Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2502277
jeudi 1 octobre 2026
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2502277 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 6ème Chambre |
| Avocat requérant | BOIROT |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 9 avril, 11 juillet 2025, 15 juin 2026 et 22 juin 2026 M. A... B..., représenté par Me Boirot, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 19 mars 2025 par laquelle le ministre des armées, après la commission des recours des militaires, a rejeté sa demande d’indemnisation en date du 18 novembre 2024 résultant de son exposition professionnelle à l’inhalation de fibres d’amiante ;
2°) de condamner l’État lui à verser, d’une part, la somme 25 000 euros au titre de l'indemnisation de son préjudice d’anxiété lié à l’exposition à l’amiante, majorée des intérêts de droit à compter de la date de la première demande d’indemnisation formée le 19 juillet 2024 avec capitalisation des intérêts échues à compter de cette même formalité, et d’autre part, la somme de 10 000 euros à titre d'indemnisation du trouble dans ses conditions d'existence ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du Code de justice administrative ;
4°) de condamner l’État aux entiers dépens.
Il soutient que :
- la jurisprudence retient la carence fautive de l’État de nature à engager sa responsabilité, lorsque celui-ci n’a mis en œuvre aucune mesure de protection contre l’inhalation des particules d’amiante ;
- il a été militaire au sein de la marine nationale du 2 mars 1981 et le 20 mars 2006 ; au cours de cette période, aucune mesure de prévention n'a été mise en œuvre par la marine nationale ; il n'a reçu aucune information suffisante quant à sa possible exposition aux particules d'amiante ou aux risques de cette exposition sur sa santé ni aucune formation sur ce point, alors que la marine nationale avait pleine connaissance de ce danger ;
- l'attestation qui lui a été remise, le 26 septembre 2024, par la marine nationale reconnaît l’avoir exposé aux particules d’amiante, mettant sa santé en péril et violant son obligation de sécurité ;
- eu égard à la date de remise de cette attestation, la créance dont il se prévaut n’est pas atteinte pas la prescription quadriennale.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 25 juin 2025, 4 mai 2026 et 29 juin 2026, la ministre des armées et des anciens combattants conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à la minoration du montant du préjudice moral susceptible d’être retenu, au rejet de la demande au titre des troubles dans les conditions de l’existence, et en tout état de cause, au rejet du surplus de conclusions.
Elle soutient que :
- l’exception de prescription quadriennale doit être opposée à la demande de M. B... ;
- le montant d’indemnisation de M. B... doit être minoré.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de sécurité sociale ;
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 modifié ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Le Roux,
- les conclusions de M. Moulinier, rapporteur public,
- et les observations de Me Boirot, représentant M. B....
Considérant ce qui suit :
1. M. B... a été employé par la marine nationale et a servi, du 2 mars 1981 au 19 mars 2006, en qualité de mécanicien aéronautique, sur plusieurs navires au cours de sa carrière. Par une réclamation préalable du 19 juillet 2024, rejetée par décision du 8 octobre 2024 du Centre interarmées du soutien juridique, il a demandé au ministre des armées de réparer le préjudice moral et les troubles dans les conditions d’existence qu’il subit en raison de son exposition à l’inhalation de poussières d’amiante au cours de sa carrière. M. B... a alors saisi la commission de recours des militaires (CRM) le 18 novembre 2024 d’une même demande. Le 19 mars 2025, après consultation de la CRM, le ministre des armées a décidé de rejeter celle-ci. En conséquence, M. B... a saisi le tribunal afin que soit prononcée la condamnation de l’État à l’indemniser de ces préjudices.
Sur l’exception de prescription quadriennale :
2. Aux termes du premier alinéa de l’article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l’État, les départements, les communes et les établissements publics : « Sont prescrites, au profit de l'État, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n’ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l’année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis ». Aux termes de l’article 3 de la même loi : « La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui‑même ou par l’intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l’existence de sa créance ou de la créance de celui qu’il représente légalement ».
