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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2406131

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2406131

mardi 5 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2406131
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSORBA PAYRAU SOCIETE D' AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 et 30 octobre 2024, la société Dekra Industrial, représentée par Me Forray (SELAS Sorba Payrau), demande au juge des référés statuant en application de l'article L. 551-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'enjoindre au ministre des armées de suspendre l'exécution de la décision d'attribution à la société Socotec Équipements du marché public relatif à la vérification réglementaire des appareils et accessoires de levage des sites de production de munitions du Finistère (lot n° 1) et du Morbihan (lot n° 2) ;

2°) d'ordonner au ministre des armées et des anciens combattants de se conformer à ses obligations, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, et sous astreinte de 500 euros par jour de retard, en écartant les offres présentées par la société Socotec Équipements comme anormalement basses ;

3°) de mettre à la charge de l'État et de la société Socotec Équipements la somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'offre retenue est irrégulière, dès lors que l'attributaire n'a pas produit le mémoire environnemental prévu par le règlement de la consultation du marché, ce qui est révélé par la note de 0/10 qui lui a été attribuée au titre du " critère environnemental " pour chacun des deux lots ;

- la méthode de notation du critère prix est irrégulière, dans la mesure où elle revient à dénaturer ce critère en additionnant les prix unitaires des différentes fournitures et prestations du marché sans tenir compte de leur importance relative ;

- les offres retenues, inférieures aux siennes de 49,5% pour le lot n° 1 et de 48,2% pour le lot n° 2, auraient dû être écartées comme anormalement basses, dès lors que les réponses apportées par la société Socotec Équipements à la demande de précision qui lui a été faite par l'administration étaient clairement insuffisantes ;

- ses offres ayant été classées en deuxième position, elle a été lésée par ces manquements.

Par des mémoires en défense enregistrés les 28, 29 et 31 octobre 2024, le ministre des armées et des anciens combattants conclut au rejet de la requête et demande que soit mise à la charge de la société Dekra Industrial une somme de 2 400 euros au titre des frais de l'instance.

Il soutient que les moyens soulevés par la société Dekra Industrial ne sont pas fondés.

Par une intervention enregistrée le 28 octobre 2024, la société Socotec Équipements, représentée par Me Sultan (SELARL Ppa avocats) demande au juge des référés de rejeter la requête pour les mêmes motifs que ceux exposés par le ministre des armées et des anciens combattants et que soit mise à la charge de la société Dekra Insdustrial une somme de 3 500 euros au titre des frais de l'instance.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code des marchés publics ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Berthon, président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 octobre 2024

- le rapport de M. Berthon ;

- les observations de Me Forray, représentant la société Dekra Industrial, qui conclut aux mêmes fins que sa requête et déclare abandonner le moyen tiré de l'absence de production d'un mémoire environnemental ;

- les observations de M. A et Mme B, représentant le ministre des armées et des anciens combattants ;

- et les observations de Me Sultan, représentant la société SOCOTEC Équipements.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, produite pour la société Dekra Insdustrial, a été enregistrée le 4 novembre 2024.

