Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2503139

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2503139
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation6ème Chambre
Avocat requérantSOCIETE D'AVOCATS MICHEL LEDOUX & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 6 mai 2025, M. A... B..., représenté par Me Quinquis, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision de rejet partiel du 28 mars 2025 prise par la commission de recours des militaires (CRM) ;

2°) de condamner l’État à lui verser la somme de 15 000 euros, en réparation du préjudice moral qu’il estime avoir subi en raison de son exposition à l’amiante et la somme de 12 000 euros, en réparation des troubles dans ses conditions d’existence, et d’assortir l’indemnisation des préjudices des intérêts de droit à compter de la demande d’indemnisation formée devant la commission des recours militaires, avec capitalisation de ces intérêts ;

3°) de mettre à la charge de l’État le versement d’une somme de 2 000 euros à son conseil en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- l’État employeur a failli à ses obligations en ne mettant pas effectivement en œuvre les règles applicables en matière d’hygiène et de sécurité propre à soustraire les travailleurs placés sous sa responsabilité au risque d’exposition aux pourssières d’amiante ;
- il a été, dans le cadre de son activité professionnelle, exposé aux poussières d’amiante sur une longue durée et sans la moindre protection individuelle ;
- il se trouve dans une situation d’inquiétude permanente (anxiété), craignant d’apprendre qu’il est atteint d’une grave maladie ; il est fondé à solliciter une somme de 15 000 euros au titre de son préjudice moral ;
- il est fondé à solliciter la réparation de son préjudice résultant de son trouble dans les conditions d’existence.

Par une mémoire en défense, enregistré le 11 juin 2026, la ministre des armées et des anciens combattants conclut à la minoration de la créance de M. B....

Elle fait valoir que :
- les périodes postérieures à l’année 2001 ne peuvent être retenues dans le calcul de l’indemnisation du préjudice moral, les marins ne pouvant plus, à compter de cette année, être soumis à une exposition active aux poussières d’amiante ;
- le requérant n’apporte pas, pour les périodes postérieures à l’année 2001, d’une exposition passive aux poussières d’amiante ; en ce sens, il n’apporte pas la preuve que les matériaux des bâtiments sur lesquels il a exercé étaient en état de détérioration et que cette détérioration conduisait à l’échappement de fibres d’amiante ;
- le préjudice tiré du trouble dans les conditions d’existence n’est pas établi.


Vu les autres pièces du dossier.


Vu :
- le code de la santé publique ;
- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 modifié ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Le Roux ;
- et les conclusions de M. Moulinier, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B..., ancien militaire de la marine nationale, spécialité mécanicien naval (MECAN), estime l’État employeur responsable d’une carence fautive, dès lors que ce dernier n’a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition aux poussières d’amiante durant sa carrière dans la marine nationale. Par une demande indemnitaire du 10 juillet 2024, M. B... a sollicité la réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence résultant de son exposition aux poussières d’amiante au cours de sa carrière. Par un courrier du 7 octobre 2024, la ministre des armées a transmis à M. B... un protocole transactionnel, lui proposant une indemnisation de 2 500 euros en réparation des préjudices subis. M. B... a refusé de souscrire au protocole transactionnel et a, par suite, saisi la commission de recours de militaires (CRM), le 8 novembre 2024, d’une demande d’indemnisation de ses préjudices. Cette demande a été partiellement rejetée par la CRM, par une décision du 28 mars 2025, notifiée le 4 avril suivant. Par un courrier du 8 avril 2025, la ministre des armées a transmis au requérant un nouveau protocole transactionnel, lui proposant une indemnisation de 3 750 euros. M. B... a de nouveau refusé de souscrire à ce protocole transactionnel. M. B... demande l’annulation de la décision de la CRM rejetant partiellement sa demande et la condamnation de l’État à l’indemniser de ses préjudices.

Sur la responsabilité de l’État :

2. La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en soit résulté un préjudice direct. A le caractère d’une faute, le manquement à l’obligation de sécurité de résultat à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier, et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante, a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que les contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.

3. Il résulte de l’instruction que, sur les navires de la marine nationale construits jusqu’à la fin des années 1980, l’amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l’aéronavale. Ces matériaux d’amiante avaient tendance à se déliter du fait des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux d’entretien en mer ou en bassin. En conséquence, les marins servant sur les bâtiments de la marine nationale, qui ont vécu et travaillé dans un espace souvent confiné, sont susceptibles d’avoir été exposés à l’inhalation de poussières d’amiante.

4. En l’espèce, la ministre des armées et des anciens combattants reconnaît la responsabilité de l’État pour la période du 11 janvier 1995 au 1er juillet 2001, ce qui s’est notamment traduit par la proposition, à M. B..., de deux protocoles transactionnels par des courriers du 7 octobre 2024 et du 8 avril 2025 qu’il a refusé. Si la ministre soutient que des prescriptions ont été mises en place afin de garantir aux travailleurs une protection contre l’exposition à l’amiante, elle n’apporte toutefois pas la preuve que des mesures de protection et de prévention aient été effectivement mises en œuvre et reçu concrètement exécution au sein de la marine nationale durant l’affectation de M. B... à bord de ses bâtiments, ni que ce dernier en ait bénéficié à titre personnel, la ministre se bornant à se référer à la publication de dispositions générales visant à assurer notamment la protection individuelle et collective des marins contre les poussières d’amiante, notamment l’instruction n° 102 du 25 janvier 2001 et ce, seulement pour la période postérieure à l’entrée en vigueur du décret n° 96-1133 du 24 décembre 1996 relatif à l’interdiction de l’amiante. Dans ces circonstances, M. B... doit être regardé comme ayant été exposé aux poussières d’amiante du fait de ses conditions de vie au travail et ce, y compris pour la période postérieure au 1er juillet 2001.

