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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2405159

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2405159

jeudi 5 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2405159
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la décision du recteur de l'académie de Rennes refusant l'autorisation d'instruire en famille une enfant née en 2021 pour l'année scolaire 2024-2025. Les requérantes invoquaient l'urgence et un doute sérieux sur la légalité de la décision, notamment au regard du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas établie, car les éléments fournis ne démontraient pas un préjudice grave et immédiat justifiant la suspension. En conséquence, la requête a été rejetée sans examen du bien-fondé des moyens soulevés, sur le fondement de l'article L. 522-3 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 août 2024, Mmes C et Sarah B demandent au juge des référés :

1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du recteur de l'académie de Rennes du 9 juillet 2024 portant, sur recours administratif préalable obligatoire, refus de leur délivrer l'autorisation d'instruire leur enfant, A, au sein de la famille au titre de l'année scolaire 2024-2025 ;

2°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Rennes de leur délivrer l'autorisation d'instruire en famille leur fille, A, sur le fondement du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite, dès lors que la décision en litige préjudicie de manière grave et immédiate à la situation et aux intérêts de leur fille, A, née le 13 septembre 2021, la décision affecte de manière grave les conditions d'apprentissage, va générer une perte de repères et sa présence forcée dans un lieu non adapté à ses besoins ; sa liberté, son épanouissement et sa personnalité seront contraints ; la liberté d'enseignement est une liberté fondamentale, dont fait partie l'instruction en famille ; leur fille n'a pas été préparée à une rentrée en établissement scolaire ; les écoles proches de leur domicile ne proposent pas une adaptation ni une personnalisation de la scolarisation aux rythmes et besoins de chaque enfant ; une inscription dans un établissement scolaire n'apporterait aucun bienfait à leur fille, ni socialement, ni culturellement ni en termes de développement personnel ; elle a régressé sur le plan de la continence ; elle ne sera pas changé dans des conditions ni selon une fréquence adaptées ; les inscriptions dans les écoles alternatives qui pourraient éventuellement apporter quelques adaptations individuelles supplémentaires sont clôturées pour l'année scolaire 2024-2025 ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige, dès lors que :

* elle a été prise sans qu'il ait été procédé à un examen réel et sérieux de leur demande et leur situation ;

* les textes n'exigent pas que soit transmis un emploi du temps détaillé ni que soit quantifié le volume horaire accordé à chaque domaine du cycle 1 ; en tout état de cause, le rythme des activités a été clairement précisé dans le document annexé à leur recours ;

* la décision procède d'une erreur de droit dans la mise en œuvre des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ; la situation propre n'a pas à être établie ni contrôlée par le rectorat, qui doit seulement contrôler que cette situation est étayée et que le projet pédagogique y répond ; le projet expose de manière détaillée les besoins et faiblesses de leur fille, son environnement social et familial ; l'impossibilité d'une scolarisation n'a pas à être démontrée ;

* l'instruction en famille présente des opportunités d'apprentissage intergénérationnel, ce que ne propose pas l'école, et garantit des conditions d'apprentissage optimales et parfaitement adaptées à ses capacités, ses besoins et son rythme, notamment physiologique ; elle a un besoin important de sommeil ; elle est très réceptive aux bruits environnants ; elle a été habituée à un rythme d'apprentissage respectant la saisonnalité, ralenti en hiver et plus intense en été ;

* la liberté d'enseignement constitue un principe fondamental reconnu par les lois de la République et est protégé par l'article 26-3 de la déclaration universelle des droits de l'homme ainsi que l'article 14 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Vu :

- le requête au fond n° 2405158, enregistrée le 30 août 2024 ;

- les pièces du dossier.

Vu :

- la déclaration universelle des droits de l'homme ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'éducation ;

- la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision ou de certains de ces effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

2. Aux termes de son article L. 522-1 : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale ". Aux termes de son article L. 522-3 : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 ".

3. Aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'État compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. / () / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l'année scolaire. () ". Aux termes de son article R. 131-11-5 : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ".

4. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part, dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.

5. En ce qui concerne plus particulièrement l'autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", les dispositions précitées, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative contrôle que la demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

6. En l'espèce, la commission de l'académie de Rennes chargée d'examiner les recours administratifs préalables obligatoires exercés contre les décisions de refus d'autorisation d'instruction en famille a considéré que ni la demande déposée par Mmes B pour leur fille A, née le 13 septembre 2021 et entrant en petite section, ni le projet pédagogique qui y était joint, n'exposaient une situation propre de l'enfant, les caractéristiques évoquées de curiosité, de plaisir de jouer de besoin de temps et de sommeil, étant celles de la plupart des enfants de cet âge et compatibles avec une scolarisation, que celle-ci permettrait à l'enfant de développer sa sociabilité en interagissant avec d'autres enfants et des adultes tout en pouvant faire, en tant que de besoin, l'objet d'adaptations ou d'aménagements, que l'emploi du temps fourni était trop peu détaillé pour apprécier les volumes horaires dédiés à chaque domaine du cycle 1, de sorte que n'était pas établie l'impossibilité de l'enfant de fréquenter un établissement scolaire, public ou privé.

7. En soutenant qu'elles pratiquent de fait l'instruction en famille depuis les six mois de leur fille, que celle-ci est épanouie, que l'instruction en famille permet des échanges et apprentissages intergénérationnels, que leur fille a des besoins physiologiques et physiques, en termes de sommeil et de sensibilité sonore et a un rythme d'apprentissage auxquels seule l'instruction en famille peut répondre, et qu'une scolarisation contrainte et non préparée est contraire à son intérêt, les requérantes n'établissent pas l'existence d'une situation propre de leur fille et que l'instruction en famille est la plus conforme à son intérêt. En l'état de l'instruction, les moyens tirés de l'erreur de droit ou de l'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation n'apparaissent pas propres à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

8. Aucun des autres moyens de la requête visés et analysés ci-dessus, notamment ceux tirés de la méconnaissance de la liberté d'enseignement, n'apparaît davantage propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mmes B aux fins de suspension de l'exécution de la décision du recteur de l'académie de Rennes du 9 juillet 2024 portant, sur recours administratif préalable obligatoire, refus de leur délivrer l'autorisation d'instruire leur fille au sein de la famille au titre de l'année scolaire 2024-2025, doivent être rejetées par application de l'article L. 522-3 du code de justice administrative, sans qu'il soit besoin de statuer sur la condition tenant à l'urgence. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions en injonction et de celles présentées au titre des frais d'instance.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de Mmes B est rejetée en toutes ses conclusions.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C et Sarah B.

Copie en sera transmise pour information au recteur de l'académie de Rennes.

Fait à Rennes, le 5 septembre 2024.

Le juge des référés,

signé

O. Thielen

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