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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2406800

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2406800

lundi 9 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2406800
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS LE STRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 novembre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, en application de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion de Mme E B du logement qu'elle occupe au sein du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Coallia situé 30 avenue Pinault à Pacé (35740) ;

2°) de l'autoriser à recourir, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme B, à défaut pour elle de les avoir emportés.

Il soutient que :

- en application de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le juge des référés est compétent pour prononcer une injonction de quitter les lieux à l'encontre de l'occupant irrégulier d'un lieu d'hébergement mentionné à l'article L. 552-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il a qualité pour introduire la présente requête sur le fondement de ces mêmes dispositions ;

- la mesure sollicitée revêt un caractère urgent et remplit la condition d'utilité requise compte tenu du nombre des demandeurs d'asile en attente d'un hébergement et de la saturation établie du dispositif d'accueil ;

- Mme B se maintient illégalement dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile : sa demande d'asile et celle de son fils ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides puis par la Cour nationale du droit d'asile ;

- la mesure sollicitée ne se heurte ainsi à aucune contestation sérieuse ;

- Mme B ne fait valoir aucun motif de vulnérabilité particulière ; à supposer que l'intéressée fasse valoir un état de santé dégradé, cela ne constitue pas un motif justifiant de rester dans un dispositif d'accueil pour demandeurs d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 décembre 2024, Mme E B, représentée par Me Le Strat, conclut à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle fait valoir que :

- la procédure est irrégulière, dès lors que la mise en demeure de quitter son logement a été signée par une autorité dont la compétence n'est pas justifiée ;

- elle justifie de circonstances exceptionnelles faisant obstacle à ce que son expulsion soit prononcée : elle est mère de deux enfants, nés en 2018 et 2020 ; leur âge n'est pas compatible avec une vie à la rue, au surplus en période hivernale ; aucune solution alternative ne lui a été proposée ;

- elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, le 31 juillet 2024, sur laquelle elle n'a aucune réponse.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Thielen, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 décembre 2024 :

- le rapport de Mme Thielen,

- les observations de Mme C, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes moyens et qui précise qu'un délai conséquent, de l'ordre de deux mois, peut être laissé à Mme B pour quitter son logement, pour tenir compte des conditions climatiques ;

- les observations de Me Kermarrec, substituant Me Le Strat, représentant Mme B, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes arguments, notamment celui tenant à l'extrême vulnérabilité de cette famille, composée de deux enfants et d'un mère isolée ;

- les explications de Mme B, qui indique avoir entamé des démarches pour trouver une solution de relogement.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Mme B justifie avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle. Il y a par suite lieu de l'admettre provisoirement à son bénéfice.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision ".

3. Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre État européen ". Aux termes de son article L. 551-11 : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ".

4. Aux termes de son article L. 542-1 : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. (°) ". Aux termes de son article L. 552-15 : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". Aux termes de son article R. 552-11 : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement en application des articles L. 551-11, L. 551-12, L. 551-14 ou L. 551-16, l'Office français de l'immigration et de l'intégration en informe sans délai le gestionnaire du lieu qui héberge la personne concernée, en précisant la date à laquelle elle doit sortir du lieu d'hébergement ". Aux termes de son article R. 552-12 : " Dès que l'information prévue à l'article R. 552-11 lui est parvenue, le gestionnaire du lieu d'hébergement communique à la personne hébergée la date à laquelle elle doit en sortir ". Aux termes de son article R. 552-15 : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1° La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ; / () Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux ".

5. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un étranger dont la demande d'asile a été définitivement rejetée par décision de la Cour nationale du droit d'asile, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

6. Mme B, ressortissante malienne née le 20 novembre 2000, est entrée en France le 26 septembre 2017. Elle a donné naissance à deux enfants, nés les 1er décembre 2018 et 18 juin 2020. Elle a demandé, pour elle-même et ses deux enfants, leur admission au titre de l'asile, enregistrée le 22 novembre 2021, et a bénéficié, dans ce cadre, d'un logement au sein du CADA Coallia Site Ouest, situé 30 avenue Pinault à Pacé (35740), effectif à compter du 10 novembre 2021. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 16 juin 2023, confirmées par décision de la Cour nationale du droit d'asile du 12 mars 2024 s'agissant d'elle-même et de son fils, la demande concernant sa fille étant devenue sans objet, compte tenu de la reconnaissance de sa nationalité française.

