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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2405731

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2405731

mardi 8 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2405731
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationEloignement urgent
Avocat requérantLE BIHAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 et 30 septembre 2024, M. C, représentée par Me Le Bihan demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 septembre 2024, notifié le 24 septembre 2024, par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de le transférer à destination des autorités espagnoles ;

3°) d'annuler l'arrêté du 24 septembre 2024, notifié le jour même, par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 1 800 euros sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique en cas d'admission à l'aide juridictionnelle ou sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en cas contraire.

Il soutient que :

S'agissant de l'arrêté de transfert :

- la compétence de son signataire n'est pas établie ;

- il n'a pas reçu l'ensemble des informations prévues à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'est pas établi qu'il a bénéficié d'un entretien individuel conformément aux prévisions de l'article 5 du même règlement ;

- la régularité de la requête aux fins de prise en charge adressée aux autorités espagnoles, au regard des dispositions de l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article 2 du règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 20 janvier 2024 n'est pas établie ;

S'agissant de l'arrêté portant assignation à résidence :

- la compétence de son signataire n'est pas établie ;

- cet arrêté devra être annulé par voie de conséquence de l'annulation de l'arrêté de transfert.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 octobre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Albouy, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Albouy,

- les observations de Me Le Bihan, représentant M. A, absent, qui a soulevé un nouveau moyen tiré de ce que la saisine des autorités espagnoles n'est pas établie dès lors que la réception par celles-ci de la demande de prise en charge et du constat d'accord implicite ne ressort pas des pièces produites par l'administration ; elle a, par ailleurs, fait valoir que le résumé de l'entretien individuel ne comporte pas la signature de l'agent l'ayant mené,

- les observations de M. B, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine qui a fait valoir que des " accusés de réception " ont été produits.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant malien, né en 1992, est entré irrégulièrement en France le 19 avril 2024. Il a sollicité l'asile auprès des services de la préfecture de police de Paris le 17 mai 2024. La consultation du fichier Eurodac a toutefois révélé qu'il avait franchi irrégulièrement la frontière espagnole au cours des douze mois ayant précédé le dépôt de sa demande d'asile en France. Par le premier arrêté attaqué, du 23 septembre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de transférer M. A à destination des autorités espagnoles. Par le second arrêté attaqué, du 24 septembre 2024, il a décidé de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

2. M. A justifie du dépôt d'une demande auprès du bureau d'aide juridictionnelle. Il y a lieu, en raison de l'urgence, de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions en annulation :

3. Aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l'État responsable de cet examen. / ().".

4. Aux termes de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif ("hit") Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) n° 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement. / Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéa, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite () ". Aux termes de l'article 22 du même règlement : " 1. L'État membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur dans un délai de deux mois à compter de la réception de la requête. () / 7. L'absence de réponse à l'expiration du délai de deux mois mentionné au paragraphe 1 et du délai d'un mois prévu au paragraphe 6 équivaut à l'acceptation de la requête et entraîne l'obligation de prendre en charge la personne concernée, y compris l'obligation d'assurer une bonne organisation de son arrivée. ". Aux termes de l'article 15 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 : " Les requêtes et les réponses, ainsi que toutes les correspondances écrites entre États membres visant à l'application du règlement (UE) n° 604/2013, sont, autant que possible, transmises via le réseau de communication électronique " DubliNet " établi au titre II du présent règlement (). / 2. Toute requête, réponse ou correspondance émanant d'un point d'accès national () est réputée authentique. / 3. L'accusé de réception émis par le système fait foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse ". Et aux termes de l'article 19 du même règlement : " 1. Chaque État membre dispose d'un point unique d'accès national identifié. 2. Les points d'accès nationaux sont responsables du traitement des données entrantes et de la transmission des données sortantes. 3. Les points d'accès nationaux sont responsables de l'émission d'un accusé réception pour toute transmission entrante. () ". Il résulte de ce qui précède que le réseau de communication " DubliNet " permet des échanges d'informations fiables entre les autorités nationales qui traitent les demandes d'asile et que les accusés de réception émis par un point d'accès national sont réputés faire foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse.

