Tribunal Administratif de Rennes — Décision N° TA35-2506778
jeudi 1 octobre 2026
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rennes |
| Section | Tribunal Administratif de Rennes |
| N° Dossier | TA35-2506778 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 6ème Chambre |
| Avocat requérant | SOCIETE D'AVOCATS MICHEL LEDOUX & ASSOCIES |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 octobre 2025, M. A... B..., représenté par Me Quinquis, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 25 août 2025 prise la commission de recours des militaires (CRM) et rejetant explicitement sa demande indemnitaire ;
2°) de condamner l’État à lui verser la somme de 15 000 euros, en réparation du préjudice moral qu’il estime avoir subi en raison de son exposition à l’amiante et la somme de 12 000 euros, en réparation des troubles dans ses conditions d’existence, et d’assortir l’indemnisation des préjudices des intérêts de droit à compter de la demande d’indemnisation formée devant la commission des recours militaires, avec capitalisation de ces intérêts ;
3°) de mettre à la charge de l’État le versement d’une somme de 2 000 euros à son conseil en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’État employeur a failli à ses obligations en ne mettant pas effectivement en œuvre les règles applicables en matière d’hygiène et de sécurité propre à soustraire les travailleurs placés sous sa responsabilité au risque d’exposition aux pourssières d’amiante ;
- il a été, dans le cadre de son activité professionnelle, exposé aux poussières d’amiante sur une longue durée et sans la moindre protection individuelle ;
- il se trouve dans une situation d’inquiétude permanente (anxiété), craignant d’apprendre qu’il est atteint d’une grave maladie ; il est fondé à solliciter une somme de 15 000 euros au titre de son préjudice moral ;
- il est fondé à solliciter la réparation de son préjudice résultant des troubles dans les conditions d’existence à hauteur de 12 000 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 octobre 2025, la ministre des armées et des combattants conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- les périodes postérieures à l’année 2001 ne peuvent être retenues dans le calcul de l’indemnisation du préjudice moral, les marins ne pouvant plus, à compter de cette année, être soumis à une exposition active aux poussières d’amiante ;
- le requérant n’apporte pas, pour les périodes postérieures à l’année 2001, la preuve d’une exposition passive aux poussières d’amiante ; en ce sens, les attestations d’anciens marins versées au dossier ne constituent pas des éléments de preuve suffisamment probants ;
- le préjudice tiré du trouble dans les conditions d’existence n’est pas établi.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 modifié ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Le Roux ;
- et les conclusions de M. Moulinier, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B..., né le 7 mars 1988, ancien militaire de la marine nationale, spécialité mécanicien naval (MECAN), estime l’État employeur responsable d’une carence fautive, dès lors que ce dernier n’a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition aux poussières d’amiante durant sa carrière à la marine nationale. Par une demande indemnitaire du 27 novembre 2024, réceptionnée le 2 décembre suivant, M. B... a sollicité la réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence résultant de son exposition aux poussières d’amiante au cours de sa carrière. Par un courrier du 21 février 2025, le centre interarmées du soutien juridique du ministère des armées a rejeté sa demande. M. B... a alors saisi la commission de recours des militaires (CRM) d’une demande indemnitaire du 4 avril 2025, réceptionnée le 9 avril suivant. Par une décision du 25 août 2025, la CRM a explicitement rejeté cette demande. M. B... demande l’annulation de la décision de la CRM rejetant sa demande et la condamnation de l’État à l’indemniser de ses préjudices.
Sur la responsabilité de l’État :
2. La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en soit résulté un préjudice direct. A le caractère d’une faute, le manquement à l’obligation de sécurité de résultat à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier, et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante, a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que les contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.
3. Il résulte de l’instruction que, sur les navires de la marine nationale construits jusqu’à la fin des années 1980, l’amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l’aéronavale. Ces matériaux d’amiante avaient tendance à se déliter du fait des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux d’entretien en mer ou en bassin. En conséquence, les marins servant sur les bâtiments de la marine nationale, qui ont vécu et travaillé dans un espace souvent confiné, sont susceptibles d’avoir été exposés à l’inhalation de poussières d’amiante.
