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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2502914

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2502914

jeudi 27 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2502914
TypeDécision
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 mars 2025, M. B A, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 mars 2025 par lequel la préfète du Rhône a ordonné sa remise aux autorités suédoises ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui sera versée à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la requête, introduite dans les délais de recours contentieux, est recevable ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il n'est pas justifié de l'existence d'un accord de reprise en charge par les autorités suédoises ;

- il méconnait l'article 5 du règlement UE n° 604/2013 à défaut pour la préfète d'apporter la preuve que l'entretien individuel ait eu lieu ;

- il n'a pas été informé de son droit à consulter en préfecture le résumé de l'entretien individuel et il ne lui en pas été remis copie ;

- l'entretien n'a pas été mené par une personne qualifiée ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 33 de la convention de Genève ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation à ne pas avoir fait application de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement UE n° 604/2013.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 mars 2025, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la Convention adoptée le 28 juillet 1951 à Genève relative au statut des réfugiés ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative ;

Le président du tribunal a désigné M. Lefebvre, premier conseiller, pour statuer sur les recours dont le jugement relève des dispositions des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 27 mars 2025 au cours de laquelle a été entendu le rapport de M. Lefebvre, magistrat désigné, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 14h20.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant afghan né en 1960, est entré en France selon ses déclarations le 10 novembre 2024. Il a sollicité, le 17 décembre 2024, l'enregistrement de sa demande d'asile. Sur la base de ses empreintes digitales relevées le même jour, la consultation du fichier EURODAC a révélé que l'intéressé avait en dernier lieu sollicité l'asile auprès des autorités suédoises le 10 mai 2021. Ces dernières ont été saisies le 6 janvier 2025 d'une demande de prise en charge. Les autorités suédoises ont fait connaître leur accord explicite pour la réadmission de M. A le 8 janvier 2025. La préfète du Rhône a alors ordonné la remise de celui-ci aux autorités suédoises par l'arrêté du 17 mars 2025 dont M. A demande l'annulation.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative ". Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. L'arrêté du 17 mars 2025, qui comporte ces indications, reprises au point 1 du présent jugement, répond à l'exigence de motivation prescrite par les dispositions précitées.

4. En deuxième lieu, la préfète du Rhône établit par les pièces produites que les autorités suédoises ont été saisies le 6 janvier 2025 d'une demande de prise en charge en application de l'article 12 du règlement UE n° 604/2013 et qu'elles ont fait connaître leur accord explicite pour la réadmission de M. A en application de l'article 22 de ce même règlement. Contrairement à ce qui est soutenu il est ainsi justifié de l'existence d'un accord de reprise en charge par les autorités suédoises.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " Entretien individuel : 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A a bénéficié de l'entretien individuel mentionné à l'article 5 précité du règlement n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 qui s'est déroulé le 17 décembre 2024 à la préfecture de l'Isère, mené en Dari, langue que l'intéressé a déclaré comprendre. Par ailleurs, le compte-rendu de l'entretien indique qu'il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture de l'Isère. En l'absence de toute preuve contraire, cette mention suffit à regarder cet agent comme ayant eu la qualité de " personne qualifiée en vertu du droit national " au sens des dispositions précitées. En outre, M. A a signé et daté le résumé de l'entretien individuel au terme duquel il a déclaré avoir reçu l'information sur les règlements communautaires et comprendre la procédure engagée à son encontre. Enfin, dès lors que les dispositions de l'article 5 ne prévoient aucune obligation de remise d'une copie ou d'information de son droit à consulter en préfecture le compte rendu de l'entretien individuel qu'il prévoit, M. A ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance d'une telle obligation Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 5 du règlement n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 doivent être écartés.

7. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 33 de la convention de Genève : " 1. Aucun des Etats contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. () ". Aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

8. Les dispositions précitées doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

9. Au cas d'espèce, si M. A soutient que sa remise aux autorités suedoises l'exposerait à un renvoi dans son pays d'origine, il ne justifie pas être sous le coup d'une décision d'éloignement en Suède, ainsi qu'il l'allègue. En tout état de cause, cette circonstance ne suffit pas à établir un manquement de la Suède à ses obligations. En l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État des défaillances systémiques dans la procédure d'asile ou les conditions d'accueil des demandeurs, la préfète du Rhône n'a pas méconnu les dispositions citées ci-dessus en s'abstenant de faire usage du pouvoir qu'elle détient de procéder à l'examen de la demande d'asile de M. A alors même que cet examen incomberait aux autorités d'un autre Etat.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A à fin d'annulation ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées au titre des frais d'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, une somme au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète du Rhône et à Me Huard.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mars 2025.

Le magistrat désigné,

G. LEFEBVRE

Le greffier,

P. MULLER

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2502914

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