vendredi 27 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2405712 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Eloignement urgent |
| Avocat requérant | OUESLATI |
Vu la procédure suivante :
Par ordonnance du 24 septembre 2024, le président du tribunal administratif de Nantes a transmis au tribunal administratif de Rennes, le dossier de la requête de M. F D pour statuer sur les conclusions de celle-ci à l'exclusion de celles dirigées contre le refus de titre de séjour.
Par cette requête, enregistrée initialement le 15 juillet au tribunal administratif de Nantes et le 25 septembre 2024, au tribunal administratif de Rennes, M. D, alors au centre de rétention administrative de Rennes-Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), représenté par Me Bourgeois, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 14 mai 2024 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a rejeté sa demande de titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard et lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'une erreur d'appréciation concernant la menace à l'ordre public ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que le refus de titre de séjour est incompatible avec le sursis probatoire dont il fait l'objet et qui l'oblige à exercer une activité professionnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors qu'elle a pour conséquence de le séparer de ses enfants alors que sa fille C, née le 20 avril 2024, qui est gravement malade, est officiellement domiciliée chez lui ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- la décision fixant le pays de renvoi est illégale en raison de d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu :
- l'ordonnance du 25 septembre 2024 par laquelle le juge des libertés et de la détention au tribunal judiciaire de Rennes a prolongé le maintien en rétention administrative de M. D pour une durée maximum de vingt-six jours,
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Descombes, président, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Descombes,
- les observations de Me Oueslati substituant Me Bourgeois, représentant M. D, qui conclut en outre à ce qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge de l'État au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et fait en outre valoir la décision portant obligation de quitter le territoire français et celle fixant le pays de destination sont illégales, d'une part, en raison de d'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour, et d'autre part, parce qu'elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant,
- et les explications de M. D.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article R. 776-16 du code de justice administrative applicable à la date de la décision litigieuse : " Le tribunal administratif territorialement compétent est celui dans le ressort duquel se trouve le lieu où le requérant est placé en rétention ou assigné à résidence au moment de l'introduction de la requête ou, si elle a été introduite avant le placement en rétention ou l'assignation à résidence, au moment où cette mesure est décidée. () ". Aux termes des dispositions de l'article R. 776-17 de ce code, alors applicable : " () Lorsque le requérant est placé en rétention ou assigné à résidence en dehors du ressort du tribunal administratif qu'il a saisi en application des dispositions de la section 2, le dossier est transmis au tribunal administratif dans le ressort duquel se trouve le lieu de rétention ou d'assignation à résidence. Toutefois, le tribunal initialement saisi demeure compétent pour connaître des conclusions dirigées contre la décision relative au séjour ".
2. Il ressort des pièces du dossier que M. D, ressortissant guinéen né en janvier 1998, a fait l'objet, le 14 mai 2024 d'un arrêté par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a rejeté sa demande de titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination. M. D a déposé, le 15 juillet 2024, auprès du tribunal administratif de Nantes, un recours en annulation à l'encontre de cet arrêté. Le tribunal n'avait pas encore statué sur ledit recours lorsque le 21 septembre 2024, M. D, libéré d'incarcération le même jour, a fait l'objet d'une décision de placement en rétention administrative au centre de Rennes. En application des dispositions susvisées, il y a seulement lieu, pour le tribunal administratif de céans, de statuer par le présent jugement sur l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
S'agissant de l'exception d'illégalité de la décision de refus de titre de séjour :
3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. D déclare être entré en France en juin 2016 à l'âge de dix-huit ans, sans en apporter la preuve et qu'il a déposé une demande d'asile qui a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 6 février 2018. Une décision d'obligation de quitter le territoire a été prise à son encontre le 30 mars 2018, mais cette décision n'a pas été exécutée. Après être resté en situation irrégulière, il a sollicité un titre de séjour en tant que parent d'enfant de réfugié sur le fondement de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il a fait en effet valoir qu'il est père de trois enfants, que sa compagne qui réside à Saumur, était actuellement enceinte et que l'une de ses filles, A, a été reconnue réfugiée le 21 août 2019. Si Monsieur a obtenu un titre de séjour d'une validité d'un an au regard de sa vie privée et familiale en France, la carte de résident de dix ans lui a été refusée par décision du 6 mars 2020 pour atteinte à l'ordre public. En effet, le requérant avait fait l'objet d'une condamnation le 25 juin 2018 à six mois d'emprisonnement pour vol avec violence ayant entraîné une incapacité totale de travail n'excédant pas huit jours. Pour ces faits, il a été incarcéré du 22 juin 2018 au 27 octobre 2018. M. D a sollicité le renouvellement de sa carte de séjour en demandant une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale ". Cette demande a de nouveau fait l'objet d'un refus par les services préfectoraux en date du 1er juillet 2022 pour motif de menace à l'ordre public. En effet, outre sa précédente condamnation en juin 2018, M. D a également été condamné le 18 janvier 2021 à un an et deux mois d'emprisonnement dont quatre mois avec sursis probatoire pendant deux ans pour " violence avec usage ou menace d'une arme suivie d'incapacité supérieur à huit jours et violence suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité ". Par arrêt correctionnel du 9 novembre 2021, la cour d'appel de Rennes a confirmé sa peine pour " violence sans incapacité, en présence d'un mineur, par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte de solidarité (récidive) ". Il a de nouveau été incarcéré du 16 janvier 2021 au 10 mai 2022, et, par la suite, a fait l'objet d'une incarcération provisoire du 23 août 2023 au 31 août 2023 n'ayant donné lieu à révocation de son sursis probatoire. Entre temps, il a été condamné le 4 juillet 2022 par le tribunal correctionnel de Nantes à deux ans d'emprisonnement dont six mois avec sursis probatoire pendant deux ans et mandat de dépôt pour " violence sur une personne vulnérable suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours; pour violation de l'interdiction de paraître dans les lieux où l'infraction a été commise et prononcée à titre de peine; pour violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un PACS, pour rencontre d'une personne malgré l'interdiction judiciaire prononcée à titre de peine ". Pour ces faits, il a été incarcéré du 2 juillet 2022 au 19 août 2023 et est toujours suivi par le service pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP) jusqu'en 2025. Les services de la préfecture l'ont convoqué à la commission du titre de séjour, qui s'est réunie le 22 mars 2024, et qui a émis un avis défavorable à sa demande le même jour en raison de l'absence de perspective d'intégration et menaces à l'ordre public. Il ressort de ce qui précède, au regard de l'ensemble des infractions commises, leur réitération et l'escalade des condamnations, dont quatre depuis 2018 concernent des faits de violences, que M. D représente une menace actuelle et réelle pour l'ordre public. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'une erreur d'appréciation concernant la menace à l'ordre public.