4. Au surplus, si le ministre des armées soutient que la responsabilité pour faute de l’État ne saurait être engagée, il y a lieu tout d’abord de constater que l’État n’apporte pas la preuve que des mesures de protection et de prévention aient effectivement mises en œuvre et reçu concrètement exécution au sein de la marine nationale durant l’affectation de M. B... à bord de ses bâtiments, ni que ce dernier en ait bénéficié à titre personnel, le ministre se bornant à se référer à la publication de dispositions générales visant à assurer notamment la protection individuelle et collective des marins contre les poussières d’amiante, notamment l’instruction
n° 102 du 25 janvier 2001 et ce, seulement pour la période postérieure à l’entrée en vigueur du décret n° 96-1133 du 24 décembre 1996 relatif à l’interdiction de l’amiante.
5. En l’espèce, M. B... justifie, par la production d’un état général des services délivré à l’intéressé le 11 mars 2023, avoir été affecté, au cours de sa carrière au sein de la Marine nationale, entre les années 2006 et 2023, sur les navires « Jeanne d’Arc », « Presnle », « De Grasse », « Terrible », « Triomphant », « Sagittaire », « Orion », « Cassiopé » et « vigilant rouge ». Ainsi, ce document, qui récapitule précisément les affectations de M. B..., permet de caractériser, de manière suffisante, l’existence d’un risque pour ce marin d’avoir été exposé à l’inhalation de poussières d’amiante, et contre lequel aucune mesure de protection particulière n’a effectivement été mise en œuvre.
6. Il résulte de ce qui précède que l’État employeur doit être regardé comme ayant fait preuve, dans ces conditions, d’une carence fautive dans la mise en œuvre effective, obligation qui lui incombait, des mesures de protection contre les poussières d’amiante auxquelles M. B... a pu être exposé. Cette carence est de nature à engager sa responsabilité.
Sur les préjudices :
En ce qui concerne le préjudice moral :
7. La personne qui recherche la responsabilité d’une personne publique en sa qualité d’employeur et qui fait état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d’amiante susceptible de l’exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l’anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu’elle établit que l’éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a le droit à l’indemnisation de ce préjudice sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.
8. Doivent ainsi être regardées comme faisant état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu’elles ont été exposées à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable, les personnes qui justifient avoir été, dans l’exercice de leurs fonctions, conduites à intervenir sur des matériaux contenant de l’amiante et, par suite, directement exposées à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux. Doivent également être regardés comme justifiant d’un préjudice d’anxiété indemnisable, eu égard à la spécificité de leur situation, les marins qui, sans intervenir directement sur des matériaux amiantés, établissent avoir, pendant une durée significativement longue, exercé leurs fonctions et vécu, de nuit comme de jour, dans un espace clos et confiné comportant des matériaux composés d’amiante, sans pouvoir, en raison de l’état de ces matériaux et des conditions de ventilation des locaux, échapper au risque de respirer une quantité importante de poussières d’amiante.
9. M. B..., craignant l’apparition d’une pathologie asbestosique imputable à l’absorption, par ses poumons, de poussières d’amiante pendant ses années d’activité professionnelle, soutient vivre dans un état d’anxiété.
10. Si M. B... n’est pour l’heure pas victime d’une pathologie asbestosique, il est désormais scientifiquement admis que l’inhalation, sur une longue durée, de poussières d’amiante est susceptible d’entraîner, à plus ou moins long terme, et parfois plusieurs dizaines d’années après l’exposition, des cancers bronchiques mortels, les poussières d’amiante inhalées étant définitivement absorbées par les poumons sans que l’organisme ne puisse les éliminer. Cependant, ces éléments ne suffisent pas, à eux seuls, à établir le préjudice moral invoqué par l’intéressé. Il lui appartient donc d’apporter devant le juge des éléments complémentaires probants relatifs à sa situation personnelle.
11. A cet égard, à défaut de produire une attestation d’exposition aux poussières d’amiante qui peut être établie par l’employeur à la demande du militaire, l’état général des services de l’intéressé permet d’établir qu’il a pu, en raison de l’utilisation massive, durant plusieurs années, d’amiante dans les bâtiments de la Marine nationale sur lesquels il a exercé ses fonctions, être amené à inhaler, au cours de ses différentes affectations, des poussières d’amiante. Il résulte de l’instruction, notamment de l’état général des services produit par l’intéressé qu’il a été exposé aux poussières d’amiante sans la moindre protection au cours de sa carrière, durant 13 ans, 3 mois et 9 jours, période au cours de laquelle il justifie avoir embarqué à de multiples reprises sur les navires susmentionnés de la Marine nationale. Dans ces circonstances, il justifie d’un préjudice moral, lequel présente un lien direct et certain avec la carence fautive de l’État employeur. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral de l’intéressé, qui vit dans la crainte de développer subitement une grave pathologie, en lui allouant la somme de 8 000 euros.
