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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2405627

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2405627

jeudi 12 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2405627
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantPAPAZIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 septembre 2024, Mme A... C..., représentée par Me Papazian, demande au tribunal :

1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d’annuler l’arrêté du 27 août 2024 par lequel le préfet du Morbihan l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a déterminé le pays de destination, et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d’un an ;

3°) de mettre à la charge de l’État, en faveur de son avocat, Me Papazian, une somme de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État au titre de l’aide juridictionnelle.


Elle soutient que :

S’agissant de l’obligation de quitter le territoire français :
- la décision a été prise par une personne incompétente, à défaut de justifier d’une délégation de signature ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de ses conséquences sur sa situation individuelle ;
S’agissant de la fixation du pays de destination :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation et méconnaît les dispositions de l’article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
S’agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 octobre 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C... ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de M. Le Bonniec a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :


Mme C..., de nationalité arménienne, pays d’origine sûr ainsi qu’il résulte de la décision du conseil d’administration de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) adoptée le 9 octobre 2015 dans les conditions prévues par l’article L. 722-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, est entrée irrégulièrement en France le 17 juin 2023. Par une décision du 20 août 2024, l’OFPRA a rejeté sa demande et l’intéressée a formé contre cette décision un recours devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Estimant qu’elle ne bénéficiait plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 743 -1 et L. 743-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, et qu’elle n’était pas titulaire d’un titre de séjour, le préfet du Morbihan a, par un arrêté du 27 août 2024, pris en application des dispositions de l’article L. 542-2 et sur le fondement du 4° de l’article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, décidé de l’obliger à quitter le territoire français et a fixé l’Arménie comme pays de destination d’une mesure d’éloignement forcé. Mme C... demande l’annulation de cet arrêté.


Sur l’aide juridictionnelle :

Mme C... justifiant avoir introduit une demande le 20 septembre 2024 devant le bureau d’aide juridictionnelle, il y a lieu de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

L’arrêté en litige a été signé par Mme B..., cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité en vertu d’un arrêté de délégation du 29 mai 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture le même jour, délégation du préfet à l’effet de signer, notamment, les décisions portant obligation de quitter le territoire français avec ou sans délai de départ volontaire, les décisions distinctes fixant le pays de renvoi ainsi que les interdictions de retour. Le moyen tiré de l’incompétence de l’auteure de l’acte doit ainsi être écarté

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

Aux termes de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu’il se trouve dans les cas suivants : (…) 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l’étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L.542-1 et L.542-2, à moins qu’il ne soit titulaire de l’un des documents mentionnés au 3° ». Aux termes de l’article L. 542-2 de ce code : « Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / (…) d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 ; (…). Les dispositions du présent article s'appliquent sous réserve du respect des stipulations de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951, et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ». Enfin, ainsi qu’il a été dit plus haut, l’Arménie est au nombre des pays d’origine sûrs.

Il ressort des pièces du dossier, et notamment de la fiche TelemOfpra produite en défense, que par décision du 8 août 2024 notifiée le 20 août 2024, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides a, statuant en procédure accélérée, rejeté la demande d’asile de Mme C.... Il s’ensuit que, par application des articles L. 542-2 et L. 531-24 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, l’intéressée avait dès lors perdu le droit de se maintenir sur le territoire français et que le préfet du Morbihan pouvait prendre à son encontre une décision l’obligeant à quitter le territoire français. Pour contester la décision du préfet, Mme C... allègue être exposée à des menaces graves en cas de retour en Arménie, de la part de son ancien compagnon violent, qui serait également menaçant envers sa famille, sans pouvoir se prévaloir de la protection des autorités. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de la décision de l’OFPRA précitée, que si apparaissent crédibles tant la relation amoureuse, que les faits de séquestration, de violences et de harcèlement de la part de son ancien compagnon, ainsi que les conditions de l’intervention des forces de l’ordre et d’arrestation de cet homme, toutefois, l’office a estimé que la requérante livrait un récit vague des circonstances dans lesquelles cet ex-compagnon l’aurait menacée ainsi que son frère, que ses explications concernant l’inaction des autorités de police ou de la justice n’étaient pas convaincantes, et que, dès lors, ses déclarations ne permettant pas de tenir pour fondées les craintes alléguées en cas de retour en Arménie, sa demande d’asile devait être rejetée. S’étant approprié cette analyse dans les motifs de sa décision, alors qu’aucun élément nouveau de nature à la contredire n’a été apporté par Mme C..., c’est sans erreur manifeste d’appréciation que le préfet, qui a par ailleurs examiné l’ensemble de la situation de l’intéressé, a pu décider de prendre à son endroit une obligation de quitter le territoire français. Le moyen de l’erreur manifeste d’appréciation doit donc être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

