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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2407676

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2407676

jeudi 10 juillet 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2407676
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSEMINO

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes a rejeté la requête de M. A, ressortissant turc, qui contestait l'arrêté préfectoral du 6 novembre 2024 l'obligeant à quitter le territoire français. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment ceux tirés de la méconnaissance du droit d'être entendu, de l'erreur de droit concernant la protection contre l'éloignement, et de l'incompatibilité des dispositions nationales avec la directive 2013/32/UE. Il a également jugé que la décision fixant le pays de destination et l'interdiction de retour n'étaient pas entachées d'illégalité. La solution retenue s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 décembre 2024 et 21 mai 2025, M. B A, représenté par Me Semino, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 novembre 2024 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'oblige à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixe le pays de destination et lui fait interdiction de retour en France pendant un an ;

2°) de mettre à la charge de l'État le versement au profit de son conseil de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un vice de procédure, son droit à être entendu préalablement par l'autorité administrative, tel que garanti par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, ayant été méconnu ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions des articles L. 613-1, L. 541-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puisqu'elle a été édictée en méconnaissance de la protection contre l'éloignement dont il bénéficiait compte tenu de la volonté qu'il avait manifesté de demander l'asile ;

- elle est illégale, par la voie de l'exception, en ce qu'elle se fonde sur les dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui sont incompatibles avec la directive 2013/32/UE du 26 juin 2013 et les objectifs qu'elle se fixe ;

- S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français étant illégale, la décision fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office se trouve en conséquence privée de base légale ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen complet de sa situation et a méconnu les dispositions de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, faute de l'avoir interrogé sur ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine ;

- S'agissant de la décision portant interdiction de retour en France :

- cette décision doit être annulée en ce qu'elle se fonde sur la mesure d'éloignement, elle-même illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 février 2025, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable, en ce qu'elle méconnaît les exigences fixées par l'article R. 411-1 du code de justice administrative ;

- aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 avril 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thalabard,

- et les observations de Me Semino, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc né le 1er janvier 1992 à Gebze (Turquie), est entré en France le 5 mai 2023. La reconnaissance de la qualité de réfugié qu'il a sollicitée le 15 juin 2023, a fait l'objet d'une décision de refus du 20 octobre 2023 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmée le 16 février 2024 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par arrêté du 6 novembre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction d'un retour en France pendant un an. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours. ".

3. Aux termes de l'article 43 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " Sans préjudice de l'application de l'article 9-4 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée et du II de l'article 44 du présent décret, lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : / () 4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. () ".

4. Il résulte de la combinaison de ces dispositions qu'une demande d'aide juridictionnelle interrompt le délai de recours contentieux et qu'un nouveau délai de même durée recommence à courir à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours après la notification à l'intéressé de la décision se prononçant sur sa demande d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle.

5. Il ressort des pièces du dossier que la requête de M. A, dirigée contre l'arrêté du 6 novembre 2024 du préfet d'Ille-et-Vilaine et enregistrée le 25 décembre 2024, était assortie d'une demande d'aide juridictionnelle. La décision du bureau de l'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Rennes, accordant à l'intéressé le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, est intervenue le 24 avril 2025. Par suite, le délai de recours n'était pas expiré, le 21 mai 2025, date à laquelle a été enregistré le mémoire complémentaire de M. A, présenté par l'intermédiaire de l'avocat désigné par le bâtonnier de Rennes, comportant des moyens de légalité externe et des moyens de légalité interne au soutien des conclusions à fin d'annulation de l'arrêté préfectoral en litige. Il s'ensuit que la fin de non-recevoir opposée en défense tirée de ce que la requête introductive d'instance serait dépourvue de moyen ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ".

7. En vertu des dispositions des articles L. 541-1 et L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un demandeur d'asile a le droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à la date de lecture, le cas échéant, de la décision de la CNDA statuant sur cette demande. L'article L. 542-2 du même code précise toutefois que : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / () b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article ; () ". Selon l'article L. 531-32 de ce code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides peut prendre une décision d'irrecevabilité écrite et motivée, sans vérifier si les conditions d'octroi de l'asile sont réunies, dans les cas suivants : / () 3° En cas de demande de réexamen lorsque, à l'issue d'un examen préliminaire effectué selon la procédure définie à l'article L. 531-42, il apparaît que cette demande ne répond pas aux conditions prévues au même article. "

8. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que l'étranger qui sollicite, pour la première fois, le réexamen de sa demande d'asile, bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français au moins jusqu'à la décision de l'OFPRA statuant sur cette demande. Or, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté préfectoral en litige du 6 novembre 2024 obligeant M. A à quitter le territoire français est intervenu alors que celui-ci avait sollicité le réexamen de sa situation au regard de l'asile et avait été convoqué à cet effet, le 23 octobre 2024, par les services préfectoraux. Une attestation de demande d'asile lui a été remise à cette date. Si cette demande a été déclarée irrecevable par l'OFPRA par une décision du 14 novembre 2024, qui lui a été notifiée le 29 janvier 2025, M. A bénéficiait cependant du droit de se maintenir sur le territoire français à la date de la mesure d'éloignement édictée par le préfet d'Ille-et-Vilaine. Il est dès lors fondé à en demander l'annulation, en application des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision du 6 novembre 2024 par laquelle le préfet d'Ille-et-Vilaine oblige M. A à quitter le territoire français doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, la décision fixant le pays de destination et la décision lui faisant interdiction d'un retour en France pendant un an.

Sur les frais liés au litige :

10. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et, sous réserve que l'avocat du requérant renonce à percevoir la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Semino.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 6 novembre 2024 du préfet d'Ille-et-Vilaine concernant M. A est annulé.

Article 2 : L'État versera à Me Semino, avocat de M. A, la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celui-ci renonce à la part contributive de l'État.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Enzo Semino et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 26 juin 2025, à laquelle siégeaient :

M. Berthon, président,

Mme Thalabard, première conseillère,

Mme Pellerin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2025.

La rapporteure,

signé

M. Thalabard

Le président,

signé

E. Berthon

La greffière d'audience,

signé

J. Jubault

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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