mardi 15 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2406099 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Vice-Président 6 ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 12 octobre 2024, M. B A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 10 octobre 2024, notifié le 12 octobre 2024, par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a renouvelé à son encontre, sur le fondement des articles L. 228-1 et suivants du code de la sécurité intérieure, des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, pour une durée de trois mois.
Il soutient que :
- la décision est disproportionnée, car l'obligation de pointage lui entraine un retard systématique pour assister à ses cours et l'empêche de s'inscrire à une école de commerce en alternance située à Nantes ;
- elle est injustifié car il s'est rigoureusement conformé aux obligations de la première mesure ;
- ce renouvellement le prive de mener une vie familiale normale et freine les projets d'avenir qu'il tente de construire avec sérieux et engagement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 octobre 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la décision du 1er septembre 2024 par laquelle le président du tribunal a désigné M. Descombes, pour statuer sur les recours formés contre les décisions portant renouvellement des mesures prises sur le fondement des alinéas 1° à 3° de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de sécurité intérieure ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Descombes, magistrat désigné,
- et les explications de M. A.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 19 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à l'encontre de M. A une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois. Cette mesure a été renouvelée par un arrêté du 10 octobre 2024, notifié le 12 octobre 2024, pour une durée de trois mois. Par sa requête, M. A demande au tribunal d'annuler ce dernier arrêté.
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. / () / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. Au-delà d'une durée cumulée de six mois, chaque renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires. La durée totale cumulée des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article ne peut excéder douze mois. Les mesures sont levées dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites. / () ".
3. Il résulte des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure citées au point précédent que les mesures qu'il prévoit doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre public résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
4. En l'espèce, l'arrêté attaqué, en date du 10 octobre 2024, renouvelle pour trois mois la mesure de surveillance prise le 19 juillet 2024, à l'encontre de M. A. Afin de justifier du renouvellement de cette mesure, pour une durée totale qui n'est pas supérieure à six mois, le ministre de l'intérieur fait valoir que l'intéressé représente une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre public et qu'il entretient avec des personnes ou des organisations facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou soutient de tels actes. A cet égard, le ministre de l'intérieur soutient notamment que l'intéressé a été identifié comme le titulaire de comptes de réseaux sociaux ayant fait l'objet d'un signalement sur la plate-forme Pharos, le 26 décembre 2023, suivi d'un signalement au titre de l'article 40 du code de procédure pénale auprès du procureur de la République, le 26 janvier 2024, en raison de la diffusion de contenus en lien avec le terrorisme djihadiste, qu'il a repris dans sa biographie le slogan de l'organisation terroriste Daech, accompagné des marqueurs virtuels couramment utilisés par les groupes djihadistes tels que le drapeau noir, qu'au cours d'échanges sur ces réseaux, il a répondu à un interlocuteur : " Mourir en martyr parce que je serais venu tuer des petits traître comme toi le rêve ", " Petit chien, tu fais ta chaude derrière un écran qu'Allah t'accorde le châtiment que tu mérites ", qu'au cours des investigations conduites à la suite du signalement, de nouveaux éléments sont intervenus mettant en avant les convictions radicales de l'intéressé, qu'ainsi, le 5 novembre 2023, il a affirmé ne plus vouloir vivre dans un pays n'appliquant pas la législation islamique en déclarant à un autre internaute " C'est réel, pareil bientôt on partira in ShaaAllah ", que le 12 novembre 2023, il a publié plusieurs photos de lui, accompagnées d'un chant religieux prônant le combat au nom
de la charia; que le 7 janvier 2024, il glorifié l'action des terroristes à l'origine des attentats du
7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo en écrivant " En vrai ils avaient les dernières c3 à l'époque ils étaient biens et propres ", qu'il a été interpellé le 7 février 2024; que dans le
cadre de la procédure ouverte, l'exploitation des supports numériques de l'intéressé a permis la découverte de contenus apologétiques, d'éléments de propagande de Daech, ainsi que des
vidéos et photos de décapitation ayant fait l'objet de partages, que l'intéressé a été condamné le
9 février 2024 à une peine de dix-huit mois d'emprisonnement, dont dix mois assortis d'un sursis probatoire de deux années, pour apologie publique d'un acte de terrorisme commise au moyen d'un service de communication au public en ligne, qu'il a été libéré le 12 juin 2024 et placé en détention à domicile sous surveillance électronique jusqu'au 21 juillet 2024. Par ailleurs, comme le souligne le ministre, l'adhésion de M. A aux préceptes de l'islam radical et aux actions terroristes menées sur le territoire national, teintée de fascination pour la mort en martyr qu'il envisage
" comme un rêve " dresse de l'intéressé un profil inquiétant qui n'est pas sans rappeler ceux des acteurs de la menace endogène récemment passés à l'acte. Ainsi, dans le contexte actuel découlant du conflit violent au Moyen-Orient, et des morts récentes, à la suite de frappes de l'armée israélienne, du chef du bureau politique du Hamas le 31 juillet 2024 et du chef militaire de l'organisation terroriste Hezbollah, il ne ressort pas des pièces du dossier que le ministre de l'intérieur et des outre-mer aurait commis une erreur d'appréciation.