3. Il résulte de ces dispositions que, lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens des dispositions citées au point 2, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. La créance indemnitaire relative à la réparation d’un préjudice présentant un caractère continu et évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi. Dans ce cas, le délai de prescription de la créance relative à une année court, sous réserve des cas visés à l’article 3 de la loi du 31 décembre 1968, à compter du 1er janvier de l’année suivante, à la condition qu’à cette date le préjudice subi au cours de cette année puisse être mesuré. Le préjudice d’anxiété dont peut se prévaloir un employé de la marine nationale exposé à l’inhalation de poussières d’amiante naît de la conscience prise par celui‑ci qu’il court le risque élevé de développer une pathologie grave, et par là‑même d’une espérance de vie diminuée, à la suite de cette exposition. Dès lors que l’exposition a cessé, la créance se rattache non à chacune des années au cours desquelles l’intéressé souffre de l’anxiété dont il demande réparation, mais à la seule année au cours de laquelle la durée et l’intensité de l’exposition sont entièrement révélées, de sorte que le préjudice peut être exactement mesuré.
4. Aux termes de l’article 1er du décret du 18 juin 2013 relatif à la surveillance médicale post professionnelle des militaires exposés à des agents cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction : « Tout militaire radié des cadres ou des contrôles, inactif, demandeur d'emploi ou retraité et non titulaire d'une pension d'invalidité au titre d'une des affections liées à des agents désignés ci‑après, qui, du fait de ses fonctions au sein du ministère de la défense (…), a été exposé à des agents cancérogènes, au sens de l'article D. 461‑25 du code de la sécurité sociale, ou à des agents mutagènes ou toxiques pour la reproduction, définis à l'article R. 4412‑60 du code du travail, a droit, sur sa demande, à une surveillance médicale post professionnelle prise en charge par le dernier ministère employeur ». Selon l’article 2 de ce décret : « En cas d'exposition à l'un des agents mentionnés à l'article 1er, subie dans les conditions précisées à ce même article, l'organisme d'emploi du ministère de la défense (…) délivre une attestation d'exposition au militaire, dès la cessation de ses fonctions en son sein, établie avec le médecin de l'organisme d'emploi au vu de la fiche d'exposition définie par l'article R. 4412‑41 du code du travail. Cette attestation doit comporter les informations caractérisant l'exposition recueillies dans les conditions précisées par arrêté pour chaque agent cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction. / Si l'attestation d'exposition n'a pu être établie dès la cessation des fonctions concernées, elle sera délivrée à la demande de l'ancien militaire, sur présentation de la fiche d'exposition mentionnée à l'alinéa précédent ou sur la base d'une attestation signée du médecin de l'organisme d'emploi dont l'ancien militaire dépendait au moment de son exposition ou de témoignages ou de tout autre élément démontrant la matérialité de l'exposition. En l'absence de ces fiche, certificat ou autre élément, l'attestation d'exposition pourra être fournie à l'intéressé après une enquête administrative conduite par les organismes d'emploi en liaison avec les médecins et les services de prévention concernés. (…) ».
5. Il résulte de ces dispositions que l’attestation d’exposition est délivrée au militaire en vue de l’obtention d’une surveillance médicale post-professionnelle par l’organisme d’emploi du ministère des armées dès la cessation de ses fonctions en son sein et, dans le cas contraire, à la demande du militaire. Au regard du contenu de cette attestation, dont les mentions énumèrent précisément les périodes d’affectation du militaire sur des bâtiments renfermant des matériaux contenant de l’amiante au cours de sa carrière dans la marine nationale, l’intéressé doit être regardé comme ayant eu connaissance de l’étendue du risque à l’origine du préjudice moral et des troubles dans les conditions de l’existence dont il demande la réparation, à compter de la date à laquelle il en a eu connaissance, qui constitue le point de départ du délai de la prescription mentionnée au point 2.
6. La ministre des armées et des anciens combattants soutient que M. B... a produit une attestation d’exposition aux poussières d’amiante en date du 26 mai 2011 qui lui aurait été délivrée par le directeur du personnel militaire de la marine à la demande de l’intéressé cette même année. Toutefois, M. B... fait valoir, en produisant un courriel de l’administration daté du 26 septembre 2024 qui mentionne que « Par votre courriel du 19/09/2024, vous avez sollicité la direction du personnel de la Marine (DPM), afin d’obtenir une attestation d'exposition à l'amiante. Vous trouverez ci-joint la copie de votre attestation établie le 26/05/2011. », qu’antérieurement à cette communication il n’a jamais été destinataire de cette attestation. Par ailleurs, l’administration ne produit aucune preuve de notification de l’attestation en cause par un courrier qui lui aurait été adressé en Allemagne le 26 mai 2011, dont M. B... affirme sans être contredit, que ce courrier n’a pas été adressé à son adresse d’alors, connue de l’administration, et qu’il n’a jamais réceptionné. Par suite, la ministre n’est pas fondée à opposer l’exception de prescription quadriennale à la créance de M. B... dont il a demandé le paiement par réclamation préalable datée du 19 juillet 2024, réceptionnée le 25 juillet suivant par l’administration.
