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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2405099

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2405099

mercredi 20 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2405099
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 août 2024, Mme E A, représentée par Mme C, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 7 août 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Mongolie comme pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

4°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de la décision du 7 août 2024 portant obligation de quitter le territoire français dans l'attente de la décision de la Cour nationale du droit d'asile.

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me C d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle n'a pas été mise à même de présenter des observations en méconnaissance du droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne et du principe du contradictoire, principes protégés par l'article 41 du la Charte des droits fondamentaux de l'Union ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire n'est pas suffisamment motivée ; elle n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ; en application des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet aurait dû saisir pour avis le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- cette décision est uniquement fondée sur le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sur le rejet de sa demande d'asile et en déduisant de son absence de droit au séjour au titre de l'asile qu'il est possible de l'obliger à quitter le territoire le préfet a commis une erreur de droit ; le préfet a commis une seconde erreur de droit dès lors que ni l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, ni la Cour nationale du droit d'asile ne se prononçent sur l'application des dispositions de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ainsi que les articles L. 613-1 et L. 425-9 de code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de renvoi doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision fixant le pays de renvoi n'est pas suffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision lui interdisant le retour sur le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- cette décision n'est pas suffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ;

- cette décision méconnaît l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est fondée à demander, à titre subsidiaire, la suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire, car il est impératif qu'elle puisse s'exprimer sur ses craintes devant la Cour nationale du droit d'asile ; elle a produit devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) des éléments nouveaux qui n'ont pas été pris en compte ; l'OFPRA n'a pas examiné de manière complète sa situation actuelle en Mongolie et sa vulnérabilité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 octobre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par Mme A n'est fondé.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du président du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Rennes le 24 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus à l'audience publique :

- le rapport de M. Albouy, rapporteur.

- et les observations de Me Louis, substituant Me C, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante mongole née en 1950, est entrée en France le 8 novembre 2015 et a sollicité son admission à l'asile le 3 décembre 2015. Cette demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) puis par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 8 juillet 2016. Le 11 octobre 2016, le préfet du Calvados a refusé de l'admettre au séjour et l'a obligée à quitter le territoire français, mais Mme A a déposé le 28 février 2017 une demande de titre de séjour sur le fondement du 11° de l'article L. 313-11, alors en vigueur, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet du Calvados a rejeté cette demande et a obligé, à nouveau, Mme A à quitter le territoire. Celle-ci a alors sollicité l'aide au retour volontaire auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) et est reparti en Mongolie. Elle est entrée à nouveau en France à la fin de l'année 2023 et a sollicité une nouvelle fois l'asile. Par une décision du 13 mars 2024 l'OFPRA a rejeté cette demande en la regardant comme irrecevable. Mme A a formé un recours devant la CNDA le 6 juin 2024. Par l'arrêté attaqué du 7 août 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé d'obliger Mme A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Mongolie comme pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions, présentées à titre principal, tendant à l'annulation de l'arrêté du 7 août 2024 :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme A n'est présente en France que depuis la fin de l'année 2023, mais y avait fait un précédent séjour d'une durée de près de trois ans entre novembre 2015 et octobre 2018. Elle est désormais âgée de 74 ans et il est constant que son époux est décédé en Mongolie en juillet 2023 à l'âge de 80 ans et non en 2015, ainsi qu'elle l'avait pourtant soutenu devant l'OFPRA et la CNDA lors de son précédent séjour en France. Elle est hébergée et prise en charge par son fils B, qui bénéficie du statut de réfugié, son épouse et leurs enfants. Son fils aîné, né en 1974, réside en Suède, pays dont il a acquis la nationalité. L'une de ses deux filles D est présente en France et a déposé une demande de titre de séjour sur laquelle le préfet n'a pas encore statué, alors que sa fille cadette serait restée en Mongolie pour des raisons personnelles que la requérante ne précise pas. Mme A soutient ne plus avoir de contact avec cette dernière. Elle souffre, par ailleurs, d'un diabète de type 2 et d'une hypertension artérielle, pathologies qui répondent toutes deux positivement aux traitements médicamenteux suivis, ainsi que de problèmes auditifs et ophtalmiques. Au vu de l'ensemble de ces éléments et alors même qu'elle a vécu l'essentiel de son existence dans son pays d'origine et qu'il n'est pas établi qu'elle ne pourrait pas y bénéficier d'un traitement approprié à son état de santé, Mme A, présente, compte tenu de son âge et de son état de santé, une vulnérabilité particulière la rendant dépendante de ses proches. Or s'il est établi qu'elle est actuellement prise en charge par son fils réfugié en France, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle pourrait bénéficier d'un tel soutien en Mongolie. Par suite, elle est fondée à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale disproportionnée au but qu'elle poursuit, et méconnaît ainsi l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède que l'obligation de quitter le territoire français prise à l'égard de Mme A doit être annulée. Il en va de même, par voie de conséquence, s'agissant du surplus des décisions attaquées.

Sur les conclusions présentées aux fins d'injonction :

5. L'annulation prononcée au point précédent implique seulement que le préfet d'Ille-et-Vilaine réexamine la situation de Mme A. Il y a lieu de lui enjoindre de procéder à un tel réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me C, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me C, de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 7 août 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a obligé Mme A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Mongolie comme pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de Mme A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Sous réserve que Me C renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me C, avocat de Mme A, une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, à Me C et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 6 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Jouno, président,

M. Albouy, premier conseiller,

M. Ambert, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 novembre 2024.

Le rapporteur,

signé

E. AlbouyLe président,

signé

T. Jouno

La greffière,

signé

S. Guillou

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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