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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2404964

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2404964

jeudi 14 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2404964
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes a examiné la requête de Mme B, ressortissante russe, contestant l'arrêté du préfet du Finistère du 5 août 2024 l'obligeant à quitter le territoire français. La juridiction a rejeté l'ensemble des conclusions de la requérante, estimant que la décision d'éloignement était suffisamment motivée et ne méconnaissait ni l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, ni les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le tribunal a également validé la fixation du pays de destination et l'interdiction de retour d'un an, en se fondant sur les articles L. 611-1 et L. 613-1 du CESEDA.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 août 2024, Mme A B, représentée par Me Touchard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 août 2024 par lequel le préfet du Finistère l'a obligée à quitter le territoire français avec un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée et lui a interdit de retourner en France pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet du Finistère de l'admettre au séjour à compter de la date de notification de jugement à intervenir, en lui délivrant un titre de séjour dans un délai maximum de 7 jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative ;

4°) à défaut, d'enjoindre au préfet du Finistère de réexaminer son dossier dans le délai de deux mois suivant la notification du jugement à intervenir et ce, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, tout en lui délivrant une autorisation de séjour dans les sept jours suivant la notification du jugement, et valable pendant la durée d'instruction de sa demande ;

5°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une insuffisance de motivation et méconnaît l'article 12 de la directive " retour " ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour est entachée d'illégalité en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2024, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Le Roux a été entendu au cours de l'audience publique.

Mme B n'était présente, ni représentée.

Le préfet du Finistère n'était présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Mme B justifiant avoir introduit une demande devant le bureau d'aide juridictionnelle, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ".

3. Mme B, ressortissante russe née en 1991, est entrée en France le 23 septembre 2018, accompagnée de son époux et de ses trois enfants mineurs, et a déposé une demande d'asile le 28 septembre suivant. Sa reprise en charge par les autorités polonaises n'ayant pas aboutie après la notification le 12 février 2019 d'un arrêté portant transfert d'un demandeur d'asile aux autorités polonaises responsables de l'examen de sa demande d'asile, l'intéressée a formé une nouvelle demande d'admission au séjour au titre de l'asile, qui a été rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 22 septembre 2020, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 12 février 2021. Ensuite, le réexamen de sa demande d'asile, enregistré le 19 janvier 2024, a été rejeté par décision du 24 janvier 2024 de l'OFPRA qui a considéré la demande formulée par l'intéressée était irrecevable. Cette dernière circonstance a conduit le préfet du Finistère, par arrêté du 5 août 2024, à prendre à l'encontre de Mme B une décision portant obligation de quitter le territoire français assortie d'une décision fixant son pays de destination et d'une décision portant interdiction de retourner en France pendant une durée d'un an. Mme B demande au Tribunal d'annuler ces décisions.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. ".

5. D'une part, l'arrêté en litige vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment ses articles 3 et 8, et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment, et contrairement à ce que prétend Mme B, le 4° de son article L. 611-1, qui s'applique en l'espèce et non le 3° de cet article. Il précise l'identité, la date et le lieu de naissance Mme B, ainsi que sa situation familiale, et mentionne le rejet définitif de la demande d'asile de cette dernière. Il porte également l'appréciation selon laquelle, compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce, il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Il indique enfin que Mme B n'établit pas être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Ainsi, l'arrêté contesté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, le préfet du Finistère qui également fait état de la demande de réexamen de sa situation au regard de l'asile formée par l'intéressée.

6. D'autre part, si Mme B soutient que la motivation de la décision attaquée méconnaîtrait les exigences de l'article 12 de la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 susvisée, il est constant que, cette directive ayant été transposée en droit interne par la loi n° 2011-672 du 16 juin 2011 publiée au Journal officiel le 17 juin 2011, qui a modifié le I de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, devenu à compter du 1er mai 2021 l'article L. 611-1 de ce code, la requérante ne peut utilement soutenir que la décision litigieuse méconnaîtrait les dispositions précises et inconditionnelles de cette directive. Par suite, le préfet du Finistère, qui n'était pas tenu de reprendre l'ensemble des éléments de la situation de Mme B, a satisfait à l'exigence de motivation prévue à l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte des points 3 à 5 que le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit être écarté.

8. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () de son domicile et de sa correspondance. 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Il ressort des pièces du dossier que si Mme B demeure en France depuis près de six ans à la date de la décision attaquée, elle ne justifie pas avoir établi en France des liens d'une particulière intensité et stabilité. Par ailleurs, alors que l'époux et père des enfants de Mme B, M. C fait également l'objet d'une mesure d'éloignement prise par le préfet du Finistère le 31 août 2023, rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale se reconstitue en Russie. Dans ces conditions, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas porté au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris et n'a pas, par suite, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs cette décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, ni d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de la requérante.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, pour les mêmes motifs de fait que ceux exposés au point précédent, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. " Aux termes de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

12. Mme B soutient qu'elle est menacée d'être exposée à de mauvais traitements en cas de retour au Russie. Toutefois, et alors même qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet s'est cru lié par la décision de la CNDA sur ce point, il est constant qu'alors que la demande d'asile de Mme B a été rejetée, elle ne produit dans la présente instance aucun document permettant de mieux établir le risque de mauvais traitements qu'elle prétend encourir en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. Il résulte de ce qui est dit des points 3 à 8 que le moyen, soulevé par voie d'exception, tiré de l'illégalité de la décision portant interdiction de retour en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme B aux fins d'annulation doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction sous astreinte et la demande présentée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet du Finistère.

Délibéré après l'audience du 24 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,

M. Le Roux, premier conseiller,

M. Le Bonniec, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

P. Le Roux

Le président,

Signé

G. Descombes

La greffière,

Signé

L. Garval

La République mande et ordonne au préfet du Finistère, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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