En ce qui concerne les troubles dans les conditions d’existence :
12. En l’espèce, si M. B... soutient que ses projets de vie sont affectés par la certitude de souffrir d’une espérance de vie amoindrie et par la nécessité de s’astreindre à vie à un suivi médical spécifique et régulier, les éléments qu’il verse au dossier, à savoir un certificat médical et un compte rendu de scanner, datant respectivement des 2 octobre 2024 et
12 mars 2025, ne permettent pas, à eux-seuls, de démontrer qu’il serait effectivement astreint à un suivi médical d’une fréquence et d’un inconfort tels qu’il caractériserait à lui seul un trouble dans ses conditions d’existence. Par suite, M. B... n’est pas fondé à solliciter la réparation de ce préjudice.
Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :
13. M. B... a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 8 000 euros à compter du 9 avril 2025, date de réception de son recours par la CRM, ainsi qu’il le sollicite. Les intérêts seront capitalisés à compter du 9 avril 2026, date à laquelle une année d’intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
14. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’État le versement à M. B... d’une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
DÉCIDE :
Article 1er : L’État est condamné à verser à M. B... la somme de 8 000 euros en réparation de son préjudice moral d’anxiété avec intérêt au taux légal à compter du 9 avril 2025 et de leur capitalisation à compter du 9 avril 2026 puis à échéance annuelle.
Article 2 : L’État versera à M. B... la somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de M. B... est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la ministre des armées et des anciens combattants.
Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
M. Lemoine, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
Mme Le Berre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
Le rapporteur,
signé
P. Le Roux
Le président,
signé
F. Lemoine
La greffière,
signé
P. Guéguen
La République mande et ordonne à la ministre des armées et des anciens combattants en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Par une requête, enregistrée le 8 octobre 2025, M. A... B..., représenté par Me Quinquis, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 25 août 2025 prise la commission de recours des militaires (CRM) et rejetant explicitement sa demande indemnitaire ;
2°) de condamner l’État à lui verser la somme de 15 000 euros, en réparation du préjudice moral qu’il estime avoir subi en raison de son exposition à l’amiante et la somme de 12 000 euros, en réparation des troubles dans ses conditions d’existence, et d’assortir l’indemnisation des préjudices des intérêts de droit à compter de la demande d’indemnisation formée devant la commission des recours militaires, avec capitalisation de ces intérêts ;
3°) de mettre à la charge de l’État le versement d’une somme de 2 000 euros à son conseil en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’État employeur a failli à ses obligations en ne mettant pas effectivement en œuvre les règles applicables en matière d’hygiène et de sécurité propre à soustraire les travailleurs placés sous sa responsabilité au risque d’exposition aux pourssières d’amiante ;
- il a été, dans le cadre de son activité professionnelle, exposé aux poussières d’amiante sur une longue durée et sans la moindre protection individuelle ;
- il se trouve dans une situation d’inquiétude permanente (anxiété), craignant d’apprendre qu’il est atteint d’une grave maladie ; il est fondé à solliciter une somme de 15 000 euros au titre de son préjudice moral ;
- il est fondé à solliciter la réparation de son préjudice résultant des troubles dans les conditions d’existence à hauteur de 12 000 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 octobre 2025, la ministre des armées et des combattants conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- les périodes postérieures à l’année 2001 ne peuvent être retenues dans le calcul de l’indemnisation du préjudice moral, les marins ne pouvant plus, à compter de cette année, être soumis à une exposition active aux poussières d’amiante ;
- le requérant n’apporte pas, pour les périodes postérieures à l’année 2001, la preuve d’une exposition passive aux poussières d’amiante ; en ce sens, les attestations d’anciens marins versées au dossier ne constituent pas des éléments de preuve suffisamment probants ;
- le préjudice tiré du trouble dans les conditions d’existence n’est pas établi.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 modifié ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Le Roux ;
- et les conclusions de M. Moulinier, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B..., né le 7 mars 1988, ancien militaire de la marine nationale, spécialité mécanicien naval (MECAN), estime l’État employeur responsable d’une carence fautive, dès lors que ce dernier n’a pas mis en œuvre une protection efficace contre son exposition aux poussières d’amiante durant sa carrière à la marine nationale. Par une demande indemnitaire du 27 novembre 2024, réceptionnée le 2 décembre suivant, M. B... a sollicité la réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d’existence résultant de son exposition aux poussières d’amiante au cours de sa carrière. Par un courrier du 21 février 2025, le centre interarmées du soutien juridique du ministère des armées a rejeté sa demande. M. B... a alors saisi la commission de recours des militaires (CRM) d’une demande indemnitaire du 4 avril 2025, réceptionnée le 9 avril suivant. Par une décision du 25 août 2025, la CRM a explicitement rejeté cette demande. M. B... demande l’annulation de la décision de la CRM rejetant sa demande et la condamnation de l’État à l’indemniser de ses préjudices.