Sur la responsabilité de l’État :
7. La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en soit résulté un préjudice direct. A le caractère d’une faute, le manquement à l’obligation de sécurité à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier, et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante, a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que des contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.
8. Il résulte de l’instruction que, sur les navires de la marine nationale construits jusqu’à la fin des années 1980, l’amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et certains équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l’aéronavale. Il résulte de l’instruction que les matériaux à base d’amiante présents sur les bâtiments de la Marine nationale avaient tendance à se déliter en
raison des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux divers d’entretien en mer ou au bassin. Ces éléments n’étant d’ailleurs pas contestés par la ministre en défense.
9. Il résulte de ce qui précède que l’État employeur doit être regardé comme ayant fait preuve, dans ces conditions, d’une carence fautive dans la mise en œuvre effective, obligation
qui lui incombait, des mesures de protection contre les poussières d’amiante auxquelles
M. B... a pu être exposé ce qui est établi par l’attestation d’exposition en date du 26 mai 2011. Cette carence est de nature à engager sa responsabilité.
Sur l’indemnisation des préjudices :
En ce qui concerne le préjudice moral :
10. M. B..., estimant que son espérance de vie a été diminuée notablement du fait
de l’absorption par ses poumons de poussières d’amiante pendant ses années d’activité
professionnelle, soutient vivre dans un état d’anxiété.
11. Si M. B... n’a pas développé de pathologie asbestosique, il résulte de l’instruction qu’il est désormais admis, sur le plan scientifique, que l’inhalation de poussières d’amiante, sur une durée longue, peut, à plus ou moins long terme, et parfois vingt à trente ans après l’exposition, être la cause de cancers bronchiques mortels, les poussières d’amiante inhalées étant définitivement absorbées par les poumons sans que l’organisme puisse les éliminer. Cependant, ces
éléments ne suffisent pas, à eux seuls, à établir le préjudice moral invoqué par l’intéressé. Il lui appartient donc d’apporter devant le juge des éléments complémentaires probants relatifs à sa
situation personnelle.
12. A cet égard, il résulte de l’instruction, et plus particulièrement, de son attestation
d’exposition, que M. B..., ancien marin militaire, a été exposé au cours de sa carrière aux
poussières d’amiante sur une période de 21 ans et 8 mois et dans les conditions exposées plus haut, de nature à lui faire craindre d’être exposé à une maladie grave. Au demeurant, M. B... produit des attestations de proches affirmant qu’il présente une anxiété liée à son
exposition aux poussières d’amiante. Dès lors, il subit, à ce titre, un préjudice moral. Par suite, il sera fait une juste appréciation des circonstances particulières de l’espèce en évaluant la réparation de ce préjudice à la somme de 11 000 euros.
En ce qui concerne les troubles dans les conditions de l’existence :
13. Il résulte de l’instruction que M. B... ne verse au dossier aucun élément médical permettant d’établir qu’il est astreint à un suivi médical d’une fréquence et d’un inconfort
particulier de nature à engendrer un trouble dans ses conditions d’existence. Par suite, M. B... n’est pas fondé à demander la réparation de ce préjudice.
Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :
14. M. B... a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 11 000 euros à compter du 25 juillet 2024 date de réception de sa demande indemnitaire préalable, ainsi qu’il le sollicite. Les intérêts seront capitalisés à compter du 25 juillet 2025, date à laquelle une année d’intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais du litige :
15. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’État le versement à M. B... d’une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
Sur les dépens :
16. Aucun frais de cette nature n’ayant été engagé dans le cadre de la présente instance, les conclusions présentées par M. B... à ce titre ne peuvent qu’être rejetées.
D É C I D E :
Article 1er : L’État est condamné à verser à M. B... la somme de 11 000 euros en réparation de son préjudice moral d’anxiété avec intérêt au taux légal à compter du 25 juillet 2024 et de leur capitalisation à compter du 25 juillet 2025 puis à chaque échéance annuelle.
Article 2 : L’État versera à M. B... la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la ministre des armées et des anciens combattants.
Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
M. Lemoine, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
Mme Le Berre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
Le rapporteur,
signé
P. Le Roux
Le président,
signé
F. Lemoine
La greffière,
signé
P. Guéguen
La République mande et ordonne à la ministre des armées et des anciens combattants en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 9 avril, 11 juillet 2025, 15 juin 2026 et 22 juin 2026 M. A... B..., représenté par Me Boirot, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 19 mars 2025 par laquelle le ministre des armées, après la commission des recours des militaires, a rejeté sa demande d’indemnisation en date du 18 novembre 2024 résultant de son exposition professionnelle à l’inhalation de fibres d’amiante ;
2°) de condamner l’État lui à verser, d’une part, la somme 25 000 euros au titre de l'indemnisation de son préjudice d’anxiété lié à l’exposition à l’amiante, majorée des intérêts de droit à compter de la date de la première demande d’indemnisation formée le 19 juillet 2024 avec capitalisation des intérêts échues à compter de cette même formalité, et d’autre part, la somme de 10 000 euros à titre d'indemnisation du trouble dans ses conditions d'existence ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du Code de justice administrative ;
4°) de condamner l’État aux entiers dépens.
Il soutient que :
- la jurisprudence retient la carence fautive de l’État de nature à engager sa responsabilité, lorsque celui-ci n’a mis en œuvre aucune mesure de protection contre l’inhalation des particules d’amiante ;
- il a été militaire au sein de la marine nationale du 2 mars 1981 et le 20 mars 2006 ; au cours de cette période, aucune mesure de prévention n'a été mise en œuvre par la marine nationale ; il n'a reçu aucune information suffisante quant à sa possible exposition aux particules d'amiante ou aux risques de cette exposition sur sa santé ni aucune formation sur ce point, alors que la marine nationale avait pleine connaissance de ce danger ;
- l'attestation qui lui a été remise, le 26 septembre 2024, par la marine nationale reconnaît l’avoir exposé aux particules d’amiante, mettant sa santé en péril et violant son obligation de sécurité ;
- eu égard à la date de remise de cette attestation, la créance dont il se prévaut n’est pas atteinte pas la prescription quadriennale.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 25 juin 2025, 4 mai 2026 et 29 juin 2026, la ministre des armées et des anciens combattants conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à la minoration du montant du préjudice moral susceptible d’être retenu, au rejet de la demande au titre des troubles dans les conditions de l’existence, et en tout état de cause, au rejet du surplus de conclusions.
Elle soutient que :
- l’exception de prescription quadriennale doit être opposée à la demande de M. B... ;
- le montant d’indemnisation de M. B... doit être minoré.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de sécurité sociale ;
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 modifié ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Le Roux,
- les conclusions de M. Moulinier, rapporteur public,
- et les observations de Me Boirot, représentant M. B....
Considérant ce qui suit :
1. M. B... a été employé par la marine nationale et a servi, du 2 mars 1981 au 19 mars 2006, en qualité de mécanicien aéronautique, sur plusieurs navires au cours de sa carrière. Par une réclamation préalable du 19 juillet 2024, rejetée par décision du 8 octobre 2024 du Centre interarmées du soutien juridique, il a demandé au ministre des armées de réparer le préjudice moral et les troubles dans les conditions d’existence qu’il subit en raison de son exposition à l’inhalation de poussières d’amiante au cours de sa carrière. M. B... a alors saisi la commission de recours des militaires (CRM) le 18 novembre 2024 d’une même demande. Le 19 mars 2025, après consultation de la CRM, le ministre des armées a décidé de rejeter celle-ci. En conséquence, M. B... a saisi le tribunal afin que soit prononcée la condamnation de l’État à l’indemniser de ces préjudices.
Sur l’exception de prescription quadriennale :
2. Aux termes du premier alinéa de l’article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l’État, les départements, les communes et les établissements publics : « Sont prescrites, au profit de l'État, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n’ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l’année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis ». Aux termes de l’article 3 de la même loi : « La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui‑même ou par l’intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l’existence de sa créance ou de la créance de celui qu’il représente légalement ».
3. Il résulte de ces dispositions que, lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens des dispositions citées au point 2, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés. La créance indemnitaire relative à la réparation d’un préjudice présentant un caractère continu et évolutif doit être rattachée à chacune des années au cours desquelles ce préjudice a été subi. Dans ce cas, le délai de prescription de la créance relative à une année court, sous réserve des cas visés à l’article 3 de la loi du 31 décembre 1968, à compter du 1er janvier de l’année suivante, à la condition qu’à cette date le préjudice subi au cours de cette année puisse être mesuré. Le préjudice d’anxiété dont peut se prévaloir un employé de la marine nationale exposé à l’inhalation de poussières d’amiante naît de la conscience prise par celui‑ci qu’il court le risque élevé de développer une pathologie grave, et par là‑même d’une espérance de vie diminuée, à la suite de cette exposition. Dès lors que l’exposition a cessé, la créance se rattache non à chacune des années au cours desquelles l’intéressé souffre de l’anxiété dont il demande réparation, mais à la seule année au cours de laquelle la durée et l’intensité de l’exposition sont entièrement révélées, de sorte que le préjudice peut être exactement mesuré.
