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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2407441

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2407441

mercredi 8 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2407441
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantTHEBAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 décembre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre à Mme D E de quitter le lieu d'hébergement qu'elle occupe administrativement chez Coallia, CADA 35 Site Est, au 18 rue des Français Libres à Fougères (35300) et physiquement au 10 rue St Lô dans cette même commune ;

2°) de l'autoriser, à défaut pour Mme E de déférer à cette injonction, à faire procéder d'office à son expulsion, et en cas de besoin, à recourir à la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux, passé un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ainsi qu'à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du lieu d'hébergement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme E à défaut pour celle-ci de les avoir emportés.

Il soutient que :

- les dispositions de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile donnent compétence au juge des référés du tribunal administratif pour prononcer, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, et sur sa saisine, une injonction de quitter les lieux à l'encontre de l'occupant irrégulier d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile ;

- la procédure suivie est régulière :

- le signataire de la mise en demeure bénéficiait d'une délégation régulière ;

- la seule circonstance que Mme E ait déposé une demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade et qu'un récépissé lui a été remis le 27 août 2024 pour une durée allant jusqu'au 26 février 2025 n'est pas de nature à lui faire bénéficier des dispositions du 2° de l'article R. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la mesure sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse : Mme E se maintient illégalement dans un lieu d'hébergement pour demandeur d'asile alors que sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 6 février 2024, confirmée par décision de la Cour nationale du droit d'asile du 5 août 2024 ;

- la mesure sollicitée revêt un caractère urgent et remplit la condition d'utilité requise compte tenu de la saturation du dispositif d'accueil des demandeurs d'asile et de l'absence de circonstances exceptionnelles pouvant faire obstacle à l'expulsion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 décembre 2024, Mme D E, représentée par Me Thebault, demande au juge des référés :

1°) de rejeter la requête ;

2°) de lui accorder la possibilité de demeurer au sein de l'hébergement sis administrativement chez Coallia, CADA 35 Site Est, au 18 rue des Français Libres à Fougères (35300) et physiquement au 10 rue St Lô dans cette même commune ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle fait valoir que :

- ni la condition législative relative à l'urgence, ni la condition jurisprudentielle relative à l'absence de contestation sérieuse ne sont remplies ;

- l'urgence n'est pas établie car il s'est écoulé un délai de 2 mois entre la mise en demeure de quitter les lieux et la date à laquelle l'autorité préfectorale a saisi le tribunal ; au surplus elle est en situation de vulnérabilité car elle souffre d'une hépatite B et actuellement d'une cytolyse hépatique constatée le 13 décembre dernier. Elle doit passer une biopsie le 7 janvier 2025 à 9 h 30 ;

- il existe une contestation sérieuse : elle est en situation de vulnérabilité car elle justifie d'une pathologie grave pour laquelle elle doit passer une biopsie le 7 janvier. Mme E a tenté de joindre à plusieurs reprises le 115 afin d'obtenir un hébergement en vue de l'audience, mais aucun logement n'a pu lui être proposé. Ainsi, le préfet d'Ille-et-Vilaine ne propose ni ne garantit aucune solution d'hébergement d'urgence.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Descombes, président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 décembre 2024 :

- le rapport de M. Descombes,

- les observations de M. C, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui reprend les mêmes termes que les écritures qu'il développe,

- les observations de Me Thebault représentant Mme E, qui développe également ses écritures,

- et les explications de Mme E.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgences (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

4. Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre État européen ". Aux termes de l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision./ Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci () ". Aux termes de l'article L. 552-15 du même code : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu () / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire. ".

