jeudi 10 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2404259 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 6ème Chambre |
| Avocat requérant | SAGLIO |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 juillet 2024, et des pièces complémentaires, enregistrées les 16 et 18 septembre 2024, Mme D A, représentée par Me Saglio, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel le préfet du Finistère lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a déterminé le pays de destination, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an, l'a obligée à remettre son passeport et à se présenter une fois par semaine au commissariat de police de Brest ;
2°) d'enjoindre au préfet du Finistère de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou de procéder au réexamen de sa situation dans le même délai et sous la même astreinte et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'État, en faveur de son avocat, Me Saglio, une somme de
1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Saglio renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
S'agissant du refus de titre de séjour :
- la décision a été prise par une personne incompétente, à défaut de justifier d'une délégation de signature ;
- elle est entachée d'un vice de procédure au regard des articles L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 423-7 et 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 233-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et porte une atteinte disproportionnée à l'intérêt supérieur de ses enfants ;
S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision a été prise par une personne incompétente, à défaut de justifier d'une délégation de signature ;
- elle est entachée d'un vice de procédure au regard des articles L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et porte une atteinte disproportionnée à l'intérêt supérieur de ses enfants ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant de la décision fixant à trente jours le délai de départ volontaire :
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
S'agissant de la fixation du pays de destination :
- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité des décisions lui refusant un titre de séjour et lui faisant obligation de quitter le territoire français ;
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :
- elle est manifestement disproportionnée et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
S'agissant de la décision lui faisant obligation de remettre son passeport et de se présenter une fois par semaine au commissariat de Brest :
- elle est manifestement disproportionnée et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 septembre 2024, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B A ne sont pas fondés.
Mme B A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (55%) par une décision du 26 septembre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Le Bonniec a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, ressortissante djiboutienne, née en 1985, est entrée en France le
10 juin 2022 munie d'un visa de court séjour " famille C ", pour rejoindre son conjoint, de nationalité française, qui a vécu avec elle à Djibouti de 2015 à 2020, puis est revenue vivre en France. Elle a obtenu une carte de séjour, en tant que " conjointe C ", valide du
21 mars 2023 au 20 mars 2024. De leur union sont nés deux enfants, de nationalité française, l'une née à Djibouti le 1er juillet 2019 et la seconde née en France le 27 mars 2023, la requérante étant par ailleurs mère de deux autres enfants mineurs, de nationalité djiboutienne, qui vivent également avec elle en France. Séparée de son mari depuis septembre 2023, dont elle a demandé le divorce, après des faits de violences conjugales pour lesquels elle a déposé plainte, Mme B A a sollicité, le 9 janvier 2024, le renouvellement de sa carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sur le fondement des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle élève désormais seule ses quatre enfants, aux besoins desquels elle déclare être seule à subvenir. Par un arrêté du 10 juin 2024, dont la requérante demande l'annulation, le préfet du Finistère a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays d'éloignement, lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an, l'a obligée à remettre son passeport et à se présenter une fois par semaine au commissariat de police de Brest.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités
administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces dernières stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
3. Il ressort des pièces des dossiers que Mme B A séjourne en France depuis 2022, pays qu'elle a rejoint pour retrouver son mari, de nationalité française, avec qui elle vivait précédemment à Djibouti, qu'elle est mère de deux premiers enfants de nationalité djiboutienne nés respectivement en 2011 et 2013, et de deux enfants de nationalité française, l'une née en 2019 à Djibouti, et l'autre née en 2023 à Brest, pour lesquels elle contribue effectivement à leur entretien et à leur éducation. Si elle ne vit plus avec le père de ces dernières, et qu'il ne contribue pas jusqu'à présent à leur entretien, toutefois une procédure de divorce est en cours, par laquelle la requérante sollicite l'établissement d'un droit de visite et d'hébergement au profit du père de ses deux enfants français, ainsi qu'une contribution à leur entretien et leur éducation.
4. En outre, si les déclarations de la requérante et du père des enfants selon lesquelles
celui-ci visite ses deux filles tous les week-ends ne sont pas établies, il ressort néanmoins des pièces du dossiers que leur père maintien effectivement des contacts étroits avec ses enfants. Dans ces conditions, le refus de titre de séjour opposé à Mme B A doit être regardé comme affectant de manière suffisamment directe et certaine la situation de ses deux enfants de nationalité française et comme portant atteinte à l'intérêt supérieur de ceux-ci. Par suite, elle est fondée à soutenir que le préfet du Finistère a méconnu les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
5. Il résulte de ce qui précède que la décision du préfet du Finistère du 10 juin 2024 portant refus de titre de séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, ses décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation du pays de renvoi.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
6. Eu égard au motif d'annulation retenu, et sous réserve de l'absence d'éléments de droit ou de fait nouveaux justifiant que l'autorité administrative oppose une nouvelle décision de refus, le présent jugement implique nécessairement que soit délivrée à Mme B A une carte de séjour temporaire. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet du Finistère de procéder à cette délivrance dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Saglio d'une somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.
D E C I D E :
Article 1err : L'arrêté du 10 juin 2024 du préfet du Finistère est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Finistère de délivrer à Mme B A une carte de séjour temporaire dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement.
Article 3 : L'Etat versera à Me Saglio la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A, à Me Saglio et au préfet du Finistère.
Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Descombes, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
M. Le Bonniec, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
J. Le BonniecLe président,
signé
G. Descombes
Le greffier,
signé
J-M. Riaud
La République mande et ordonne au préfet du Finistère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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