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Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2503903

lundi 2 novembre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2503903
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantDUBREUIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :


Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 juin 2025 et 24 avril 2026, l’association Bretagne Vivante-SEPNB, l’association LPO Bretagne et l’association One Voice, représentées par Me Dubreuil, demandent au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 19 mai 2025 par lequel le préfet des Côtes-d’Armor a autorisé la destruction et l’effarouchement de 7 000 choucas des tours entre la date de signature de l’arrêté et le 30 septembre 2025 sur l’ensemble du département des Côtes-d’Armor ;

2°) de mettre à la charge de l’État la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :
- elles ont intérêt et capacité pour agir ;
- à titre principal, l’arrêté méconnaît l’autorité de la chose jugée par la cour administrative d’appel de Nantes ;
- à titre subsidiaire, il méconnaît l’article L. 411-2 du code de l’environnement.


Par un mémoire en défense, enregistré le 23 avril 2026, le préfet des Côtes-d’Armor, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.


La chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor n’a pas présenté d’observations.


Vu :
- l’ordonnance n° 2503904 du 30 juin 2025 de la juge des référés du tribunal administratif de Rennes ;
- les autres pièces du dossier.

Vu :
- la directive 2009/147/CE dite directive Oiseaux du 30 novembre 2009 ;
- le code de l’environnement ;
- l’arrêté du 19 février 2007 fixant les conditions de demande et d'instruction des dérogations définies au 4° de l'article L. 411-2 du code de l'environnement portant sur des espèces de faune et de flore sauvages protégées ;
- l’arrêté du 29 octobre 2009 ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Villebesseix,
- les conclusions de M. Desbourdes, rapporteur public,
- et les observations de Mme Y..., représentant l’association Bretagne Vivante-SEPNB.



Considérant ce qui suit :

1. La chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor a déposé une demande de dérogation aux dispositions des articles L. 411-1 et L. 411-2 du code de l’environnement afin que soit autorisé le prélèvement de choucas des tours. Par un arrêté du 19 mai 2025, le préfet des Côtes-d’Armor a autorisé le prélèvement et l’effarouchement de 7 000 choucas des tours à compter de la date de signature de l’arrêté jusqu’au 30 septembre 2025. Les associations Bretagne Vivante-SEPNB, LPO Bretagne et One Voice demandent l’annulation de cet arrêté. Par une ordonnance du 30 juin 2025, la juge des référés du tribunal administratif de Rennes a ordonné la suspension de l’exécution de cet arrêté au motif que le moyen tiré de la méconnaissance de l’article L. 411-2 du code de l’environnement était propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l’arrêté contesté.


Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. Lorsque le requérant choisit de hiérarchiser, avant l’expiration du délai de recours, les prétentions qu’il soumet au juge de l’excès de pouvoir en fonction de la cause juridique sur laquelle reposent, à titre principal, ses conclusions à fin d’annulation, il incombe au juge de l’excès de pouvoir de statuer en respectant cette hiérarchisation, c’est-à-dire en examinant prioritairement les moyens qui se rattachent à la cause juridique correspondant à la demande principale du requérant.


3. Les associations Bretagne Vivante-SEPNB, LPO Bretagne et One Voice demandent à ce que leurs conclusions à fin d’annulation reposent à titre principal, sur le moyen tiré de la méconnaissance de l’autorité de la chose jugée et à titre subsidiaire sur le moyen tiré de la méconnaissance de l’article L. 411-2 du code de l’environnement.

En ce qui concerne le cadre juridique du litige :

4. Aux termes de l’article L. 411-1 du code de l’environnement : « I. - Lorsqu'un intérêt scientifique particulier, le rôle essentiel dans l'écosystème ou les nécessités de la préservation du patrimoine naturel justifient la conservation de sites d'intérêt géologique, d'habitats naturels, d'espèces animales non domestiques ou végétales non cultivées et de leurs habitats, sont interdits : / 1° La destruction ou l'enlèvement des œufs ou des nids, la mutilation, la destruction, la capture ou l'enlèvement, la perturbation intentionnelle, (…). ». Aux termes de l’article L. 411- 2 de ce code : « I. – Un décret en Conseil d'État détermine les conditions dans lesquelles sont fixées : / (…) 4° La délivrance de dérogations aux interdictions mentionnées aux 1°, 2° et 3° de l'article L. 411-1, à condition qu'il n'existe pas d'autre solution satisfaisante, pouvant être évaluée par une tierce expertise menée, à la demande de l'autorité compétente, par un organisme extérieur choisi en accord avec elle, aux frais du pétitionnaire, et que la dérogation ne nuise pas au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle : (….)/ b) Pour prévenir des dommages importants notamment aux cultures, à l'élevage, aux forêts, aux pêcheries, aux eaux et à d'autres formes de propriété ; (…). ».