Une note en délibéré, produite pour l'entreprise Socotec Équipements, a été enregistrée le 5 novembre 2024.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 551-1 du code de justice administrative : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il délègue, peut être saisi en cas de manquement aux obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation par les pouvoirs adjudicateurs de contrats administratifs ayant pour objet l'exécution de travaux, la livraison de fournitures ou la prestation de services, avec une contrepartie économique constituée par un prix ou un droit d'exploitation, la délégation d'un service public ou la sélection d'un actionnaire opérateur économique d'une société d'économie mixte à opération unique. / () / Le juge est saisi avant la conclusion du contrat. ". L'article L. 551-2 du même code dispose que : " I. - Le juge peut ordonner à l'auteur du manquement de se conformer à ses obligations et suspendre l'exécution de toute décision qui se rapporte à la passation du contrat, sauf s'il estime, en considération de l'ensemble des intérêts susceptibles d'être lésés et notamment de l'intérêt public, que les conséquences négatives de ces mesures pourraient l'emporter sur leurs avantages. Il peut, en outre, annuler les décisions qui se rapportent à la passation du contrat et supprimer les clauses ou prescriptions destinées à figurer dans le contrat et qui méconnaissent lesdites obligations. II.- Toutefois, le I n'est pas applicable aux contrats passés dans les domaines de la défense ou de la sécurité au sens de l'article L. 1113-1 du code de la commande publique. / Pour ces contrats, il est fait application des articles L. 551-6 et L. 551-7. " Selon l'article L. 551-6 de ce code : " Le juge peut ordonner à l'auteur du manquement de se conformer à ses obligations en lui fixant un délai à cette fin. Il peut lui enjoindre de suspendre l'exécution de toute décision se rapportant à la passation du contrat ou à la constitution de la société d'économie mixte à opération unique. Il peut, en outre, prononcer une astreinte provisoire courant à l'expiration des délais impartis. ". L'article L. 551-7 de ce code dispose : " Le juge peut toutefois, en considération de l'ensemble des intérêts susceptibles d'être lésés et notamment de l'intérêt public, écarter les mesures énoncées au premier alinéa de l'article L. 551-6 lorsque leurs conséquences négatives pourraient l'emporter sur leurs avantages. Aux termes de l'article L. 551-10 de ce code : " Les personnes habilitées à engager les recours prévus aux articles L. 551-1 et L. 551-5 sont celles qui ont un intérêt à conclure le contrat et qui sont susceptibles d'être lésées par le manquement invoqué () ".

2. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au juge administratif, saisi en application de l'article L. 551-1 du code de justice administrative, de se prononcer sur le respect des obligations de publicité et de mise en concurrence incombant à l'administration. En vertu de cet article, les personnes habilitées à agir pour mettre fin aux manquements du pouvoir adjudicateur à ses obligations de publicité et de mise en concurrence sont celles qui sont susceptibles d'être lésées par de tels manquements. Il appartient, dès lors, au juge du référé précontractuel de rechercher si l'opérateur économique qui le saisit se prévaut de manquements qui, eu égard à leur portée et au stade de la procédure auquel ils se rapportent, sont susceptibles de l'avoir lésé ou risquent de le léser, fût-ce de façon indirecte en avantageant un opérateur économique concurrent.

3. Il résulte de l'instruction que l'annexe 2 du cahier des clauses techniques particulières du marché en litige, consistant en un listing détaillé de l'ensemble des matériels à vérifier et de la périodicité des vérifications à effectuer, permettait aux candidats de présenter une offre tarifaire précise pouvant être comparée à celles de leurs concurrents. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que les offres de la société Socotec Équipements, attributaire des deux lots du marché, et celles de la société requérante n'auraient pas été évaluées par l'administration conformément à cette annexe. Le moyen tiré de l'irrégularité de la méthode de notation du critère prix doit donc être écarté.

4. Aux termes de l'article L. 2152-5 du code de la commande publique : " Une offre anormalement basse est une offre dont le prix est manifestement sous-évalué et de nature à compromettre la bonne exécution du marché. " L'article L. 2152-6 du même code dispose : " L'acheteur met en œuvre tous moyens lui permettant de détecter les offres anormalement basses. / Lorsqu'une offre semble anormalement basse, l'acheteur exige que l'opérateur économique fournisse des précisions et justifications sur le montant de son offre. / Si, après vérification des justifications fournies par l'opérateur économique, l'acheteur établit que l'offre est anormalement basse, il la rejette dans des conditions prévues par décret en Conseil d'Etat. ".

