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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2006946

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2006946

lundi 26 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2006946
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantVIGNERON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 23 novembre 2020 et le 12 février 2021, Mme I, représentée par Me Vigneron, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de l'Isère a implicitement rejeté la demande de titre de séjour qu'elle lui a présentée le 8 novembre 2019 ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de délivrer le titre de séjour demandé ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande ;

3°) d'assortir ces injonctions d'une astreinte de 200 euros par jour de retard passé un délai de 15 jours ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros HT au titre de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- une décision implicite de rejet est née à l'expiration d'un délai de 4 mois à compter du dépôt de sa demande de titre de séjour en application de l'article R. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision implicite attaquée est entachée d'incompétence et ne répond pas aux exigences de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle n'est pas motivée ;

- elle méconnait les dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits des enfants ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 janvier 2021, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que la demande de titre de séjour présentée par Mme E le 8 novembre 2019 est toujours en cours d'instruction et qu'aucune décision implicite de rejet de sa demande n'a pu naître ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 1er juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au même jour, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative.

Mme F a été admise à l'aide juridictionnelle totale par décision du 23 décembre 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Ban, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, ressortissante nigériane née en 1986, soutient être entrée en France en 2010. Elle a une fille, G D née le 21 mai 2011 à Courcouronnes (91), reconnue par un ressortissant français. Elle a bénéficié de plusieurs titres de séjour en tant que parent d'enfant français. Elle a donné ensuite naissance à un autre enfant, C F, né le 13 août 2014 à Villepinte. Le 9 novembre 2015, elle a demandé le renouvellement de son titre de séjour en qualité de parent d'enfant français. Par un arrêté du 26 avril 2016, le préfet de la Seine-Saint-Denis a rejeté sa demande et a assorti ce refus de décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination au motif, notamment, que la reconnaissance de paternité souscrite par M. D, ressortissant français, au bénéfice de l'enfant Gabrielle D, présentait un caractère frauduleux. Par jugement du 24 novembre 2016, le tribunal administratif de Montreuil a rejeté la requête tendant à l'annulation de cet arrêté. En 2017, Mme F a demandé l'asile pour elle-même et pour le compte de sa fille G D. Ces demandes ont été rejetées par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 22 mars 2018 confirmées par la Cour nationale du droit d'asile du 4 décembre 2020. Mme F a eu une autre fille, A H, née le 13 octobre 2019. Le 8 novembre 2019, elle a présenté à la préfecture de l'Isère une demande de titre de séjour au titre de la vie privée et familiale. Par sa requête, elle demande l'annulation de la décision par laquelle le préfet de l'Isère a implicitement rejeté cette dernière demande.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Aux termes de l'article R. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " Le silence gardé par l'administration sur les demandes de titre de séjour vaut décision implicite de rejet. ". Aux termes de l'article R. 311-12-1 du même code : " La décision implicite mentionnée à l'article R. 311-12 naît au terme d'un délai de quatre mois ".

3. Le 8 novembre 2019, après que la préfecture de l'Isère lui a fixé un rendez-vous, Mme F a présenté une demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur les fondements de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits des enfants. Il n'est pas contesté que son dossier était complet. Dans ces conditions, cette demande doit être regardée comme ayant été implicitement rejetée le 8 mars 2020, date à laquelle était expiré le délai de quatre mois prévue par les dispositions précitées de l'article R. 311-12, sans qu'aient une incidence les circonstances que Mme F a été titulaire d'un récépissé de demande de titre de séjour valable jusqu'au 10 avril 2021. Par suite, le préfet de l'Isère n'est pas fondé à soutenir qu'aucune décision implicite de rejet de la demande de Mme F ne serait née et, qu'en conséquence, sa requête est irrecevable.

Sur la légalité de la décision implicite de rejet :

4. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () " et de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués. ".

5. Mme F produit à l'instance un courrier du 18 novembre 2020 adressé au préfet de l'Isère dans lequel elle lui aurait demandé la communication des motifs de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour. Toutefois, le préfet de l'Isère soutient qu'il n'a pas reçu ce courrier. Mme F n'apporte aucun élément tendant à établir que son courrier a été effectivement transmis aux services du préfet de l'Isère. Dès lors, en l'absence de preuve de réception de cette demande de communication des motifs, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

6. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. ". La décision attaquée étant implicite, la requérante ne peut utilement soutenir ni qu'elle est entachée d'incompétence ni invoquer la méconnaissance de ces dispositions.

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" est délivrée de plein droit : / ( ) / 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 311-7 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. " ;

8. Mme F doit être regardée somme séjournant en France au moins depuis l'année 2011. A la date de la décision attaquée, soit le 8 mars 2020, elle vivait avec ses trois enfants nés en France. Si sa dernière fille a été reconnue par un compatriote titulaire d'une carte de résident de 10 ans délivrée en Italie en tant que réfugié avec lequel Mme F soutient vivre en couple, la stabilité et l'intensité de cette relation ainsi que des liens entretenus avec l'enfant objet de cette reconnaissance ne ressortent pas suffisamment des pièces du dossier, notamment du seul certificat d'hébergement versé à l'instance. Par ailleurs, il résulte du jugement du 24 novembre 2016 du tribunal administratif de Montreuil, devenu définitif, que la reconnaissance de paternité de sa fille ainée par un ressortissant français, en vertu de laquelle elle a obtenu des titres de séjour, était frauduleuse. Elle ne justifie pas d'une insertion particulière dans la société française malgré l'ancienneté de sa présence. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle soit isolée dans son pays d'origine. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, le préfet de l'Isère n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme F, qui avait fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 26 avril 2016, une atteinte disproportionnée au regard des motifs de cette décision de refus. Par suite, les moyens tirés de la violation des dispositions de l'article L. 313-11 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peuvent qu'être écartés.

9. Par ailleurs, pour les raisons qui viennent d'être exposées, la décision attaquée, qui n'a pas pour conséquence de séparer les enfants de leur mère, ne méconnaît pas les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation de Mme E.

10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme E n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision attaquée. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont également rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme I, à Me Vigneron et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 8 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

M. Ban, premier conseiller.

Mme Letellier, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 décembre 2022.

Le rapporteur,

J-L. Ban

Le président,

V. L'Hôte

La greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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