vendredi 22 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2405164 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 30 août 2024, M. A B, représenté par Me Delilaj, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 15 juillet 2024 par lequel le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour autorisant le travail ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 2 400 euros toutes taxes comprises au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision portant refus de séjour est entachée d'incompétence ;
- la consultation de la commission du titre de séjour est irrégulière au regard des articles L. 431-14 et L. 432-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit en ce que l'autorité préfectorale s'est crue liée par l'avis de la commission du titre de séjour ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa vie personnelle ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit en ce que l'autorité préfectorale s'est crue liée par l'avis de la commission du titre de séjour ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa vie personnelle ;
- la décision portant refus de délai de départ volontaire est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'incompétence ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de celle fixant le pays de renvoi ;
- elle est entachée d'une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale.
Par un mémoire, enregistré le 13 septembre 2024, le préfet de Morbihan conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la requête est irrecevable, dès lors qu'elle ne contient l'exposé d'aucun fait, en méconnaissance de l'article R. 411-1 du code de justice administrative ;
- pour le surplus, les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Le rapport de M. Blanchard a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant géorgien, est entré irrégulièrement en France en 2011. Sa demande d'asile a été rejetée le 17 décembre 2013 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Son recours contre cette décision a été rejeté par la Cour nationale du droit d'asile le 9 janvier 2015. M. B a sollicité un réexamen de sa demande d'asile le 14 avril 2015. Sa demande a été rejetée par l'OFRPA le 30 avril 2015. M. B s'est vu délivrer une carte de séjour temporaire en raison de son état de santé, valable entre le 23 novembre 2017 et le 22 mai 2018. Il s'est ensuite maintenu irrégulièrement sur le territoire français. Le requérant a demandé le 30 novembre 2023 son admission au séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 15 juillet 2024, le préfet du Morbihan a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne le moyen d'incompétence :
3. La signataire de l'arrêté attaqué, Mme D C, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité, a reçu, par arrêté du 29 août 2022 publié au recueil des actes administratifs du département du Morbihan du 31 août 2022, délégation du préfet à l'effet de signer, notamment, les décisions refusant la délivrance d'une carte de séjour temporaire, les obligations de quitter le territoire français avec ou sans délai de départ volontaire, les décisions distinctes fixant le pays de renvoi ainsi que les interdictions de retour. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'acte doit ainsi être écarté.
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 432-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La commission du titre de séjour est composée : / 1° D'un maire ou de son suppléant désignés par le président de l'association des maires du département () ; / 2° De deux personnalités qualifiées désignées par le préfet (). / Le président de la commission du titre de séjour est désigné, parmi ses membres, par le préfet ". Aux termes de l'article L. 432-15 du même code : " L'étranger est convoqué par écrit au moins quinze jours avant la date de la réunion de la commission. Il peut être assisté d'un conseil ou de toute personne de son choix et être entendu avec l'assistance d'un interprète. Il peut demander le bénéfice de l'aide juridictionnelle dans les conditions prévues par la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, cette faculté étant mentionnée dans la convocation. L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par le président de la commission. () ".
5. Il ressort des pièces du dossier que la commission du titre de séjour réunie le 28 mars 2024 était constituée conformément à l'arrêté du préfet du Morbihan du 5 avril 2023 fixant sa composition en application de l'article L. 432-14 précité, publié au recueil des actes administratifs. M. B avait été régulièrement convoqué par courrier reçu le 12 mars 2023, qui l'informait de son droit d'être assisté d'un conseil et d'un interprète, ainsi que de la faculté de solliciter l'aide juridictionnelle. M. B a d'ailleurs été entendu et a pu présenter ses observations. Ainsi, contrairement à ce que soutient le requérant, l'avis de la commission a été émis de manière régulière. Le moyen tiré de l'existence d'un vice de procédure doit être écarté.
6. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet se soit cru lié par l'avis défavorable de la commission du titre de séjour. Le moyen tiré de l'erreur de droit à cet égard doit par suite être écarté.
7. En troisième lieu, la décision attaquée fait état de la situation personnelle et familiale de M. B ainsi que des motifs caractérisant sa faible intégration en France, tirés des éléments portés à la connaissance de l'administration. La décision attaquée n'est dès lors pas entachée de défaut d'examen sérieux.
8. En dernier lieu, si M. B vit en France depuis 12 ans, il résulte de ses déclarations devant la commission du titre de séjour que ses deux enfants vivent à l'étranger, dont l'une en Géorgie. Le requérant ne conteste pas disposer d'autres attaches familiales dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de 41 ans. S'il soutient que sa femme réside en France, il n'apporte aucun élément à l'appui de cette allégation et n'indique pas par ailleurs avoir noué d'autres liens personnels ou familiaux en France. Il résulte en outre de l'avis de la commission du titre de séjour qu'il présente une connaissance lacunaire de la langue française, malgré sa durée de séjour. Dans ces conditions, la décision attaquée ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa vie personnelle.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
9. En premier lieu, il résulte des motifs retenus au point précédent que la décision n'est pas illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de séjour.
10. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. () ".
11. En l'espèce, la décision attaquée précise les considérations de droit et de fait au vu desquelles elle a été prise et répond ainsi suffisamment aux exigences de motivation énoncées par les dispositions de l'article L. 613-1 précité. Cette motivation révèle en outre que, contrairement à ce que soutient le requérant, le préfet a procédé à un examen particulier de sa situation en l'état des éléments d'information dont il est établi qu'il disposait. Les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux doivent, par suite, être écartés.
12. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet se soit cru lié par l'avis défavorable de la commission du titre de séjour. Le moyen tiré de l'erreur de droit à cet égard doit par suite être écarté.
13. En dernier lieu, pour les motifs retenus au point 8, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale et de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision sur sa vie personnelle doivent être écartés.
En ce qui concerne la décision refusant d'octroyer un délai de départ volontaire supérieur à 30 jours :
14. En premier lieu, il résulte des motifs retenus au point précédent que la décision n'est pas illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
15. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision./ L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. () ".
16. Contrairement à ce que soutient le requérant, la décision attaquée précise qu'il ne fait valoir aucune circonstance justifiant de lui octroyer un délai de départ volontaire supérieur au délai de droit commun de 30 jours. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
17. En premier lieu, il résulte des motifs retenus au point précédent que la décision n'est pas illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ni, en tout état de cause, de celle fixant le délai de départ volontaire.
18. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".
19. En l'espèce, la décision attaquée vise les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et énonce notamment que M. B est entré irrégulièrement en France, qu'il s'y est maintenu irrégulièrement pendant la majorité de son séjour, qu'il y est dépourvu d'attaches familiales et qu'il ne justifie pas de son insertion dans la société française. Ainsi, la décision est suffisamment motivée en droit et en fait.
20. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que si M. B réside en France depuis 2011, il ne dispose d'aucune attache familiale en France. Il ne justifie par ailleurs d'aucune activité professionnelle témoignant d'une insertion professionnelle. Dans ces conditions, et alors même qu'il ne s'est pas précédemment soustrait à une mesure d'éloignement, le moyen tiré de ce que la décision prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale doit être écarté.
21. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir, que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquences, celles aux fins d'injonction et celles présentées au titre des frais liés au litige.
D É C I D E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de M. B est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Morbihan.
Délibéré après l'audience du 8 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Radureau, président,
M. Blanchard, premier conseiller,
Mme Villebesseix, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2024.
Le rapporteur,
signé
A. Blanchard
Le président,
signé
C. RadureauLa greffière d'audience
signé
A. Bruézière
La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2405164
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026