Sur la responsabilité de l’État :
2. La responsabilité de l’administration, notamment en sa qualité d’employeur, peut être engagée à raison de la faute qu’elle a commise, pour autant qu’il en soit résulté un préjudice direct. A le caractère d’une faute, le manquement à l’obligation de sécurité de résultat à laquelle l’employeur est tenu envers son agent, lorsqu’il a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé ce dernier, et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour l’en préserver. Il n’est pas contesté que la nocivité de l’amiante et la gravité des maladies dues à son exposition étaient pour partie déjà connues avant 1977 et que le décret susvisé du 17 août 1977 relatif aux mesures d’hygiène particulières applicables dans les établissements où le personnel est exposé à l’action des poussières d’amiante, a imposé des mesures de protection de nature à réduire l’exposition des agents aux poussières d’amiante ainsi que les contrôles de la concentration en fibres d’amiante dans l’atmosphère des lieux de travail.
3. Il résulte de l’instruction que, sur les navires de la marine nationale construits jusqu’à la fin des années 1980, l’amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l’aéronavale. Ces matériaux d’amiante avaient tendance à se déliter du fait des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux d’entretien en mer ou en bassin. En conséquence, les marins servant sur les bâtiments de la marine nationale, qui ont vécu et travaillé dans un espace souvent confiné, sont susceptibles d’avoir été exposés à l’inhalation de poussières d’amiante.
4. Au surplus, si le ministre des armées soutient que la responsabilité pour faute de l’État ne saurait être engagée, il y a lieu tout d’abord de constater que l’État n’apporte pas la preuve que des mesures de protection et de prévention aient effectivement mises en œuvre et reçu concrètement exécution au sein de la marine nationale durant l’affectation de M. B... à bord de ses bâtiments, ni que ce dernier en ait bénéficié à titre personnel, le ministre se bornant à se référer à la publication de dispositions générales visant à assurer notamment la protection individuelle et collective des marins contre les poussières d’amiante, notamment l’instruction
n° 102 du 25 janvier 2001 et ce, seulement pour la période postérieure à l’entrée en vigueur du décret n° 96-1133 du 24 décembre 1996 relatif à l’interdiction de l’amiante.
5. En l’espèce, M. B... justifie, par la production d’un état général des services délivré à l’intéressé le 11 mars 2023, avoir été affecté, au cours de sa carrière au sein de la Marine nationale, entre les années 2006 et 2023, sur les navires « Jeanne d’Arc », « Presnle », « De Grasse », « Terrible », « Triomphant », « Sagittaire », « Orion », « Cassiopé » et « vigilant rouge ». Ainsi, ce document, qui récapitule précisément les affectations de M. B..., permet de caractériser, de manière suffisante, l’existence d’un risque pour ce marin d’avoir été exposé à l’inhalation de poussières d’amiante, et contre lequel aucune mesure de protection particulière n’a effectivement été mise en œuvre.
6. Il résulte de ce qui précède que l’État employeur doit être regardé comme ayant fait preuve, dans ces conditions, d’une carence fautive dans la mise en œuvre effective, obligation qui lui incombait, des mesures de protection contre les poussières d’amiante auxquelles M. B... a pu être exposé. Cette carence est de nature à engager sa responsabilité.
Sur les préjudices :
En ce qui concerne le préjudice moral :
7. La personne qui recherche la responsabilité d’une personne publique en sa qualité d’employeur et qui fait état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d’amiante susceptible de l’exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l’anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu’elle établit que l’éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a le droit à l’indemnisation de ce préjudice sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.
