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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2405405

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2405405

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2405405
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationEloignement urgent
Avocat requérantCIMADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 et 19 septembre 2024, M. A B, alors placé en rétention administrative à Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), représenté par Me Mazouin, avocate commise d'office, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 septembre 2024 par lequel le préfet du Finistère a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de l'interdiction judiciaire du territoire français dont il fait l'objet ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la compétence de l'auteur de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il n'a pas été mis à même de présenter des observations ;

- il est entaché d'une erreur de fait, dès lors qu'il indique, à tort, qu'il n'a pas interjeté appel du jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Brest du 7 juin 2024 ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle, dès lors qu'il indique, à tort, qu'il ne justifie avoir pas interjeté appel du jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Brest du 7 juin 2024 et qu'il omet de tenir compte de sa situation familiale ;

- il est dépourvu de base légale et d'une erreur de droit dans l'application de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il se fonde sur le jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Brest du 7 juin 2024 qui a été infirmé par un arrêt correctionnel de la cour d'appel de Rennes du 10 septembre 2024 ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 et l'article 16 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 septembre 2024, le préfet du Finistère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- l'ordonnance du 16 septembre 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention a prolongé la rétention de M. B pour un délai maximum de vingt-six jours ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, notamment son article 19-1 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Pellerin, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pellerin,

- les observations de Me Mazouin, qui conclut aux mêmes fins, renonce au moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué, confirme les moyens exposés dans ses écritures et précise qu'il appartenait au préfet du Finistère de vérifier l'existence ou non d'un recours en appel formé par M. B contre le jugement correctionnel du tribunal judiciaire du 7 juin 2024 et que la substitution de motifs soulevée en défense ne peut être demandée pour la première fois en audience ;

- les explications de M. B, assisté d'une interprète en langue arabe ;

- les observations de M. C, représentant le préfet du Finistère, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et sollicite une substitution de motifs en indiquant que le préfet aurait pris la même décision en se fondant sur l'arrêt correctionnel de la cour d'appel de Rennes du 10 septembre 2024 qui a confirmé le maintien de la peine d'interdiction du territoire français prononcée par le jugement correctionnel du tribunal judiciaire du 7 juin 2024 et a seulement abaissé la durée de cette interdiction.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 20 juillet 1992, a notamment été condamné à une peine complémentaire d'interdiction du territoire français d'une durée de dix ans prononcée par le tribunal judiciaire de Brest du 7 juin 2024, abaissée à cinq ans par un arrêt correctionnel de la cour d'appel de Rennes du 10 septembre 2024. Par un arrêté du 11 septembre 2024, dont M. B demande l'annulation, le préfet du Finistère a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de cette décision judiciaire d'interdiction temporaire du territoire français.

Sur la demande tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. B a bénéficié de l'assistance de l'avocat de permanence désigné par le bâtonnier. Par suite, il n'y a pas lieu d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle dans le cadre de la présente instance.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 721-3 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français ".

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les motifs de droit qui en constitue le fondement et notamment l'article L. 721-3 à L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il indique que l'intéressé fait l'objet d'une interdiction du territoire français pour une durée de dix ans prononcée par un jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Brest du 7 juin 2024, qu'il a été mis à même de présenter des observations préalablement à l'arrêté attaqué et qu'il n'allègue ni n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans ces conditions, le requérant a été mis à même de comprendre les motifs de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de celle-ci doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que par un courrier du 27 août 2024 remis en mains propres le 6 septembre suivant à 9 heures 30, le préfet a invité M. B à présenter, dans un délai de quatre heures, ses observations en prévision de la notification de l'arrêté fixant le pays de destination. Ce même jour, M. B a fait valoir ses observations et a été entendu par un agent de police judiciaire ainsi que cela ressort du rapport d'audition du 6 septembre 2024 à 9 heures 45. Dans ces conditions, M. B, qui n'assortit son moyen d'aucune précision, n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué a été édicté à l'issue d'une procédure contradictoire préalable irrégulière. Par suite, le moyen doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B ait porté à la connaissance du préfet du Finistère le recours en appel qu'il a formé contre le jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Brest du 7 juin 2024. À cet égard, si le requérant se prévaut des observations émises dans le cadre de la procédure contradictoire préalable à l'édiction de l'arrêté attaqué aux termes desquelles il a indiqué avoir rencontré son conseil juridique et les services pénitentiaires d'insertion et de probation " pour rester sur le territoire français ", cette seule mention ne permet pas de déduire l'existence d'un appel formé par ses soins contre le jugement précité. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Finistère a indiqué, à tort, qu'il n'avait pas interjeté appel du jugement précité. Par suite, le moyen tiré d'une erreur de fait doit être écarté.

