vendredi 27 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2405619 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Eloignement urgent |
| Avocat requérant | OUESLATI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 20 septembre 2024, M. C D, alors au centre de rétention administrative de Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler l'arrêté du 19 septembre 2024 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé de l'obliger à quitter le territoire français, sans lui accorder de délai de départ volontaire, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire pour une durée de deux ans.
Il soutient que :
- la compétence du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;
- l'arrêté attaqué n'est pas suffisamment motivé ;
- il n'a pas été précédé d'un examen sérieux et particulier ;
- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- il est entaché d'une erreur de droit ;
- le préfet a méconnu le principe du contradictoire garanti par l'article 41-2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 septembre 2024, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu :
- l'ordonnance du 23 septembre 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Rennes a prolongé le maintien en rétention administrative de M. D pour une durée maximum de vingt-six jours,
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Descombes, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Descombes,
- les observations de Me Oueslati, avocate commise d'office, représentant M. D, qui conclut en outre à ce qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge de l'État au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et fait valoir que le préfet ne peut lui reprocher de s'être soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement, puisqu'il est effectivement retourné dans son pays d'origine, si bien que la décision portant refus de délai de départ volontaire est entachée d'illégalité et, par suite, l'interdiction de retour pendant une durée de deux ans est privée de base légale,
- et les explications de M. D, assisté d'une interprète par téléphone.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision d'obligation de quitter le territoire français :
1. En premier lieu, M. A B, directeur de l'immigration et des relations avec les usagers, a reçu délégation du préfet de Maine-et-Loire, par arrêté du 28 février 2024 régulièrement publié, pour signer l'ensemble des décisions attaquées. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit donc être rejeté.
2. En deuxième lieu, il ressort des motivations de l'arrêté contesté que le préfet de Maine-et-Loire mentionne les considérations de droit fondant ses décisions. Le préfet précise par ailleurs que M. D est célibataire, sans enfant, déclare être un ressortissant géorgien, né en novembre 1975 et arrivé en France en juin 2022, qu'il s'y est maintenu plus de trois mois sans être titulaire d'un titre de séjour, qu'il ne peut pas se prévaloir de liens anciens, intenses et stables sur le territoire français dans la mesure où il est présent en France que depuis seulement trois ans, qu'il a déjà fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français le 3 juillet 2023, par le préfet d'Indre-et-Loire, notifié le 6 juillet 2023, que bien que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public, il a été interpelé pour vol en réunion et non-respect de son assignation à résidence et qu'il se maintient irrégulièrement sur le territoire malgré la mesure d'éloignement prise à son encontre, et que compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce, la durée de l'interdiction de retour de vingt-quatre mois ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au regard de sa vie privée et familiale. Il résulte de ce qui précède que le préfet de Maine-et-Loire mentionne précisément les éléments de fait et de droit sur lesquels il se fonde pour prendre la décision d'obligation à quitter le territoire français contestée. Le moyen tiré du défaut de motivation doit, par suite, être écarté.
3. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de la vie privée et familiale de M. D, mais seulement ceux sur lesquels il s'est fondé pour prendre son arrêté, aurait entaché la décision d'obligation à quitter le territoire français d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle. Par ailleurs, le requérant ne se prévaut d'aucun élément de sa situation qui n'aurait pas été examiné par le préfet et qui serait susceptible d'influencer le sens de la décision litigieuse.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que ces articles s'adressent non pas aux États membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Il découle toutefois de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, et se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Ce droit implique ainsi que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.
5. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D ait été empêché de s'exprimer avant que ne soit prise la décision attaquée, alors qu'il a fait l'objet d'une audition le 18 mai 2024 par les services de la police du commissariat d'Angers, avant l'édiction de l'arrêté en litige, au cours de laquelle il a pu présenter ses observations. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D disposerait d'informations tenant à sa situation qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration, notamment dans le cadre de cette audition ou avant que ne soit prise la décision d'obligation à quitter le territoire français contestée, notamment durant sa détention et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction de cette décision. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être préalablement entendu doit être écarté.
6. En quatrième lieu, si M. D soutient que l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de droit, il n'assortit ce moyen d'aucune argumentation et ne permet pas ainsi au tribunal d'apprécier la portée et le bien-fondé de ce moyen, qui ne peut, dès lors, qu'être écarté.
7. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition du requérant, que ce dernier, qui déclare être entré sur le territoire français en juin 2022 est célibataire et sans charge de famille de sorte qu'il n'a pas constitué de vie familiale sur le territoire national. Il ne démontre pas plus y être inséré socialement et professionnellement, étant sans profession et sans logement à la date de la décision attaquée. Par ailleurs, alors qu'il n'établit pas être dépourvu d'attache dans son pays d'origine, il a fait l'objet d'une interpellation pour des faits de vol en réunion. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.
8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :
9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : []5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; ".
10. Le préfet de Maine-et-Loire fonde sa décision de refus de délai de départ volontaire à l'égard de M. D au seul motif que ce dernier se serait soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement. Toutefois, il ressort au contraire des pièces du dossier et notamment des tampons figurant sur son passeport que l'intéressé a bien exécuté cette mesure d'éloignement en retournant dans son pays d'origine pour revenir sur le territoire national en janvier 2024. Dès lors, en se fondant sur ce seul motif, le préfet de Maine-et-Loire a entaché sa décision de refus d'accorder un délai de départ volontaire à M. D d'une erreur manifeste d'appréciation. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens qui auraient pu être soulevés à l'encontre de cette décision, que la décision portant refus de délai de départ volontaire doit être annulée.
En ce qui concerne la décision interdisant le retour du requérant sur le territoire français avant l'expiration du délai de vingt-quatre mois :
11. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".
12. Il résulte de ce qui a été dit au point 10 que la décision portant refus de délai de départ volontaire est annulée. Par voie de conséquence, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens qui auraient pu être soulevés à l'encontre de cette décision, la décision interdisant le retour du requérant sur le territoire français avant l'expiration du délai de vingt-quatre mois est privée de base légale et doit, par suite, être annulée.
Sur les frais liés au litige :
13. Il y a lieu, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros à verser à Me Oueslati, avocate commise d'office sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'État.
DÉCIDE :
Article 1er : L'arrêté du 19 septembre 2024 du préfet de Maine-et-Loire en tant qu'il refuse d'octroyer un délai de départ volontaire à M. D est annulé, sans que M. D ne soit dispensé de son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui sera fixé par l'autorité administrative.
Article 2 : L'arrêté du 19 septembre 2024 du préfet de Maine-et-Loire en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois est annulé.
Article 3 : L'État versera à Me Oueslati la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de la renonciation de cette avocate à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Oueslati et au préfet de Maine-et-Loire.
Décision communiquée aux parties le 27 septembre 2024, en application de l'article R. 922-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Le magistrat désigné,
signé
G. Descombes La greffière,
signé
P. Lecompte
La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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