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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2404435

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2404435

vendredi 18 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2404435
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes a rejeté la requête de M. D, ressortissant turc, qui contestait l'arrêté du préfet du Morbihan du 25 mars 2024 lui refusant un titre de séjour et lui faisant obligation de quitter le territoire français. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence, d'insuffisance de motivation et de défaut d'examen, jugeant l'arrêté régulier. Il a également estimé que le refus de séjour n'était pas entaché d'erreur d'appréciation au regard des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni d'une violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme ou de l'article 3 de la Convention relative aux droits de l'enfant. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions de M. D.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 juillet et 19 août 2024, M. C D, représenté par Me Baudet, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 mars 2024 par lequel le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail sous deux jours à compter de la même date ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux ;

- la décision portant refus de séjour est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une erreur de droit au regard de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au vu de sa situation familiale et de son insertion professionnelle ;

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination sont illégales en conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation quant à leurs conséquences sur sa vie personnelle ;

- elles méconnaissent le 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 août 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale le 27 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Blanchard,

- et les observations de Me Baudet, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant turc entré en France le 2 septembre 2021 sous couvert d'un visa de court séjour, a sollicité le 18 janvier 2024 la délivrance d'une carte de séjour temporaire au titre de la vie privée et familiale ou une admission exceptionnelle au séjour à ce même titre ou au titre du travail. Par arrêté du 25 mars 2024, le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, par arrêté du 3 mai 2024 régulièrement publié, le préfet du Morbihan a donné délégation à Mme E, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité et signataire de l'arrêté attaqué, en cas d'absence ou d'empêchement du directeur de la citoyenneté et de la légalité, aux fins de signer notamment les décisions relatives au séjour des étrangers, les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français et les décisions accessoires. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En second lieu, les décisions attaquées précisent les considérations de droit et de fait au vu desquelles elles ont été prises et répondent ainsi suffisamment aux exigences de motivation énoncées par les dispositions des articles L. 211-1 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Cette motivation révèle en outre que, contrairement à ce que soutiennent les requérants, le préfet a procédé à un examen particulier de leur situation en l'état des éléments d'information dont il est établi qu'il disposait. Les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux doivent, par suite, être écartés.

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ". L'article L434-2 dispose : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial :

1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans () ".

5. En l'espèce, M. D est marié depuis le 22 novembre 2021 avec Mme B A, ressortissante turque entrée en France titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle au titre de la vie privée et familiale. Cette dernière, née en 1999, est entrée en France à l'âge de 6 ans et y a demeuré avec sa famille. En raison de cette situation et alors même que le mariage est intervenu après l'entrée en France du requérant, M. D entre dans l'une des catégories ouvrant droit au regroupement familial en application des dispositions de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ne saurait, dès lors, prétendre à un titre de séjour en application des dispositions de l'article L. 423-23 précité, lesquelles excluent expressément de leur champ d'application la situation des étrangers relevant d'une catégorie ouvrant droit au regroupement familial. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de cet article doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

7. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. D et Mme A ont donné naissance à deux enfants, l'un né en septembre 2021 avant leur mariage et l'autre né en janvier 2023. Par ailleurs, le frère de M. D, sa femme et ses enfants vivent régulièrement en France. Toutefois, M. D, entré en France à l'âge de 21 ans et y demeurant depuis moins de 3 ans à la date de la décision attaquée, n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, où vivent ses parents. Dès lors, la situation familiale et personnelle de M. D, alors même qu'il suit des cours de français et n'est pas une menace pour l'ordre public, ne constituent pas des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels justifiant une admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 précité.

8. D'autre part, si M. D a exercé un emploi de maçon pendant 8 mois et que son employeur a déposé une demande d'autorisation de travail, le préfet du Morbihan n'a pas entaché d'erreur manifeste d'appréciation la décision attaquée en ne faisant pas droit à la demande d'admission exceptionnelle au séjour au titre du travail déposée par M. D sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de la méconnaissance de cet article doit dès lors être écarté en ses deux branches.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. D demandant l'annulation de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Ainsi qu'il a été dit aux points 4 à 7, M. D a épousé en 2021 une ressortissante turque séjournant régulièrement en France sous couvert d'une carte de séjour pluriannuelle et disposant sur le territoire français de liens anciens et stables. M. D et sa conjointe ont donné naissance à deux enfants, nés en 2021 et 2023. En outre, le frère du requérant et ses enfants résident régulièrement en France. Ainsi, au regard des liens familiaux dont dispose le requérant en France et malgré le caractère récent de son arrivée sur le territoire français, la décision portant obligation de quitter le territoire français est dans les circonstances de l'espèce de nature à porter atteinte à l'intérêt de ses enfants et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit dès lors être accueilli.

12. Il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, la décision fixant le pays de destination doivent être annulées.

Sur les conclusions à fins d'injonction :

13. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant.

Sur les frais liés au litige :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que demande M. D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 25 mars 2024 du préfet du Morbihan est annulé en tant qu'il fait obligation à M. D de quitter le territoire français et qu'il fixe le pays de destination.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet du Morbihan.

Délibéré après l'audience du 4 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Grondin, premier conseiller,

M. Blanchard, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.

Le rapporteur,

signé

A. Blanchard

Le président,

signé

C. RadureauLa greffière d'audience,

signé

A. Bruézière

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2404435

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