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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2502932

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2502932

vendredi 4 juillet 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2502932
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes a rejeté la requête de Mme B, ressortissante albanaise, qui contestait l'arrêté préfectoral du 9 octobre 2024 l'obligeant à quitter le territoire français. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et que le préfet avait procédé à un examen sérieux de sa situation, notamment au regard de ses liens familiaux et de son état de santé. Le tribunal a jugé que la décision ne méconnaissait pas l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, faute pour la requérante de démontrer une interdépendance suffisante avec son fils résidant en France. La solution retenue s'appuie sur les articles L. 611-1 et L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 avril 2025, Mme A B, représentée par Me Le Verger, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 octobre 2025 par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article L. 721-4 alinéa 2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation et méconnaît l'article L. 612-8 et l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2025, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 février 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Villebesseix.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, de nationalité albanaise, est entrée sur le territoire le 28 mai 2024 et a sollicité l'asile le 12 juillet. Sa demande a été rejetée par une décision du 22 août 2024 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides qui a été confirmée par une ordonnance du 2 décembre 2024 de la cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 9 octobre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Elle demande l'annulation de cet arrêté, qu'elle a exécuté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, l'arrêté litigieux vise les textes dont il est fait application dont les articles L. 611-1 et L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il comporte par ailleurs l'énoncé des considérations de fait qui le fondent permettant à l'intéressée de comprendre les motifs pour lesquels elle est obligée de quitter le territoire français. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des termes de l'arrêté que le préfet d'Ille-et-Vilaine a retenu que la requérante ne justifiait pas des liens d'une profonde interdépendance avec son fils présent sur le territoire national, que rien ne s'oppose à ce qu'il lui rende visite en Albanie, qu'elle ne démontre pas une vulnérabilité particulière qui rendrait indispensable la présence de son fils à ses côtés et que ses liens personnels et familiaux avec la France ne sont donc pas anciens, stables et intenses alors qu'elle a vécu jusqu'à l'âge de 72 ans dans son pays d'origine. Si Mme B fait valoir que le préfet n'a pas pris en compte sa vulnérabilité, sa dépendance et la situation régulière de son fils, il n'apparaît pas qu'elle aurait apporté au préfet des éléments démontrant que son fils la prenait effectivement en charge et les justifications susceptibles d'établir qu'elle ne pouvait effectivement plus vivre en Albanie. Dans ces conditions, il apparait que l'autorité administrative a procédé à un examen sérieux de sa situation au regard des éléments dont elle disposait.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

5. Mme B se prévaut de son état de santé, de sa situation de dépendance et de son isolement depuis le décès de son fils ainé. Cependant, par les pièces qu'elle apporte la requérante ne démontre pas l'existence de liens intenses et stables avec son fils, sa belle-fille, et leurs enfants en situation régulière sur le territoire. Il n'est pas démontré qu'elle serait sans aucune attache dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 72 ans ou qu'une tierce personne ne pourrait pas l'aider dans les actes de la vie quotidienne en cas de retour dans son pays d'origine. Ainsi, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

6. En premier lieu, la décision attaquée vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les articles L. 721-3, L. 721-4 et L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'autorité administrative précise en outre que " les craintes exprimées par Madame A B en cas de retour dans son pays d'origine, l'Albanie, ont été jugées infondées par l'OFPRA ; que compte tenu de ces éléments et de ceux portés à la connaissance de l'administration préfectorale, Madame A B n'établit pas être exposée à des peines ou traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la CESDH en cas de retour dans son pays d'origine ou tout autre pays où elle est légalement admissible ". Elle a ainsi suffisamment motivé sa décision.

7. En deuxième lieu, n'ayant pas démontré l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi doit être annulée en conséquence de l'illégalité de cette décision.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile;2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

9. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

10. Si Mme B fait valoir qu'elle souffre de diabète et d'épilepsie, qu'elle n'est pas autonome dans son quotidien et nécessite donc la présence de son fils, elle ne démontre pas qu'elle ne pourrait pas être soignée et aidée par une tierce personne dans son pays d'origine. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et celui tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

12. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le comportement de la requérante ne constitue pas une menace pour l'ordre public, qu'elle n'a pas fait l'objet de précédente mesure d'éloignement et qu'à la date de la décision attaquée, son fils et sa belle-fille étaient titulaires d'un titre de séjour en cours de validité dont ils avaient demandé le renouvellement. Ses petits-enfants sont scolarisés en France. Ainsi, malgré la courte durée de présence de la requérante, le préfet a commis une erreur d'appréciation et méconnu les article L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en édictant à l'encontre de Mme B une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens dirigés contre l'interdiction de retour sur le territoire français que l'arrêté du 9 octobre 2024 doit être annulé en tant qu'il interdit à Mme B de retourner sur le territoire français pendant un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

14. Dès lors que le jugement annule seulement l'interdiction de retour sur le territoire français, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions à fin d'injonction et d'astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Son avocate peut donc se prévaloir de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Cependant, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 octobre 2024 est annulé en tant qu'il comporte une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2025, à laquelle siégeaient :

M. Radureau, président,

M. Grondin, premier conseiller,

Mme Villebesseix, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2025.

La rapporteure,

signé

J. Villebesseix

Le président,

signé

C. Radureau

La greffière d'audience,

signé

A.Bruézière

La République mande et ordonne au préfet d'Ille-et-Vilaine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°250293

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