4. Aux termes de l’article 1er du décret du 18 juin 2013 relatif à la surveillance médicale post professionnelle des militaires exposés à des agents cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction : « Tout militaire radié des cadres ou des contrôles, inactif, demandeur d'emploi ou retraité et non titulaire d'une pension d'invalidité au titre d'une des affections liées à des agents désignés ci‑après, qui, du fait de ses fonctions au sein du ministère de la défense (…), a été exposé à des agents cancérogènes, au sens de l'article D. 461‑25 du code de la sécurité sociale, ou à des agents mutagènes ou toxiques pour la reproduction, définis à l'article R. 4412‑60 du code du travail, a droit, sur sa demande, à une surveillance médicale post professionnelle prise en charge par le dernier ministère employeur ». Selon l’article 2 de ce décret : « En cas d'exposition à l'un des agents mentionnés à l'article 1er, subie dans les conditions précisées à ce même article, l'organisme d'emploi du ministère de la défense (…) délivre une attestation d'exposition au militaire, dès la cessation de ses fonctions en son sein, établie avec le médecin de l'organisme d'emploi au vu de la fiche d'exposition définie par l'article R. 4412‑41 du code du travail. Cette attestation doit comporter les informations caractérisant l'exposition recueillies dans les conditions précisées par arrêté pour chaque agent cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction. / Si l'attestation d'exposition n'a pu être établie dès la cessation des fonctions concernées, elle sera délivrée à la demande de l'ancien militaire, sur présentation de la fiche d'exposition mentionnée à l'alinéa précédent ou sur la base d'une attestation signée du médecin de l'organisme d'emploi dont l'ancien militaire dépendait au moment de son exposition ou de témoignages ou de tout autre élément démontrant la matérialité de l'exposition. En l'absence de ces fiche, certificat ou autre élément, l'attestation d'exposition pourra être fournie à l'intéressé après une enquête administrative conduite par les organismes d'emploi en liaison avec les médecins et les services de prévention concernés. (…) ».
5. Il résulte de ces dispositions que l’attestation d’exposition est délivrée au militaire en vue de l’obtention d’une surveillance médicale post-professionnelle par l’organisme d’emploi du ministère des armées dès la cessation de ses fonctions en son sein et, dans le cas contraire, à la demande du militaire. Au regard du contenu de cette attestation, dont les mentions énumèrent précisément les périodes d’affectation du militaire sur des bâtiments renfermant des matériaux contenant de l’amiante au cours de sa carrière dans la marine nationale, l’intéressé doit être regardé comme ayant eu connaissance de l’étendue du risque à l’origine du préjudice moral et des troubles dans les conditions de l’existence dont il demande la réparation, à compter de la date à laquelle il en a eu connaissance, qui constitue le point de départ du délai de la prescription mentionnée au point 2.
6. La ministre des armées et des anciens combattants soutient que M. B... a produit une attestation d’exposition aux poussières d’amiante en date du 26 mai 2011 qui lui aurait été délivrée par le directeur du personnel militaire de la marine à la demande de l’intéressé cette même année. Toutefois, M. B... fait valoir, en produisant un courriel de l’administration daté du 26 septembre 2024 qui mentionne que « Par votre courriel du 19/09/2024, vous avez sollicité la direction du personnel de la Marine (DPM), afin d’obtenir une attestation d'exposition à l'amiante. Vous trouverez ci-joint la copie de votre attestation établie le 26/05/2011. », qu’antérieurement à cette communication il n’a jamais été destinataire de cette attestation. Par ailleurs, l’administration ne produit aucune preuve de notification de l’attestation en cause par un courrier qui lui aurait été adressé en Allemagne le 26 mai 2011, dont M. B... affirme sans être contredit, que ce courrier n’a pas été adressé à son adresse d’alors, connue de l’administration, et qu’il n’a jamais réceptionné. Par suite, la ministre n’est pas fondée à opposer l’exception de prescription quadriennale à la créance de M. B... dont il a demandé le paiement par réclamation préalable datée du 19 juillet 2024, réceptionnée le 25 juillet suivant par l’administration.