5. Aux termes de l'article R. 552-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement en application des articles L. 551-11, L. 551-12, L. 551-14 ou L. 551-16, l'Office français de l'immigration et de l'intégration en informe sans délai le gestionnaire du lieu qui héberge la personne concernée, en précisant la date à laquelle elle doit sortir du lieu d'hébergement " et aux termes de son article R. 552-12 : " Dès que l'information prévue à l'article R. 552-11 lui est parvenue, le gestionnaire du lieu d'hébergement communique à la personne hébergée la date à laquelle elle doit en sortir ". Aux termes de l'article R. 552-15 du même code : " Pour l'application du premier alinéa de l'article L. 552-15, si une personne se maintient dans le lieu d'hébergement après la date mentionnée à l'article R. 552-12 ou, le cas échéant, après l'expiration du délai prévu à l'article R. 552-13, le préfet du département dans lequel se situe ce lieu d'hébergement ou le gestionnaire du lieu d'hébergement met en demeure cette personne de quitter les lieux dans les cas suivants : / 1°) La personne ne dispose pas d'un titre de séjour et n'a pas sollicité d'aide au retour volontaire ou a refusé l'offre d'aide au retour volontaire qui lui a été présentée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration / 2°) La personne bénéficie d'un titre de séjour en France et a refusé une ou plusieurs offres de logement ou d'hébergement qui lui ont été faites en vue de libérer le lieu d'hébergement occupé. / Si la mise en demeure est infructueuse, le préfet ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut, après une décision de rejet définitive et dans les conditions prévues à l'article L. 552-15, saisir le président du tribunal administratif afin d'enjoindre à cet occupant de quitter les lieux ".

6. Il résulte de ces dispositions que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un étranger dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

7. Mme E, ressortissante congolaise née le 8 août 1969, est entrée sur le territoire français le 4 octobre 2023. Elle a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile et a bénéficié, à ce titre, à compter du 27 novembre 2023 d'un hébergement relevant de Coallia, CADA 35 Site Est, au 18 rue des Français Libres à Fougères (35300) et physiquement au 10 rue St Lô dans cette même commune. Sa demande d'asile a été rejetée par décision du 6 février 2024 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par décision du 5 août 2024 de la Cour nationale du droit d'asile, notifiée le 6 août 2024. L'Office français de l'immigration et de l'intégration lui a signifié la fin de sa prise en charge à compter du 1er octobre 2024. L'intéressée se maintenant dans ledit logement, le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a mise en demeure sur le fondement des dispositions précitées, par courrier du 9 octobre 2024 notifié le 22 octobre suivant, de quitter et libérer son lieu d'hébergement dans un délai de quinze jours. Cette mise en demeure étant restée infructueuse, le préfet d'Ille-et-Vilaine demande son expulsion sur le fondement des dispositions précitées.

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction qu'au 31 octobre 2024, le département d'Ille-et-Vilaine dispose au total de 1 335 places pour demandeurs d'asile, avec un taux d'occupation en CADA de 98,9 % et en HUDA/PRADHA de 99,4 %. À cette même date, ce sont 733 familles de demandeurs d'asile, qui sont en attente de places dans le dispositif d'accueil dans le département d'Ille-et-Vilaine et 1 017 familles au niveau régional. Ainsi, alors que le dispositif d'hébergement d'urgence des demandeurs d'asile est saturé en Ille-et-Vilaine et plus généralement en Bretagne où le taux d'occupation en CADA est de 99 %, le maintien dans les lieux de Mme E fait obstacle à l'accueil d'autres personnes ayant vocation à bénéficier de ce dispositif. Ainsi, contrairement à ce que soutient Mme E, l'expulsion de l'intéressée présente un caractère d'urgence et d'utilité.

9. En deuxième lieu, par un arrêté du 29 avril 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture d'Ille-et-Vilaine du même jour, le préfet de ce département a donné délégation à Mme B A, directrice des étrangers en France, à l'effet fins de signer tous les actes relevant des attributions de cette direction au nombre desquels figurent, notamment, les mises en demeure. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire de la mise en demeure et de l'irrégularité subséquente de la procédure de saisine du juge des référés ne peuvent qu'être écarté.