8. Doivent ainsi être regardées comme faisant état d’éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu’elles ont été exposées à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l’existence d’un préjudice d’anxiété indemnisable, les personnes qui justifient avoir été, dans l’exercice de leurs fonctions, conduites à intervenir sur des matériaux contenant de l’amiante et, par suite, directement exposées à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux. Doivent également être regardés comme justifiant d’un préjudice d’anxiété indemnisable, eu égard à la spécificité de leur situation, les marins qui, sans intervenir directement sur des matériaux amiantés, établissent avoir, pendant une durée significativement longue, exercé leurs fonctions et vécu, de nuit comme de jour, dans un espace clos et confiné comportant des matériaux composés d’amiante, sans pouvoir, en raison de l’état de ces matériaux et des conditions de ventilation des locaux, échapper au risque de respirer une quantité importante de poussières d’amiante.
9. M. B..., craignant l’apparition d’une pathologie asbestosique imputable à l’absorption, par ses poumons, de poussières d’amiante pendant ses années d’activité professionnelle, soutient vivre dans un état d’anxiété.
10. Si M. B... n’est pour l’heure pas victime d’une pathologie asbestosique, il est désormais scientifiquement admis que l’inhalation, sur une longue durée, de poussières d’amiante est susceptible d’entraîner, à plus ou moins long terme, et parfois plusieurs dizaines d’années après l’exposition, des cancers bronchiques mortels, les poussières d’amiante inhalées étant définitivement absorbées par les poumons sans que l’organisme ne puisse les éliminer. Cependant, ces éléments ne suffisent pas, à eux seuls, à établir le préjudice moral invoqué par l’intéressé. Il lui appartient donc d’apporter devant le juge des éléments complémentaires probants relatifs à sa situation personnelle.
11. A cet égard, à défaut de produire une attestation d’exposition aux poussières d’amiante qui peut être établie par l’employeur à la demande du militaire, l’état général des services de l’intéressé permet d’établir qu’il a pu, en raison de l’utilisation massive, durant plusieurs années, d’amiante dans les bâtiments de la Marine nationale sur lesquels il a exercé ses fonctions, être amené à inhaler, au cours de ses différentes affectations, des poussières d’amiante. Il résulte de l’instruction, notamment de l’état général des services produit par l’intéressé qu’il a été exposé aux poussières d’amiante sans la moindre protection au cours de sa carrière, durant 13 ans, 3 mois et 9 jours, période au cours de laquelle il justifie avoir embarqué à de multiples reprises sur les navires susmentionnés de la Marine nationale. Dans ces circonstances, il justifie d’un préjudice moral, lequel présente un lien direct et certain avec la carence fautive de l’État employeur. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral de l’intéressé, qui vit dans la crainte de développer subitement une grave pathologie, en lui allouant la somme de 8 000 euros.
En ce qui concerne les troubles dans les conditions d’existence :
12. En l’espèce, si M. B... soutient que ses projets de vie sont affectés par la certitude de souffrir d’une espérance de vie amoindrie et par la nécessité de s’astreindre à vie à un suivi médical spécifique et régulier, les éléments qu’il verse au dossier, à savoir un certificat médical et un compte rendu de scanner, datant respectivement des 2 octobre 2024 et
12 mars 2025, ne permettent pas, à eux-seuls, de démontrer qu’il serait effectivement astreint à un suivi médical d’une fréquence et d’un inconfort tels qu’il caractériserait à lui seul un trouble dans ses conditions d’existence. Par suite, M. B... n’est pas fondé à solliciter la réparation de ce préjudice.
Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :
13. M. B... a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 8 000 euros à compter du 9 avril 2025, date de réception de son recours par la CRM, ainsi qu’il le sollicite. Les intérêts seront capitalisés à compter du 9 avril 2026, date à laquelle une année d’intérêt était due, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
14. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’État le versement à M. B... d’une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
DÉCIDE :
Article 1er : L’État est condamné à verser à M. B... la somme de 8 000 euros en réparation de son préjudice moral d’anxiété avec intérêt au taux légal à compter du 9 avril 2025 et de leur capitalisation à compter du 9 avril 2026 puis à échéance annuelle.
Article 2 : L’État versera à M. B... la somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de M. B... est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et à la ministre des armées et des anciens combattants.
Délibéré après l'audience du 17 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
M. Lemoine, président,
M. Le Roux, premier conseiller,
Mme Le Berre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
Le rapporteur,
signé
P. Le Roux
Le président,
signé
F. Lemoine
La greffière,
signé
P. Guéguen
La République mande et ordonne à la ministre des armées et des anciens combattants en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
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