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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2404211

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2404211

vendredi 9 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2404211
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantKERMARREC

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes, statuant en référé sur la demande du préfet du Finistère, a ordonné l'expulsion de Mme A du centre d'accueil de demandeurs d'asile (CADA) de Morlaix. La solution retenue est fondée sur l'article L. 521-3 du code de justice administrative et l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le juge ayant constaté l'urgence et l'absence de contestation sérieuse, le droit au maintien dans les lieux ayant cessé suite au rejet définitif de la demande d'asile. Le tribunal a rejeté les moyens de défense de Mme A tirés de l'irrégularité de la mise en demeure et de la méconnaissance du droit au logement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 juillet 2024, le préfet du Finistère demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner l'expulsion sans délai de Mme B A du logement qu'elle occupe 10 rue Courbet, à Morlaix, dans le centre d'accueil de demandeurs d'asile Coallia ;

2°) de l'autoriser, en tant que besoin, à recourir à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du centre d'accueil de demandeurs d'asile Coallia de Morlaix, afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme A à défaut pour elle de les avoir emportés.

Il soutient que :

- le juge administratif est compétent pour prononcer les mesures demandées, en vertu de l'article L. 522-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il a qualité pour introduire la requête ;

- l'urgence est caractérisée par une atteinte à la continuité du fonctionnement du service public d'accueil des demandeurs d'asile ;

- le caractère illégal du maintien dans les lieux de l'intéressée ne se heurte à aucune contestation sérieuse, dès lors que sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et que son recours contre cette décision a été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 31 janvier 2024.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 août 2024, Mme A, représentée par Me Kermarrec, conclut :

1°) à ce que l'aide juridictionnelle provisoire lui soit allouée ;

2°) au rejet de la requête ou, à titre subsidiaire, à ce qu'il soit enjoint à l'État de lui proposer une solution de relogement ;

3°) à la mise à la charge de l'État de la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle fait valoir que :

- la mise en demeure de quitter les lieux est entachée d'incompétence ;

- la mise en demeure est irrégulière au regard des dispositions des articles L. 552-14 et R. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- une expulsion du logement qu'elle occupe méconnaîtrait l'objectif de valeur constitutionnelle du droit au logement, l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles et le 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la requête est dépourvue d'urgence et se heurte à une contestation sérieuse, en raison de sa situation de vulnérabilité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Blanchard, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 août 2024 :

- le rapport de M. Blanchard,

- et les observations de Me Kermarrec, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que sa requête, par les mêmes moyens.

Le préfet du Finistère n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes du 1er alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

2. Mme A justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

4. Aux termes de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

5. Aux termes de l'article R. 552-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement en application des articles L. 551-11, L. 551-12, L. 551-14 ou L. 551-16, l'Office français de l'immigration et de l'intégration en informe sans délai le gestionnaire du lieu qui héberge la personne concernée, en précisant la date à laquelle elle doit sortir du lieu d'hébergement ". Aux termes de son article R. 552-12 : " Dès que l'information prévue à l'article R. 552-11 lui est parvenue, le gestionnaire du lieu d'hébergement communique à la personne hébergée la date à laquelle elle doit en sortir ". Enfin, aux termes de son article R. 552-15 : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1° La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ; / 2° La personne bénéficie d'un titre de séjour en France et a refusé une ou plusieurs offres de logement ou d'hébergement qui lui ont été faites en vue de libérer le lieu d'hébergement occupé. / Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux ".

6. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

7. La demande d'asile de Mme A, hébergée avec ses deux enfants dans le logement pour demandeurs d'asile au 10 rue Courbet, à Morlaix, a été rejetée par décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 12 septembre 2023. Son recours auprès de la Cour nationale du droit d'asile a été rejeté par une décision du 31 janvier 2024, notifiée le 5 février 2024.