5. En l’espèce, M. B... justifie, par la production d’un état général des services, avoir exercé ses fonctions au sein notamment des navires « Jeanne d’Arc », « Beveziers », « La Praya », « Ouessant », « La Belle Poule », « Triomphant », « Téméraire » et « Agosta », entre 1993 et 2008. Ainsi, ce document qui récapitule précisément les affectations de M. B... permet de suffisamment caractériser l’existence d’un risque pour ce marin d’avoir été exposé à l’inhalation de poussières d’amiante, et contre lequel aucune mesure de protection particulière n’a effectivement été mise en œuvre.

6. Compte tenu de ces éléments, la carence de l’État employeur est de nature à engager sa responsabilité.

Sur les préjudices :


En ce qui concerne le préjudice moral :

7. La personne qui recherche la responsabilité d’une personne publique en sa qualité d’employeur et qui fait état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d’amiante susceptible de l’exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l’anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu’elle établit que l’éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a le droit à l’indemnisation de ce préjudice sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.

8. Doivent ainsi être regardées comme faisant état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu’elles ont été exposées à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable, les personnes qui justifient avoir été, dans l’exercice de leurs fonctions, conduites à intervenir sur des matériaux contenant de l’amiante et, par suite, directement exposées à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux. Doivent également être regardés comme justifiant d’un préjudice d’anxiété indemnisable, eu égard à la spécificité de leur situation, les marins qui, sans intervenir directement sur des matériaux amiantés, établissent avoir, pendant une durée significativement longue, exercé leurs fonctions et vécu, de nuit comme de jour, dans un espace clos et confiné comportant des matériaux composés d’amiante, sans pouvoir, en raison de l’état de ces matériaux et des conditions de ventilation des locaux, échapper au risque de respirer une quantité importante de poussières d’amiante.

9. M. B..., craignant l’apparition d’une pathologie asbestosique imputable à l’absorption, par ses poumons, de poussières d’amiante pendant ses années d’activité professionnelle, soutient vivre dans un état d’anxiété.

10. Si M. B... n’est pour l’heure pas victime d’une pathologie asbestosique, il est désormais scientifiquement admis que l’inhalation, sur une longue durée, de poussières d’amiante est susceptible d’entraîner, à plus ou moins long terme, et parfois plusieurs dizaines d’années après l’exposition, des cancers bronchiques mortels, les poussières d’amiante inhalées étant définitivement absorbées par les poumons sans que l’organisme ne puisse les éliminer. Cependant, ces éléments ne suffisent pas, à eux seuls, à établir le préjudice moral invoqué par l’intéressé. Il lui appartient donc d’apporter devant le juge des éléments complémentaires probants relatifs à sa situation personnelle.

11. A cet égard, à défaut de produire une attestation d’exposition aux poussières d’amiante qui peut être établie par l’employeur à la demande du militaire, l’état général des services de l’intéressé permet d’établir qu’il a pu, en raison de l’utilisation massive, durant plusieurs années, d’amiante dans les bâtiments de la Marine nationale sur lesquels il a exercé ses fonctions, être amené à inhaler, au cours de ses différentes affectations, des poussières d’amiante. Si la ministre des armées soutient, sans être contestée, qu’il ne peut être pris en compte, dans le calcul de la durée d’exposition du requérant aux poussières d’amiante, que les périodes d’affectation effective sur les navires rappelés au point 5 et non la totalité des services effectués, il reste que M. B... a bien été exposé durant les périodes d’embarquement effectifs sur une durée totale de 11 ans, 9 mois et 19 jours, à l’exclusion des périodes de formation et des affectations hors navires. Dans ces circonstances, il justifie d’un préjudice moral, lequel présente un lien direct et certain avec la carence fautive de l’État en sa qualité d’employeur. Il sera fait

une juste appréciation du préjudice moral de l’intéressé, qui vit dans la crainte de développer subitement une grave pathologie, en lui allouant la somme de 8 000 euros.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d’existence :

12. En l’espèce, si M. B... soutient que ses projets de vie sont affectés par la certitude de souffrir d’une espérance de vie amoindrie et par la nécessité de s’astreindre à vie à un suivi médical spécifique et régulier, il ne verse au dossier aucun élément de nature à démontrer qu’il serait effectivement astreint à un suivi médical d’une fréquence et d’un inconfort tels qu’il caractériserait à lui seul un trouble dans ses conditions d’existence. Par suite, M. B... n’est pas fondé à solliciter la réparation de ce préjudice.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

13. M. B... a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 8 000 euros à compter du 13 novembre 2024 date de réception de son recours par la CRM, ainsi qu’il le sollicite. Les intérêts seront capitalisés à compter du 13 novembre 2025, date à laquelle une année d’intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

14. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’État le versement à M. B... d’une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.


DÉCIDE :

Article 1er : L’État est condamné à verser à M. B... la somme de 8 000 euros en réparation de son préjudice moral d’anxiété avec intérêt au taux légal à compter du 13 novembre 2024 et de leur capitalisation à compter du 13 novembre 2025 puis à chaque échéance annuelle.

Article 2 : L’État versera à M. B... la somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la ministre des armées et des anciens combattants.

Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

M. Lemoine, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
Mme Le Berre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


Le rapporteur,


signé


P. Le Roux

Le président,


signé


F. Lemoine

La greffière,


signé


P. Guéguen

La République mande et ordonne à la ministre des armées et des anciens combattants en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.