5. Le fait pour un pouvoir adjudicateur de retenir une offre anormalement basse porte atteinte à l'égalité entre les candidats à l'attribution d'un marché public. Quelle que soit la procédure de passation mise en œuvre, il incombe au pouvoir adjudicateur qui constate qu'une offre paraît anormalement basse de solliciter auprès de son auteur toutes précisions et justifications de nature à expliquer le prix proposé. Si les précisions et justifications apportées ne sont pas suffisantes pour que le prix proposé ne soit pas regardé comme manifestement sous-évalué et de nature, ainsi, à compromettre la bonne exécution du marché, il appartient au pouvoir adjudicateur de rejeter l'offre.

6. Il n'appartient pas au juge du référé précontractuel, saisi du moyen tiré de ce que l'offre de l'attributaire aurait dû être rejetée comme anormalement basse, de vérifier si les précisions apportées par cet attributaire aux demandes formulées par le pouvoir adjudicateur étaient suffisantes pour démontrer la viabilité économique de son offre et écarter les doutes quant au caractère anormalement bas de ses prix. Il lui appartient seulement de vérifier si, en retenant cette offre, le pouvoir adjudicateur a entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation qu'il devait porter sur ce point à partir, notamment, des explications données par l'attributaire.

7. Pour établir que le ministre des armées et des anciens combattants aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en retenant les offres de l'entreprise Socotec Équipements, dont il est soutenu qu'elles sont anormalement basses, la société Dekra Industrial se borne à comparer leurs montants aux montants de ses propres offres, sans apporter de précision permettant de regarder celles de l'attributaire du marché comme manifestement sous-évaluées et de nature, ainsi, à compromettre la bonne exécution de ce marché. En outre, il n'est pas sérieusement contesté que les offres de la société Socotec Équipements sont globalement comparables à celles que cette société et la société requérante avaient déjà proposées dans le cadre d'une précédente consultation réalisée en 2023 et déclarée infructueuse Enfin, il résulte de l'instruction que le pouvoir adjudicateur, après avoir constaté un écart de prix de 29% pour le lot n° 1 et de 41% pour le lot n°2 entre les offres de la société requérante et celles de l'attributaire, a demandé à ce dernier de lui fournir des précisions sur la tarification proposée pour les appareils de levage, soit pour une partie seulement du marché, correspondant à quarante-cinq des soixante-dix-neuf équipements à vérifier, ainsi " qu'au titre du supplément d'un déplacement isolé hors planification annuelle ", et que la société Socotec Équipements a répondu à cette demande par des courriers dans lesquels elle a notamment fait valoir que ses offres étaient basées sur les taux horaires pratiqués pour ce type de marché à l'échelle national et sur sa capacité à limiter le nombre de ses déplacements sur site grâce à la polyvalence de ses opérateurs. Dans ces conditions, la société Dekra Industrial ne démontre pas que le ministre des armées et des anciens combattants aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en retenant, pour attribuer le marché litigieux à la société Socotec Équipements, des offres anormalement basses.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées par la société Dekra Industrial sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat et de la société Socotec Équipements la somme demandée par la société Dekra Industrial au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Dekra Industrial la somme demandée par la société Socotec Équipements au même titre.

10. Si une personne publique qui n'a pas eu recours au ministère d'avocat peut néanmoins demander au juge le bénéfice de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais spécifiques exposés par elle à l'occasion de l'instance, elle ne saurait se borner à faire état d'un surcroît de travail de ses services et doit justifier des frais qu'elle aurait exposés pour défendre à l'instance. Dans les circonstances de l'espèce, et alors que le ministère des armées et des anciens combattant ne justifie pas avoir engagé des frais spécifiques pour défendre à l'instance, notamment des frais de photocopie et de déplacement, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de la société Dekra Industrial la somme qu'il demande au titre des frais de l'instance.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de la société Dekra Industrial est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par le ministre des armées et des anciens combattants et par la société Socotec Équipements au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la Société Dekra Industrial, au ministre des armées et des anciens combattants et à la société Socotec Équipements.

Fait à Rennes, le 5 novembre 2024.

Le juge des référés,

signé

E. BerthonLa greffière d'audience

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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