5. En vertu de ces dispositions, lorsque le préfet est saisi d'une demande d'enregistrement d'une demande d'asile, il lui appartient, s'il estime après consultation du fichier Eurodac que la responsabilité de l'examen de cette demande d'asile incombe à un État membre autre que la France, de saisir la direction générale des étrangers en France du ministère de l'intérieur, qui gère le " point d'accès national " du réseau " DubliNet " pour la France. Les autorités de l'État regardé comme responsable sont alors saisies par le point d'accès français, qui archive les accusés de réception de ces demandes. Les demandes émanant des préfectures sont, en principe, transmises le jour même aux autorités des autres États membres si elles parviennent avant 16 heures 30 au point d'accès national et, le lendemain, si elles y parviennent après cette heure. En outre, si les préfectures n'avaient pas directement accès aux accusés de réception archivés par le point d'accès national, elles peuvent désormais y accéder directement.

6. Il ressort des pièces du dossier que le fichier Eurodac a été consulté le 17 mai 2024. L'arrêté de transfert attaqué indique que les autorités espagnoles ont été saisies, le 3 juillet 2024, d'une demande de prise en charge, en application du 1 de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 et que cette demande a fait l'objet d'un accord implicite, le 4 septembre 2024, en application du 7 de l'article 22 de ce même règlement, dont les autorités espagnoles ont été informées par un message du 10 septembre 2024. Toutefois, si le préfet d'Ille-et-Vilaine produit une requête aux fins de prise en charge de M. A destinée aux autorités espagnoles et dûment remplie, il n'établit pas sa transmission à ces autorités par la production d'un justificatif de sa transmission électronique, le 2 juillet 2024 à 12 h 04, de l'adresse électronique française " alerte-si-aef-dgef-@interieur.gouv.fr" vers une autre adresse électronique française "frdub@nap01.fr.dub.testa.eu", qui correspond au point d'accès français au réseau " DubliNet ". Il n'établit pas davantage la transmission aux autorités espagnoles du " constat d'un accord implicite et confirmation de reconnaissance de la responsabilité " figurant au dossier par la production d'un justificatif de sa transmission électronique, le 10 septembre 2024 à 14 h 09, entre ces deux mêmes adresses électroniques françaises. Par suite, M. A est fondé à soutenir que la saisine des autorités espagnoles n'est pas établie et qu'ainsi l'arrêté de transfert du 23 septembre 2024 a été pris au terme d'une procédure irrégulière.

7. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté de transfert du 23 septembre 2024 doit être annulé, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête. L'arrêté du 24 septembre 2024, portant assignation à résidence de M. A, pris sur le fondement de l'arrêté de transfert du 23 septembre 2024, doit être annulé par voie de conséquence.

Sur les conclusions présentées aux fins d'injonction :

8. Le présent jugement, implique seulement que le préfet d'Ille-et-Vilaine procède à un nouvel examen de la situation de M. A. Il y a donc lieu d'enjoindre à cette autorité administrative de procéder à ce nouvel examen dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du présent jugement et, dans l'attente, de munir M. A d'une attestation de demande d'asile.

Sur les frais d'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Le Bihan de la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de Me Le Bihan, avocate de M. A, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle,

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 23 septembre 2024, par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de transférer M. A à destination des autorités espagnoles, est annulé.

Article 3 : L'arrêté du 24 septembre 2024, par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a assigné à résidence M. A pour une durée de quarante-cinq jours, est annulé.

Article 4 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer la situation de M. A dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de le munir, dans l'attente, d'une attestation de demande d'asile.

Article 5 : Il est mis à la charge de l'État la somme de 1 000 euros à verser à Me Le Bihan au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle et de la renonciation de son conseil à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D, à Me Le Bihan et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu publique par mise à disposition au greffe le 8 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

E. AlbouyLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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