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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2406126

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2406126

vendredi 7 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2406126
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantBALLU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 octobre 2024 et le 3 janvier 2025, M. B A, représenté par Me Ballu, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 septembre 2024 du préfet du Morbihan portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixation du pays de destination et interdiction de retour en France pendant un an ;

3°) d'enjoindre au préfet du Morbihan de lui délivrer un titre de séjour, ou subsidiairement de procéder, dans un délai d'un mois et sous astreinte de 150 euros par jour de retard, au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son avocate sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à lui verser directement sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dans l'hypothèse où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée.

Il soutient que :

- s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

o elle a été prise par une autorité incompétente ;

o elle est insuffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ;

o elle entachée d'erreur de droit, l'article L. 611-1 4° ne plaçant pas le préfet en situation de compétence liée ;

o elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- s'agissant de la décision fixant le pays de destination :

o elle a été prise par une autorité incompétente ;

o elle est insuffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ;

o elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- s'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français pendant un an :

o elle a été prise par une autorité incompétente ;

o elle est insuffisamment motivée et n'a pas été précédée d'un examen complet de sa situation ;

o elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 octobre 2024, le préfet du Morbihan conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. Bouju a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, né en Afghanistan le 3 mars 2000, est entré irrégulièrement en France le 26 novembre 2022. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 23 avril 2024. La Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a rejeté, le 29 août 2024, le recours introduit contre cette décision. Par l'arrêté attaqué du 3 septembre 2024, le préfet du Morbihan l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour en France pendant un an.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les moyens communs aux différentes décisions contestées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 29 mai 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Morbihan, le préfet de ce département a donné délégation à Mme E D, cheffe du bureau des étrangers et de la nationalité, aux fins de signer, en cas d'absence ou d'empêchement de M. C F, directeur de la légalité et de la citoyenneté, les décisions relevant des attributions du bureau des étrangers et de la nationalité, ne faisant pas déjà l'objet d'une délégation de signature au bénéfice de Mme D. Les arrêtés d'éloignement sont au nombre de ces décisions. Par suite, dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que M. F n'aurait pas été absent ou empêché, le moyen tiré de l'incompétence de Mme D pour signer l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté litigieux comporte l'ensemble des motifs de fait et de droit sur lesquels il se fonde. Après avoir visé les stipulations conventionnelles et les dispositions législatives et réglementaires applicables, le préfet du Morbihan y rappelle les circonstances dans lesquelles le requérant est entré en France, qu'il a déposé une demande d'asile et que cette demande a été rejetée en premier lieu par l'OFPRA puis par la CNDA. Il souligne qu'il entre ainsi dans les prévisions du 4° de l'article L. 611-1, cité ci-dessous, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il peut ainsi, au terme de l'examen prévu à l'article L. 613-1 du même code, faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire. Il porte ensuite une appréciation sur son éventuel droit au séjour au regard de sa vie privée et familiale. Enfin, il mentionne les raisons l'ayant conduit à fixer un délai de départ volontaire de trente jours et à prononcer une interdiction de retour sur le territoire pendant un an. Par suite, le moyen tiré du caractère insuffisant de la motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En troisième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet du Morbihan n'aurait pas pris en considération l'ensemble des éléments portés à sa connaissance avant de statuer. Le moyen tiré du défaut d'examen complet de la situation de M. A doit ainsi être écarté.

Sur les moyens spécifiquement dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; / () ". Aux termes de l'article L. 613-1 du même code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. / () ".

6. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet du Morbihan se serait cru en situation de compétence liée pour obliger M. A à quitter le territoire français à la suite du rejet définitif de sa demande d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit qu'aurait commise cette autorité doit être écarté.

7. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A est entré irrégulièrement sur le territoire français le 26 novembre 2022, après avoir quitté l'Afghanistan, selon ses déclarations, le 5 mai 2019. Hébergé depuis janvier 2023 dans un centre d'accueil pour demandeurs d'asile à Pontivy, il a suivi des cours de français, a pratiqué le football au sein d'un club, a suivi une formation professionnelle dispensée par l'association " remise en jeu " entre avril et août 2024 et a accompli un stage auprès de l'association Emmaüs du 27 au 31 août 2024. En dépit d'efforts certains en faveur de son intégration et des attestations qu'il produit et qui soulignent son comportement volontaire et exemplaire, M. A n'apparait pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 19 ans et où, selon ses déclarations, vivent son frère et sa mère. Surtout, il ne conteste pas être marié avec une femme de nationalité afghane qui ne l'accompagne pas sur le territoire français. Enfin, il n'établit pas avoir noué, en France, des liens personnels d'une particulière intensité. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Morbihan aurait commis, en décidant de l'obliger à quitter le territoire français, une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette mesure sur sa situation, ni qu'il aurait porté une atteinte excessive à son droit au respect à une vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En dernier lieu, M. A ne saurait utilement se prévaloir des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour contester la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français laquelle n'a pas pour objet, ni pour effet, de lui imposer de retourner dans un pays déterminée. Ce moyen, qui est inopérant, doit être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par M. A tendant à l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français doivent être rejetées.

Sur les moyens spécifiquement dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. " Aux termes de l'article 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

11. Il ressort des pièces dossier que tant l'OFPRA que la CNDA ont notamment estimé, d'une part que n'étaient pas établies les déclarations relatives aux faits avancés par M. A pour justifier sa fuite de son pays et les craintes alléguées par lui en cas de retour dans ce pays, d'autre part que la province d'Afghanistan dont il était originaire n'était pas affectée par une situation de " violence aveugle ", contrairement à d'autres provinces de ce pays qu'il n'a vocation qu'à traverser sans qu'un élément propre à sa situation ne l'expose particulièrement à ce risque de violence. M. A, faute de produire à l'appui de sa requête des éléments personnalisés et probants, n'établit pas le risque auquel il serait particulièrement exposé en cas de retour en Afghanistan. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par M. A tendant à l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi doivent être rejetées.

Sur les moyens spécifiquement dirigés contre l'interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an :

13. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

14. En dépit de l'absence de menace pour l'ordre public et de l'absence de mesure d'éloignement précédemment édictée à son encontre, M. A n'a séjourné sur le territoire français que depuis le 26 novembre 2022 et n'y a noué aucun lien d'une particulière intensité. Dans ces conditions, il n'est pas établi que le préfet du Morbihan ait, en édictant l'interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an litigieuse, commis une erreur d'appréciation des conséquences de la mesure, ni méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par M. A tendant à l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français pendant un an doivent être rejetées.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l'annulation de l'arrêté du 3 septembre 2024 doivent rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions aux fins d'injonction et de celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Morbihan.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2025, où siégeaient :

M. Labouysse, président,

M. Bouju, premier conseiller,

Mme René, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 février 2025.

Le rapporteur,

signé

D. Bouju Le président,

signé

D. Labouysse

La greffière,

signé

C. Salladain

La République mande et ordonne au préfet du Morbihan en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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