4. En deuxième lieu, M. D a été condamné par le tribunal correctionnel de Nantes le 4 juillet 2022 à deux ans d'emprisonnement dont six mois avec sursis probatoire pendant deux ans, avec obligation de réparer les dommages causés par l'infraction même en l'absence de décision sur l'action civile, d'exercer une activité professionnelle, suivre un enseignement ou une formation professionnelle, de s'abstenir de paraître en tout lieu spécialement désigné, de se soumettre à des mesures d'examen, de contrôle, de traitement ou de soins, même sous le régime de l'hospitalisation. Par suite, le refus de séjour ne fait pas obstacle à l'exécution de la décision judiciaire, puisque M. D n'établit pas être dans l'impossibilité dans son pays d'origine de réparer les dommages causés par l'infraction, alors que, pour ses autres obligations, il lui incombera de faire mettre en adéquation l'exercice de son sursis probatoire et l'exécution de l'arrêté du 14 mai 2024. Par suite le moyen doit être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public. ".
6. D'une part, M. D soutient entretenir une communauté de vie avec sa compagne, Mme B avec laquelle il a eu une fille née le 20 avril 2024, dont il allègue participer à l'entretien et à l'éducation. Mme B, ressortissante guinéenne dont le recours contre la décision de rejet du 28 décembre 2022 de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a été rejetée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 31 juillet 2023, a fait l'objet d'un arrêté du 31 août 2023 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, qui a été confirmé par un jugement du 22 février 2024 du tribunal administratif de Nantes. Toutefois, la communauté de vie alléguée n'est pas établie par les pièces du dossier, où, ayant été libéré de son incarcération le 21 septembre 2024, il se borne à produire une attestation d'hébergement chez une connaissance, alors qu'il déclare à l'audience que Mme B vit de son côté à l'hôtel. De même, il ne produit aucun document de nature à démontrer qu'il participe à l'entretien et à l'éducation de ses quatre enfants, dont notamment la jeune A D qui a obtenu le statut de réfugiée le 21 août 2019 et qui est née le 16 novembre 2017 à Nantes de son union avec Mme E. Dans ces conditions, la seule attestation établie par Mme B le 23 septembre 2024 selon laquelle elle aurait besoin de son mari pour " prendre soin de notre enfant [C D]" ne permet pas de démontrer le caractère effectif de sa participation à l'entretien et à l'éducation de ses enfants, dont la jeune C qui est née avec de grave problème de santé.
7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier, comme exposé au point 3, que M. D a été condamné à de nombreuses reprises, notamment pour des faits de violence. Compte tenu de l'ensemble des infractions commises par le requérant, leur réitération et l'escalade des condamnations reprochés à l'intéressé, le préfet a fait une exacte application des dispositions de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en considérant qu'il représentait une menace pour l'ordre public. Par suite, c'est sans méconnaître les dispositions de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet a refusé de lui délivrer un titre de séjour.
8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
9. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 3 et 6 la décision attaquée n'a pas porté d'atteinte disproportionnée au droit de M. D au respect de sa vie privée et familiale et n'a pas davantage méconnu l'intérêt supérieur de l'enfant protégé par les stipulations de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
S'agissant des autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :
10. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 9 la décision attaquée n'a pas porté d'atteinte disproportionnée au droit de M. D au respect de sa vie privée et familiale et n'a pas davantage méconnu l'intérêt supérieur de l'enfant protégé par les stipulations de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation dirigées à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas établie. M. D n'est, par suite, pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination par voie de conséquence de l'illégalité de cette décision.
13. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles exposées de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant.
14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation dirigées à l'encontre de la décision fixant le pays de destination doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :
15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions de M. D aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.
Sur les frais d'instance :
16. Les dispositions de l'article L. 761-1 font obstacle à ce que la somme sollicitée par M. D au titre des frais qu'il a exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.
DÉCIDE :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 Le présent jugement sera notifié à M. F D et au préfet de la Loire-Atlantique.
Décision communiquée aux parties le 27 septembre 2024, en application de l'article R. 922-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Le magistrat désigné,
signé
G. Descombes La greffière,
signé
P. Lecompte
La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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