuxième lieu, l'arrêté vise les dispositions dont il fait application et présente la situation administrative et personnelle de l'intéressé. S'agissant en particulier de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, il est en outre fait état du caractère récent du séjour sur le territoire français du requérant et de son absence de liens avec la France. Le moyen tiré de l'insuffisance de la motivation doit, par suite, donc être écarté.
5. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux retenus au point précédent et alors même que l'arrêté ne fait pas état de la circonstance que M. A travaille en intérim, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de la situation personnelle du requérant doit être écarté.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. / Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée ".
7. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi, sauf circonstance humanitaire exceptionnelle. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.
8. En l'espèce, l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 3 juin 2024 retient que l'état de santé de M. A nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité mais que son état de santé lui permet de voyager sans risque vers son pays d'origine où il peut bénéficier d'un traitement approprié eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé.
9. M. A indique être atteint d'une polypathologie pouvant faire l'objet d'une prise en charge au titre des affections de longue durée, mais ne précise pas la nature de cette pathologie. Le requérant, qui se borne à faire valoir que son état de santé ne s'est pas amélioré depuis 2022, n'indique pas, ni même n'allègue, que cette maladie ne pourrait pas faire l'objet d'un traitement au Cameroun. Par ailleurs, le certificat de son médecin traitant mentionnant, sans autre précision, que les troubles médicaux dont il est affecté nécessitent " des soins réguliers " et, qu'à ce titre, " il devrait bénéficier du renouvellement de son permis de séjour ", pas plus que l'ordonnance prescrivant des soins de kinésithérapie, ne sont suffisants pour remettre en cause l'avis du collège de médecins de l'OFII, sans même qu'il soit besoin de demander la communication de l'entier dossier du rapport médical au vu duquel s'est prononcé ce collège. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que c'est à tort que la décision portant refus de renouvellement du titre de séjour s'est fondée sur l'existence d'un traitement disponible dans son pays d'origine doit être écarté. La circonstance que M. A exerce un emploi est à cet égard sans incidence.
10. En cinquième lieu, le requérant, célibataire et sans enfant, est entré en France à l'âge de 47 ans en 2021. Ainsi, alors même que M. A indique exerce des activités de bénévolat, être bien inséré dans la société et exercer un emploi en intérim, l'obligation de quitter le territoire français n'a pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa vie personnelle.
11. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. () ".
12. Il ressort des pièces du dossier que M. A ne représente pas une menace pour l'ordre public, n'a pas déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'il séjournait en France depuis 3 ans à la date de la décision attaquée. Dans ces conditions, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 précités.
13. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 17 juin 2024 doit être annulé en tant seulement qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de de M. A.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions de M. A à fin d'injonction.
Sur les frais liés au litige :
15. L'Etat n'étant pas, pour l'essentiel, la partie perdante dans la présente instance, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 17 juin 2024 est annulé en tant qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de M. A.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Morbihan.
Délibéré après l'audience du 20 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Radureau, président,
M. Blanchard, premier conseiller,
Mme Villebesseix, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
A. Blanchard
Le président,
signé
C. RadureauLa greffière d'audience,
signé
A. Bruézière
La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2403978
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