5. Aux termes de l’article R. 411-1 du code de l’environnement : « Les listes des espèces animales non domestiques et des espèces végétales non cultivées faisant l'objet des interdictions définies par l'article L. 411-1 sont établies par arrêté conjoint du ministre chargé de la protection de la nature et soit du ministre chargé de l'agriculture, soit, lorsqu'il s'agit d'espèces marines, du ministre chargé des pêches maritimes. (…) ». Aux termes de l’article R. 411-6 du même code : « Les dérogations définies au 4° de l'article L. 411-2 sont accordées par le préfet. (…) ».

6. L’arrêté du 29 octobre 2009 des ministres chargés de l’agriculture et de l’environnement fixe la liste des oiseaux protégés sur l’ensemble du territoire, parmi lesquels figure le choucas des tours, et précise les modalités de sa protection. L’article 3 de cet arrêté précise que : « I. ― Sont interdits sur tout le territoire métropolitain et en tout temps : ― la destruction intentionnelle ou l'enlèvement des œufs et des nids ; ― la destruction, la mutilation intentionnelles, la capture ou l'enlèvement des oiseaux dans le milieu naturel ; ― la perturbation intentionnelle des oiseaux, notamment pendant la période de reproduction et de dépendance, pour autant que la perturbation remette en cause le bon accomplissement des cycles biologiques de l'espèce considérée. II. ― Sont interdites sur les parties du territoire métropolitain où l'espèce est présente ainsi que dans l'aire de déplacement naturel des noyaux de populations existants la destruction, l'altération ou la dégradation des sites de reproduction et des aires de repos des animaux. Ces interdictions s'appliquent aux éléments physiques ou biologiques réputés nécessaires à la reproduction ou au repos de l'espèce considérée, aussi longtemps qu'ils sont effectivement utilisés ou utilisables au cours des cycles successifs de reproduction ou de repos de cette espèce et pour autant que la destruction, l'altération ou la dégradation remette en cause le bon accomplissement de ces cycles biologiques. (…) ».

7. Il résulte de l’article L. 411-1 et du I de l’article L. 411-2 du code de l’environnement que la destruction ou la perturbation des espèces animales protégées, ainsi que la destruction ou la dégradation de leurs habitats, sont interdites. Toutefois, l’autorité administrative peut déroger à ces interdictions dès lors que sont remplies trois conditions distinctes et cumulatives tenant d’une part, à l’absence de solution alternative satisfaisante, d’autre part, à la condition de ne pas nuire au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle et, enfin, à la justification de la dérogation par l’un des cinq motifs limitativement énumérés et parmi lesquels figure la prévention des dommages importants notamment aux cultures et à d’autres formes de propriété.

8. La condition tenant à l’absence de solution alternative satisfaisante doit être regardée comme satisfaite dans le cas où il n’existe pas, parmi les solutions alternatives préalablement étudiées, d’autre solution qui soit appropriée aux besoins à satisfaire, aux moyens susceptibles d’être employés pour le projet et aux objectifs poursuivis et qui permettrait de porter une moindre atteinte à la conservation des espèces protégées.

En ce qui concerne la légalité de l’arrêté attaqué :

S’agissant de la justification de la dérogation :

9. Il est constant que les choucas des tours, dans le département des Côtes-d’Armor, occasionnent des dégâts importants aux cultures agricoles, au sens des dispositions du b) du 4° du I de l’article L. 411-2 du code de l’environnement.

S’agissant de l’existence d’une solution alternative satisfaisante aux prélèvements :