7. En quatrième lieu, le requérant ne peut utilement faire état de sa situation familiale en France à l'encontre d'un arrêté fixant le pays de destination qui constitue une mesure d'exécution de la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français. En outre, pour le même motif que celui exposé au point précédent, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet n'a pas examiné sa situation en retenant qu'il ne justifie pas avoir interjeté appel contre le jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Brest du 7 juin 2024. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen complet de sa situation doit être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article R. 922-16 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'instruction est close soit après que les parties ont formulé leurs observations orales, soit, si ces parties sont absentes ou ne sont pas représentées, après appel de leur affaire à l'audience ".

9. Par un arrêt correctionnel du 10 septembre 2024, la cour d'appel de Rennes a confirmé le jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Brest du 7 juin 2024 quant à la peine complémentaire d'interdiction du territoire français et a infirmé la durée de cette interdiction en l'abaissant de dix à cinq ans. Il est constant que l'arrêté attaqué ne s'est pas fondé sur cet arrêt mais seulement sur le jugement correctionnel du 7 juin 2024 précité. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que l'arrêté attaqué se fonde sur un motif erroné.

10. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution de motif ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

11. Le préfet du Finistère a sollicité en audience une substitution de motif de l'arrêté attaqué en soutenant qu'il aurait pris la même décision s'il s'était fondé initialement sur l'arrêt de la cour d'appel de Rennes précité en ce que cette dernière a confirmé le principe de l'interdiction du territoire français et a seulement abaissé sa durée de dix à cinq ans. Contrairement à ce que soutient M. B, le préfet du Finistère pouvait présenter, pour la première fois en audience, une demande de substitution de motif, la clôture de l'instruction n'intervenant qu'à l'issue de l'audience en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et droit d'asile citées au point 8. M. B n'a fait valoir aucune autre observation sur cette demande. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, il y a lieu de faire droit à la demande de substitution de motif sollicitée par le préfet du Finistère, qui ne prive le requérant d'aucune garantie procédurale.

12. En sixième lieu, il résulte de ce qui précède que, à la date de l'arrêté attaqué, M. B fait l'objet d'une peine complémentaire d'interdiction du territoire français d'une durée de cinq ans et que cet arrêté vise les dispositions de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui constituent le fondement légal d'une décision qui fixe le pays de destination en vue de l'exécution d'une peine d'interdiction du territoire français. Par suite, le moyen tiré du défaut de base légale de l'arrêté attaqué doit être écarté.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes de l'article 16 de la même convention : " Nul enfant ne fera l'objet d'immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes illégales à son honneur et à sa réputation. / L'enfant a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes ".

14. Si M. B soutient que l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles des articles 3-1 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, les conséquences d'un éloignement du territoire français sur la vie privée et familiale de l'intéressé et sur l'intérêt supérieur de son enfant résultent de l'interdiction judiciaire du territoire dont il a fait l'objet, et non de la décision en litige, qui a pour seul objet de fixer le pays à destination duquel il sera éloigné. Par suite, ces moyens doivent être écartés comme inopérants.

15. Pour le même motif que celui exposé au point précédent, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles des articles 3-1 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B tendant à l'annulation de l'arrêté du 11 septembre 2024 doivent être rejetées ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DÉCIDE :

Article 1er : M. B n'est pas admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Finistère.

Décision communiquée aux parties le 20 septembre 2024, en application de l'article R. 922-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La magistrate désignée,

signé

C. PellerinLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet du Finistère, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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