Sur la responsabilité de l’État :
7. La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en soit résulté un préjudice direct. A le caractère d’une faute, le manquement à l’obligation de sécurité à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier, et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante, a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que des contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.
8. Il résulte de l’instruction que, sur les navires de la marine nationale construits jusqu’à la fin des années 1980, l’amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et certains équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l’aéronavale. Il résulte de l’instruction que les matériaux à base d’amiante présents sur les bâtiments de la Marine nationale avaient tendance à se déliter en
raison des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux divers d’entretien en mer ou au bassin. Ces éléments n’étant d’ailleurs pas contestés par la ministre en défense.
9. Il résulte de ce qui précède que l’État employeur doit être regardé comme ayant fait preuve, dans ces conditions, d’une carence fautive dans la mise en œuvre effective, obligation
qui lui incombait, des mesures de protection contre les poussières d’amiante auxquelles
M. B... a pu être exposé ce qui est établi par l’attestation d’exposition en date du 26 mai 2011. Cette carence est de nature à engager sa responsabilité.
Sur l’indemnisation des préjudices :
En ce qui concerne le préjudice moral :
10. M. B..., estimant que son espérance de vie a été diminuée notablement du fait
de l’absorption par ses poumons de poussières d’amiante pendant ses années d’activité
professionnelle, soutient vivre dans un état d’anxiété.
11. Si M. B... n’a pas développé de pathologie asbestosique, il résulte de l’instruction qu’il est désormais admis, sur le plan scientifique, que l’inhalation de poussières d’amiante, sur une durée longue, peut, à plus ou moins long terme, et parfois vingt à trente ans après l’exposition, être la cause de cancers bronchiques mortels, les poussières d’amiante inhalées étant définitivement absorbées par les poumons sans que l’organisme puisse les éliminer. Cependant, ces
éléments ne suffisent pas, à eux seuls, à établir le préjudice moral invoqué par l’intéressé. Il lui appartient donc d’apporter devant le juge des éléments complémentaires probants relatifs à sa
situation personnelle.
12. A cet égard, il résulte de l’instruction, et plus particulièrement, de son attestation
d’exposition, que M. B..., ancien marin militaire, a été exposé au cours de sa carrière aux
poussières d’amiante sur une période de 21 ans et 8 mois et dans les conditions exposées plus haut, de nature à lui faire craindre d’être exposé à une maladie grave. Au demeurant, M. B... produit des attestations de proches affirmant qu’il présente une anxiété liée à son
exposition aux poussières d’amiante. Dès lors, il subit, à ce titre, un préjudice moral. Par suite, il sera fait une juste appréciation des circonstances particulières de l’espèce en évaluant la réparation de ce préjudice à la somme de 11 000 euros.
En ce qui concerne les troubles dans les conditions de l’existence :
13. Il résulte de l’instruction que M. B... ne verse au dossier aucun élément médical permettant d’établir qu’il est astreint à un suivi médical d’une fréquence et d’un inconfort
particulier de nature à engendrer un trouble dans ses conditions d’existence. Par suite, M. B... n’est pas fondé à demander la réparation de ce préjudice.
Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :
14. M. B... a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 11 000 euros à compter du 25 juillet 2024 date de réception de sa demande indemnitaire préalable, ainsi qu’il le sollicite. Les intérêts seront capitalisés à compter du 25 juillet 2025, date à laquelle une année d’intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais du litige :
15. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’État le versement à M. B... d’une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
Sur les dépens :
16. Aucun frais de cette nature n’ayant été engagé dans le cadre de la présente instance, les conclusions présentées par M. B... à ce titre ne peuvent qu’être rejetées.
D É C I D E :
Article 1er : L’État est condamné à verser à M. B... la somme de 11 000 euros en réparation de son préjudice moral d’anxiété avec intérêt au taux légal à compter du 25 juillet 2024 et de leur capitalisation à compter du 25 juillet 2025 puis à chaque échéance annuelle.
Article 2 : L’État versera à M. B... la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la ministre des armées et des anciens combattants.
Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
M. Lemoine, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
Mme Le Berre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
Le rapporteur,
signé
P. Le Roux
Le président,
signé
F. Lemoine
La greffière,
signé
P. Guéguen
La République mande et ordonne à la ministre des armées et des anciens combattants en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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