En premier lieu, cette décision vise les textes dont il est fait application dont notamment l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles L. 721-3 et L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Elle est, par suite, suffisamment motivée.

En deuxième lieu, si la requérante invoque la méconnaissance de l’article 3 de la loi du 11 juillet 1979 relative à la motivation des actes administratifs, cette loi ayant été abrogée, le moyen doit être, dès lors, regardé comme soulevant la méconnaissance des dispositions du code des relations entre le public et l’administration qui se sont substituées aux dispositions ainsi abrogées. Toutefois, ces dispositions générales ne sont pas applicables à la motivation de la décision contestée, dès lors qu’il ressort des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer dans ce code l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution de cette décision. En tout état de cause, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, la décision est suffisamment motivée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article 3 de la loi du 11 juillet 1979 doit être écarté comme inopérant.

En troisième lieu, aux termes de l’article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. » Aux termes de l’article L.721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile reprenant celles de l’ancien article L. 513-2 : « Un étranger ne peut être éloigné à destination d’un pays s’il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu’il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. »

Mme C... soutient qu’elle est menacée d’être exposée à de mauvais traitements en cas de retour en Arménie, de la part de son ancien compagnon. Toutefois, alors qu’il est constant que la demande d’asile de Mme C... a été rejetée, elle ne produit dans la présente instance aucun document permettant de mieux établir le risque de mauvais traitements qu’elle prétend encourir en cas de retour dans son pays d’origine. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, de la méconnaissance de l’article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que de l’erreur manifeste d’appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an :

Aux termes de l’article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français », et aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (…) ».

Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l’autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l’encontre de l’étranger soumis à l’obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu’elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l’un ou plusieurs d’entre eux. La décision d’interdiction de retour doit comporter l’énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l’autorité compétente, au vu de la situation de l’intéressé, de l’ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n’impose que le principe et la durée de l’interdiction de retour fassent l’objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l’importance accordée à chaque critère.

En premier lieu, la décision d'interdiction de retour indique dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve Mme C.... Elle fait par ailleurs état des éléments de la situation de l'intéressée au vu desquels le préfet a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de Mme C... sur le territoire français et à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France. Elle est ainsi suffisamment motivée.

En second lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme C... est entrée très récemment en France, qu’elle n’établit pas l’existence de liens particuliers en France, où elle ne dispose d’aucune famille. Dans ces conditions, même si l’intéressée ne représente pas une menace pour l’ordre public et n’a pas fait l’objet d’une précédente obligation de quitter le territoire français, le préfet n’a pas commis d’erreur manifeste d’appréciation en fixant à un an la durée de cette interdiction de retour. Dès lors le moyen tiré de l’erreur d’appréciation doit être écarté.

Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par Mme C... doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l’application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.




D É C I D E :





Article 1er : Mme C... est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l’aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme C... est rejetée.




Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... C..., à Me Papazian et au préfet du Morbihan.


Délibéré après l’audience du 28 novembre 2024 à laquelle siégeaient :

M. Descombes, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
M. Le Bonniec, premier conseiller.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.



Le rapporteur,


Signé


J. Le BonniecLe président,


Signé


G. Descombes


La greffière,


Signé



L. Garval



La République mande et ordonne au préfet du Morbihan ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.



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