10. En troisième lieu, d'une part, si Mme E se prévaut de ce qu'elle a déposé une demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade et qu'un récépissé lui a été remis le 27 août 2024 pour une durée allant jusqu'au 26 février 2025, il est constant qu'elle n'était pas titulaire, à la date de la mise en demeure, d'un titre de séjour. D'autre part, à supposer même qu'elle aurait déposé une demande de réexamen de sa demande d'asile, il est constant que Mme E, déboutée définitivement du droit d'asile, ne bénéficie plus du droit d'être hébergée dans un lieu d'hébergement pour demandeur d'asile. Si elle se prévaut également de ce qu'elle souffre d'une hépatite chronique B et d'une cytolyse hépatique constatée le 13 décembre dernier, pour lesquelles elle bénéficie d'un suivi dans lequel elle doit subir une biopsie hépatique programmée le 7 janvier 2025. Toutefois, les pathologies de Mme E ne peuvent suffire en l'espèce à caractériser l'existence de circonstances exceptionnelles faisant obstacle à son éviction du logement en cause, dès lors que d'autres solutions d'hébergement peuvent être procurées à l'intéressée notamment au titre du dispositif de veille sociale. Il n'appartient pas au juge des référés, dans le cadre de la présente instance, d'enjoindre au préfet d'assurer un tel relogement. Le préfet n'avait pas plus l'obligation d'engager lui-même des démarches pour reloger la requérante avant de solliciter le juge des référés pour qu'il lui soit enjoint de libérer son logement. En revanche, il doit être tenu compte de la situation de vulnérabilité de Mme E pour déterminer le délai à compter duquel le préfet d'Ille-et-Vilaine pourra procéder d'office à son expulsion. En l'espèce, il convient de fixer ce délai à un mois compte tenu des éléments médicaux produits et des efforts de relogement entrepris en vain par l'intéressée.

11. Il résulte de ce qui précède que la mesure sollicitée par le préfet d'Ille-et-Vilaine ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de faire droit aux conclusions du préfet d'Ille-et-Vilaine tendant à ce que soit enjoint la libération par Mme E du logement qu'elle occupe au sein du centre d'accueil pour demandeur d'asile situé chez Coallia, CADA 35 Site Est, au 18 rue des Français Libres à Fougères (35300) et physiquement au 10 rue St Lô dans cette même commune. Faute pour l'intéressée et toute personne l'accompagnant ou en dépendant d'avoir libéré les lieux, l'autorité préfectorale est autorisée à faire procéder à son expulsion, au besoin avec le concours de la force publique passé un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Cette autorité est également autorisée à donner toutes instructions utiles au gestionnaire afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme E, à défaut pour celle-ci d'avoir emporté ses effets personnels.

Sur les frais liés au litige :

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme que Mme E demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à Mme E de libérer le logement CADA qu'elle occupe chez Coallia, CADA 35 Site Est, au 18 rue des Français Libres à Fougères (35300) et physiquement au 10 rue St Lô dans cette même commune et d'évacuer ses biens.

Article 2 : À défaut pour Mme E de déférer à l'injonction prononcée à l'article 1er, le préfet d'Ille-et-Vilaine pourra faire procéder d'office à son expulsion et, en cas de besoin, requérir le concours de la force publique en vue d'assurer l'exécution de la présente ordonnance, passé un délai d'un mois à compter de la notification de cette ordonnance.

Article 3 : Le préfet d'Ille-et-Vilaine est autorisé à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du CADA afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme E, à défaut pour celle-ci d'avoir emporté ses effets personnels.

Article 4 : les conclusions présentées par Mme E sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre d'État, ministre de l'intérieur et à Mme D E.

Copie en sera adressée, pour information, au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Fait à Rennes, le 8 janvier 2025.

Le juge des référés,

signé

G. DescombesLa greffière,

signé

P. Lecompte

La République mande et ordonne au ministre d'État, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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