10. Il ressort de l’étude de l’université de Rennes, que la pertinence du choix fait de la destruction et de l’effarouchement dans le département depuis plusieurs années « doit être remise en cause », y compris au regard de la volonté affirmée de préserver les cultures. Il est observé que l’augmentation de la population de choucas des tours est directement liée au fait qu’ils trouvent, ou non, des lieux de nidification caverneux, tels que des conduits de cheminée, où 84 % nichent, et une alimentation qui leur convient aux abords immédiats, dès lors qu’ils se déplacent peu par la suite. Ainsi, ce document relève, à l’issue d’une présentation détaillée et non contestée de l’écologie de cette espèce, que « les deux paramètres principaux à la base de la dynamique démographique de la population de choucas des tours sont, d’une part, la disponibilité en substrats de nidification et, d’autre part, la disponibilité en ressources trophiques de qualité ». Ses auteurs poursuivent en indiquant qu’il existe ainsi des alternatives, efficaces et pérennes, à la destruction de ces oiseaux, telles que l’obstruction des cheminées afin de réguler leur nidification, et la limitation de leur accès aux ressources agricoles pour se nourrir. A ce dernier titre, ils évoquent le recours à l’utilisation de répulsifs, la limitation des accès aux tas d’ensilages, un assolement éloigné des sites urbanisés où ces oiseaux nidifient ou bien encore des pratiques de diversion, par agrainage ciblé, éloignées des semis. Dans son avis sur la demande de dérogation, le conseil scientifique régional du patrimoine naturel de Bretagne a relevé que « Aucune mesure de protection concrète des silos, des zones d’ensilage et de plantation d’un couvert végétal juste après la récolte n’est prévue, ce qui aurait pour conséquence de limiter la disponibilité alimentaire des oiseaux. ». Il a également indiqué qu’il « soutient et encourage les démarches visant à améliorer les connaissances sur la biologie et la démographie du Choucas des tours, ainsi que les initiatives de terrain pour réduire la disponibilité des sites de nidification et des ressources alimentaires. Ces actions constituent, à ses yeux, les seuls leviers réellement efficaces à long terme pour réguler les populations en précisant que « La diminution de la disponibilité du maïs en hiver, notamment autour des bâtiments et silos agricoles, est identifiée comme un enjeu central. ». Il ressort par ailleurs du dossier de demande de dérogation qu’un fonds vert agréé par l’État va permettre entre 2025 et 2027 d’explorer la piste de l’engrillagement, mais « compte tenu du nombre de cheminées à protéger, de la forte présence d’habitat ancien », l’absence d’évaluation du coût de l’expérimentation d’obturation des cheminées « ne permet pas de se projeter vers une mise en œuvre effective. ».

11. Or, il ressort des pièces du dossier que l’arrêté attaqué n’indique pas les raisons pour lesquelles la limitation de la nidification des choucas des tours, notamment par l’obstruction des cheminées, ne constituerait pas une autre solution satisfaisante alternative à la destruction de 7 000 spécimens. Si cette mesure requiert elle-même une dérogation à l’article L. 411-1 du code de l’environnement, l’arrêté n’explique pas en quoi elle serait inadaptée à la protection des cultures, ni au regard des moyens nécessaires à sa mise en œuvre, en particulier de leur coût et des démarches à accomplir, ni au regard de l’objectif de réduction du nombre de choucas des tours. Il n’indique pas davantage en quoi cette mesure ne permettrait pas de porter une moindre atteinte à la conservation de l’espèce protégée. Par ailleurs, si des tests agronomiques ont été mis en œuvre, il ne ressort pas des pièces du dossier que des mesures permettant de limiter l’accès à la nourriture, et notamment aux tas d’ensilage, bâtiments et silos agricoles, en hiver, auraient été mises en place. Ainsi, alors que la limitation de l’accès à la nourriture, notamment en période hivernale, est identifiée comme une solution alternative aux prélèvements des choucas des tours et alors que cette problématique est connue depuis plusieurs années, il ne ressort pas des pièces du dossier qu’elle aurait été sérieusement recherchée. Enfin, si l’arrêté indique que des dispositifs d’effarouchement ne peuvent pas être systématiquement utilisés, il n’explique pas en quoi ces mesures alternatives au prélèvement de 7 000 spécimens de choucas des tours ne seraient pas adaptées aux objectifs poursuivis.

12. Il s’ensuit que le préfet des Côtes-d’Armor ne démontre pas l’absence de solutions alternatives au prélèvement des choucas des tours. Par suite, l’une des conditions prévues par l’article L. 411-2 du code de l’environnement n’étant pas remplie, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être accueilli.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner l’autre moyen de la requête, que l’arrêté du 19 mai 2025 doit être annulé.


Sur les frais liés au litige :

14. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État une quelconque somme au titre des frais exposés par les associations Bretagne Vivante-SEPNB, LPO Bretagne et One Voice et non compris dans les dépens.





D É C I D E :





Article 1er : L’arrêté du 19 mai 2025 par lequel le préfet des Côtes-d’Armor a autorisé la destruction et l’effarouchement de 7 000 choucas des tours entre la date de signature de l’arrêté et le 30 septembre 2025 sur l’ensemble du département des Côtes-d’Armor est annulé.



Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à l’association Bretagne Vivante-SEPNB, première dénommée, à la chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor et à la ministre de la transition écologique, à la biodiversité et aux négociations internationales sur le climat et la nature.

Copie en sera adressée au préfet des Côtes-d’Armor.



Délibéré après l'audience du 8 octobre 2026, à laquelle siégeaient :

M. Martin, premier conseiller faisant fonction de président,
Mme Pellerin, première conseillère,
Mme Villebesseix, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2026.



La rapporteure,


signé


J. Villebesseix
Le premier conseiller faisant
fonction de président,


signé

F. Martin

La greffière,


signé


I. Le Vaillant



La République mande et ordonne à la ministre de la transition écologique, à la biodiversité et aux négociations internationales sur le climat et la nature en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.