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AccueilJurisprudence administrativeN° TA35-2504940

Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2504940

jeudi 31 juillet 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rennes
SectionTribunal Administratif de Rennes
N° DossierTA35-2504940
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationEloignement urgent
Avocat requérantDESSOLIN

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rennes a examiné la requête de M. A, ressortissant turc, contestant l'arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine ordonnant son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile. Le requérant invoquait notamment la méconnaissance du droit à l'information prévu par le règlement (UE) n° 604/2013 et l'expiration des délais de transfert de six mois prévus à l'article 29 du même règlement. Le tribunal a constaté que le transfert n'avait pas été exécuté dans le délai légal de six mois à compter de l'acceptation de la reprise en charge par la Croatie, rendant la France responsable de l'examen de la demande d'asile. En conséquence, le tribunal a annulé l'arrêté de transfert et enjoint au préfet de délivrer une attestation de demandeur d'asile à M. A.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 juillet 2025, M. B A, représenté par Me Dessolin, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 février 2024, notifié le 2 juillet 2025, par lequel le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé de son transfert aux autorités croates ;

3°) d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine, ou à toute autre autorité compétente de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer sans délai une attestation de demandeur d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxe au titre de l'article article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête n'est pas tardive ;

- l'arrêté attaqué méconnaît le droit à l'information prévu par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas établi que les brochures requises lui ont été remises, dans une langue qu'il comprend, dès le début de la procédure de détermination de l'État responsable de sa demande d'asile ;

- il est entaché d'une erreur de fait au regard des dispositions des articles 15, 18 et 19 du règlement (UE) n° 1560/2003 de la commission du 2 septembre 2003, dès lors qu'il n'est pas établi que les autorités croates auraient été destinataires d'une demande de prise en charge ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, dès lors que la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile, les délais d'exécution de son transfert de six mois et dix-huit-mois en cas de fuite depuis l'acceptation de sa reprise en charge par les autorités croates étant écoulés ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle et méconnaît les dispositions du 2° de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, celles des articles 3 et de 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ainsi que celles de l'article L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte tenu de l'existence en Croatie de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 juillet 2025, le préfet d'Ille-et-Vilaine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Pellerin, première conseillère, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pellerin,

- les observations de Me Louis substituant Me Dessolin, représentant M. A, qui n'était pas présent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. C, représentant le préfet d'Ille-et-Vilaine, qui maintient ses écritures.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique en application de l'article R. 922-16 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc, né le 10 juin 2000, est entré en France le 28 octobre 2023 et a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 27 novembre 2023 auprès de la préfecture du Val-d'Oise. Par un arrêté du 22 février 2024, notifié le 2 juillet 2025, dont M. A demande l'annulation, le préfet d'Ille-et-Vilaine a décidé le transfert de l'intéressé aux autorités croates en vue de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la légalité de l'arrêté de transfert aux autorités espagnoles :

3. Aux termes de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : () / b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ; () ". Aux termes de l'article 29 du même règlement : " 1. Le transfert du demandeur () vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. () ".

4. L'expiration des délais fixés à l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013, qui court à compter de l'acceptation du transfert par l'État requis, a pour conséquence qu'en application des dispositions du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement, l'État requérant devient responsable de l'examen de la demande de protection internationale.

5. Il ressort des pièces du dossier que le 9 décembre 2023, les autorités croates ont accepté de reprendre en charge M. A dont la demande d'asile est en cours d'examen et que le délai de six mois à compter de cette acceptation dont disposait les autorités françaises pour exécuter ce transfert, soit avant le 9 juin 2024, a été porté à dix-huit mois, soit avant le 9 juin 2025, au motif que M. A a pris la fuite. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté de transfert attaqué, édicté le 22 février 2024, a été notifié au requérant le 2 juillet 2025, soit après la date d'expiration du délai maximum de dix-huit mois précité. Ainsi, le transfert du requérant n'a nécessairement pas été exécuté dans le délai maximum de dix-huit mois à compter de l'acceptation, le 9 décembre 2023, par les autorités croates de la requête aux fins de reprise en charge de M. A. Par suite, M. A est fondé à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 précité et que la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au motif de l'annulation de la décision de transfert de M. A vers la Croatie, le présent jugement implique nécessairement que sa demande d'asile soit instruite en France. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet d'Ille-et-Vilaine, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'enregistrer la demande d'asile de l'intéressé en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile.

Sur les frais liés au litige :

8. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi susvisée du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et, sous réserve que l'avocate du requérant renonce à percevoir la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à Me Dessolin. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A.

DÉCIDE :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine en date du 22 février 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet d'Ille-et-Vilaine, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Dessolin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Dessolin, avocate de M. A, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Dessolin et au ministre d'État, ministre de l'intérieur.

Copie pour information au préfet d'Ille-et-Vilaine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 juillet 2025.

La magistrate désignée,

signé

C. PellerinLa greffière d'audience,

signé

A. Gauthier

La République mande et ordonne au ministre d'État, ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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