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction que le courrier avec accusé de réception du 28 mai 2024 mettant en demeure Mme A de quitter les lieux a été distribué le 5 juin 2024. Il résulte du rapprochement entre le numéro de suivi porté sur le courrier, dont le caractère manuscrit n'entache pas l'authenticité, et le bordereau d'accusé de réception que ce courrier lui était adressé. M. Drape, secrétaire général de la préfecture du Finistère et signataire de la mise en demeure, ayant par ailleurs reçu par arrêté du préfet du Finistère du 26 juin 2023 délégation pour signer tous les actes relevant des attributions du préfet, sauf exceptions sans rapport avec les mises en demeure visées à l'article R. 552-15 précité, le moyen tiré de la méconnaissance de cet article et de l'article L. 552-15, de même que le moyen d'incompétence, doivent être écartés.

9. En deuxième lieu, Mme A fait valoir la situation de grande vulnérabilité dans laquelle elle se trouve ainsi que ses deux enfants, en raison de violences conjugales subies de la part de son conjoint. Ces faits n'ont toutefois plus vocation à se reproduire, dès lors que l'intéressé a quitté la France le 23 avril 2024 en exécution d'une obligation de quitter le territoire français. Par ailleurs, l'objet de la mesure sollicitée par le préfet ne porte pas atteinte, en lui-même, à l'intérêt supérieur des enfants de Mme A, qui n'ont pas vocation à être séparés de leur mère. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance de l'objectif de valeur constitutionnelle du droit au logement et du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés.

10. En troisième lieu, la procédure d'évacuation d'un hébergement dédié aux demandeurs d'asile est indépendante de la procédure d'hébergement d'urgence prévue par les dispositions des articles L. 345-2 et suivants du code de l'action sociale et des familles. Mme A ne peut dès lors utilement se prévaloir du moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles, relatif à l'hébergement d'urgence.

11. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que Mme A se maintient dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile alors que sa demande d'asile a été définitivement rejetée. Après que l'intéressée a été informée par le gestionnaire du centre d'accueil de demandeurs d'asile de la fin de sa prise en charge à compter du 29 février 2024, le préfet du Finistère l'a mise en demeure de quitter le logement qu'elle occupe dans un délai de 15 jours, par un courrier reçu le 5 juin 2024. Il est constant que cette mise en demeure est restée sans effet. La mesure d'expulsion ne se heurte donc, à cet égard, à aucune contestation sérieuse. En outre, la libération des lieux par l'intéressée présente, eu égard aux besoins d'accueil des demandeurs d'asile et au nombre de places disponibles dans les lieux d'hébergement pour demandeurs d'asile dans le Finistère, un caractère d'urgence et d'utilité.

12. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner la libération par Mme A et ses enfants du logement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent à Morlaix, au besoin avec le concours de la force publique. Le préfet du Finistère pourra également prendre les mesures nécessaires pour faire enlever les biens meubles qui se trouveraient dans les lieux aux frais et risques de l'intéressée, à défaut pour elle de les avoir emportés.

Sur les conclusions reconventionnelles de Mme A :

13. Mme A, demande, par voie reconventionnelle, au juge des référés d'enjoindre au préfet du Finistère de lui proposer une solution de relogement. Ce faisant, l'intéressée doit être regardée comme demandant à ce qu'il soit enjoint au préfet du Finistère de lui proposer un hébergement d'urgence.

14. La procédure d'évacuation d'un hébergement dédié aux demandeurs d'asile est indépendante de la procédure d'hébergement d'urgence prévue par les dispositions des articles L. 345-2 et suivants du code de l'action sociale et des familles. Ces conclusions doivent, dès lors, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. L'État n'étant pas, dans la présente instance, la partie perdante, les conclusions de Mme A présentées sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetés.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Il est enjoint à Mme A et à tous les occupants de son chef de libérer sans délai le logement pour demandeurs d'asile sis 10 rue Courbet à Morlaix, de ses occupants et des biens s'y trouvant.

Article 3 : A défaut pour l'intéressée de libérer immédiatement les lieux et d'évacuer les biens lui appartenant, le préfet du Finistère pourra faire procéder à son expulsion et à l'évacuation desdits biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls de Mme A, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 4 : Les conclusions reconventionnelles de Mme A et ses conclusions présentées sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Mme B A.

Copie sera transmise pour information au préfet du Finistère.

Fait à Rennes, le 9 août 2024.

Le juge des référés,

signé

A. Blanchard

Le greffier,

signé

N. Josserand

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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