5. En deuxième lieu, la circonstance que le requérant ait respecté les obligations qui lui étaient faites dans le cadre de la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance prise à son égard est sans influence sur le bien-fondé de la décision renouvelant cette mesure, dès lors que le seul respect de ses obligations, n'est pas de nature à remettre en cause les faits circonstanciés préalablement exposés qui révèlent la dangerosité de son comportement ainsi que son adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
6. En troisième lieu, ainsi que le fait valoir le ministre de l'intérieur, le requérant n'établit pas ni même ne soutient qu'il serait étranger aux faits qui lui sont reprochés et qui ont justifié l'arrêté en litige et les mesures qui y figurent.
7. En quatrième lieu, la mesure en litige, qui prévoit, à titre principal, une interdiction de se déplacer à l'extérieur du territoire de Rennes métropole, ainsi qu'une obligation de se présenter une fois par jour, à 8 heures, tous les jours de la semaine, à la brigade de gendarmerie de
Vern-sur-Seiche, laquelle se situe à proximité du domicile de M. A, n'empêche pas celui-ci de suivre sa scolarité. En outre, si le requérant soutient que la mesure de contrôle est disproportionnée et lui interdit de travailler dès lors qu'il dispose d'un contrat d'apprentissage avec la société Lodima Ouest installée à Bruz, toutefois et alors qu'il ne justifie pas que son travail en apprentissage nécessiterait qu'il se déplace effectivement hors du territoire de Rennes métropole où est implantée la société en question, il lui est toujours loisible de demander un sauf-conduit pour se rendre régulièrement sur un chantier qui serait situé à l'extérieur de ce territoire. Également, si M. A expose que la mesure contestée est susceptible de mettre en péril ses efforts de réinsertion, en compliquant le début de sa scolarité en école de commerce en alternance à Nantes, il n'établit toutefois pas qu'il se serait vu refuser un aménagement de la mesure en litige tendant à ce que les contraintes résultant pour lui d'une telle inscription en école de commerce soient prises en considération, et n'apporte, au demeurant, aucun élément susceptible de justifier la moindre démarche en ce sens. Il n'apparaît donc pas, au regard des pièces du dossier, que la décision attaquée, dont les effets sont limités à trois mois et pourraient le cas échéant être aménagés pour tenir compte d'éventuelles et nouvelles contraintes scolaires de l'intéressé, ferait par
elle-même obstacle à la poursuite de ses projets, ni à sa réinsertion sociale.
8. En dernier lieu, en revanche, si le requérant a déjà obtenu deux aménagements de la mesure initiale, un premier afin de prendre en compte ses horaires de travail et un second afin de tenir compte de ceux de sa formation en alternance, et, plus particulièrement, de ses cours qu'il suit le jeudi et le vendredi sur le campus de Kerlann à Bruz près de Rennes en lui permettant de pointer à 8h00 au lieu de 9h00, il n'est pas contesté que cet horaire de pointage reste encore trop tardif pour lui permettre d'arriver effectivement à l'heure pour suivre correctement sa scolarité. Dès lors que les horaires d'ouverture des bureaux de la brigade de gendarmerie de Vern-sur-Seiche ne lui permettent pas de pointer avant 8h00 et donc de suivre normalement sa scolarité le jeudi et le vendredi, l'obligation de pointage est manifestement disproportionnée en tant qu'elle concerne tous les jours de la semaine et non pas seulement les lundi, mardi, mercredi, samedi et dimanche.
9. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 10 octobre 2024 en tant seulement qu'il fixe des conditions de pointage contraires à celles précisées au point 8.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 10 octobre 2024 est annulé en tant seulement qu'il fixe des conditions de pointage contraires à celles précisées au point 8 du présent jugement.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.
Copie de ce jugement sera adressée au préfet d'Ille-et-Vilaine.
Fait à Rennes le 15 octobre 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
G. DescombesLe greffier,
Signé
J-M. RiaudLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2406099
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