7. L'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a informé Mme B, par courriers du 2 avril 2024, remis en mains propres le 25 courant, de ce qu'elle devait libérer le logement occupé le 30 courant et de ce qu'elle pouvait bénéficier de l'aide au retour. L'intéressée n'ayant pas sollicité cette aide et se maintenant dans ledit logement, le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a mise en demeure, par courrier du 23 mai 2024, notifié le 4 juin suivant, de quitter et libérer son logement dans un délai de quinze jours. Cette mise en demeure étant restée infructueuse, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande, par la présente requête et sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, son expulsion du logement qu'elle occupe au sein du CADA situé 30 avenue Pinault à Pacé (35740).

8. Par un arrêté du 29 avril 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture d'Ille-et-Vilaine du même jour, le préfet de ce département a donné délégation à Mme D A, directrice des étrangers en France, à l'effet de signer tous les actes relevant des attributions de cette direction au nombre desquels figurent, notamment, les mises en demeure. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire de la mise en demeure et de l'irrégularité subséquente de la procédure de saisine du juge des référés ne peuvent qu'être écartés.

9. D'une part, Mme B, dont la demande d'asile et celle présentée au nom de son fils ont été définitivement rejetées, ne bénéficie plus du droit d'être hébergée dans un lieu d'accueil pour demandeurs d'asile. S'il ressort des pièces du dossier que l'état de santé de Mme B est fragilisé par l'excision dont elle a été victime, la sortie du dispositif d'hébergement des demandeurs d'asile n'a ni pour objet, ni pour effet, de faire obstacle ou mettre fin à la prise en charge thérapeutique que son état de santé nécessite.

10. Sa situation et celle de ses enfants, pour fragile qu'elle soit compte tenu notamment de sa situation de mère isolée, du jeune âge de ses enfants et de la période hivernale qui commence, ne se caractérise par ailleurs pas par un degré de vulnérabilité tel qu'il constituerait, en l'espèce, des circonstances exceptionnelles justifiant leur maintien dans le lieu d'hébergement spécialisé qu'ils occupent. Ainsi, la demande d'expulsion présentée par le préfet d'Ille-et-Vilaine ne souffre d'aucune contestation sérieuse, alors même que celui-ci ne leur a pas proposé de solution d'hébergement d'urgence.

11. D'autre part, il résulte de l'instruction qu'au 31 octobre 2024, le département d'Ille-et-Vilaine disposait de 920 places d'hébergement en CADA occupées à 98,9 %, de 415 places d'HUDA occupées à 99,4 %. Au niveau de la région Bretagne, il existait 2 622 places en CADA et 1 640 places en HUDA et PRAHDA, occupées à respectivement 99 % et 99,1 % Enfin, 13 personnes d'une composition familiale identique étaient en attente de prise en charge et d'hébergement, dont 7 au niveau du département d'Ille-et-Vilaine. Il est ainsi établi que le dispositif d'hébergement des demandeurs d'asile est saturé en Bretagne, notamment en Ille-et-Vilaine, et que le maintien dans les lieux de Mme B fait obstacle à l'accueil d'autres personnes ayant vocation à bénéficier de ce dispositif. L'expulsion de l'intéressée présente, par suite, un caractère d'urgence et d'utilité.

12. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de faire droit aux conclusions du préfet d'Ille-et-Vilaine tendant à ce que soit enjoint la libération par Mme B du logement qu'elle occupe au sein du CADA Coallia Site Ouest, situé 30 avenue Pinault à Pacé (35740). Faute pour l'intéressée et toute personne l'accompagnant d'avoir libéré les lieux, l'autorité préfectorale est autorisée à faire procéder à son expulsion, au besoin avec le concours de la force publique, dans un délai de dix semaines à compter de la notification de la présente ordonnance. Le préfet est également autorisé à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA, afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant et appartenant à Mme B, à ses frais et risques, à défaut pour elle de les avoir emportés.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme que Mme B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Il est enjoint à Mme B et à tous occupants de son chef de libérer le logement qu'elle occupe au sein du CADA Coallia Site Ouest, situé 30 avenue Pinault à Pacé (35740) et d'évacuer ses biens et effets personnels.

Article 3 : À défaut pour Mme B de déférer à l'injonction prononcée à l'article 2, le préfet d'Ille-et-Vilaine pourra faire procéder d'office à son expulsion et à celle de toute personne l'accompagnant, au besoin avec le concours de la force publique en vue d'assurer l'exécution de la présente ordonnance, passé un délai de dix semaines à compter de sa notification.

Article 4 : Le préfet d'Ille-et-Vilaine est autorisé à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA Coallia Site ouest, afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant et appartenant à Mme B, à ses frais et risques, à défaut pour elle d'avoir emporté ses effets personnels.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et à Mme E B.

Copie en sera transmise pour information au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Fait à Rennes, le 9 décembre 2024.

Le juge des référés,

signé

O. ThielenLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

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