Texte intégral
Vu les procédures suivantes :
I. Sous le numéro 2202710, par une requête enregistrée le 2 mars 2022, M. A... C..., représenté par Me Boittin et Me Le Moigne, demande au tribunal :
1°) d’annuler l'arrêté non daté qui lui a été notifié le 4 janvier 2022 par lequel le président du conseil d'administration du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) de Loire-Atlantique l’a suspendu de ses fonctions sans rémunération à compter de cette date, en application des dispositions de la loi du 5 août 2021 ayant institué une obligation vaccinale pour certaines catégories d’agents ;
2°) d’enjoindre au président du conseil d'administration du SDIS de Loire-Atlantique de le rétablir dans ses droits à rémunération à compter de sa suspension, dès la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge du SDIS de Loire-Atlantique le versement d’une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté attaqué est entaché d’incompétence ;
- il méconnait les dispositions de l’article 1er, II, C, 2, 2ème alinéa de la loi du 31 mai 2021 relative à la gestion de la sortie de crise sanitaire faute pour le SDIS de l’avoir convoqué à un entretien alors que sa suspension a été prolongée au-delà d'une durée équivalente à trois jours travaillés ;
- il a été pris au terme d’une procédure irrégulière dès lors que les garanties procédurales applicables en matière de sanction disciplinaire n’ont pas été respectées ;
- il est illégal du fait de l’illégalité du décret du 7 août 2021 modifiant le décret n° 2021-699 du 1er juin 2021 prescrivant les mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie de crise sanitaire, qui méconnait les dispositions du II de l’article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire dès lors qu’il ne vise aucun avis de la Haute autorité de santé portant sur la détermination des conditions de vaccination contre la covid-19 ;
- il méconnait les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- il constitue une discrimination au sens des stipulations de l’article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et de l’article 21 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ainsi que du considérant 36 du règlement (UE) 2021/953 du Parlement européen et du Conseil du 14 juin 2021 relatif à un cadre pour la délivrance, la vérification et l’acceptation de certificats covid-19 interopérables de vaccination, de test et de rétablissement (certificat covid numérique de l’UE) afin de faciliter la libre circulation pendant la pandémie de covid-19 ;
- il méconnait les dispositions de l’article 5 de la convention pour la protection des droits de l’homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine, signée à Oviedo le 4 avril 1997 ;
- il méconnait les stipulations de l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnait les dispositions de l’article L. 1111-4 du code de la santé publique ;
- il méconnait le principe d’égalité ;
- il méconnait le principe de proportionnalité ;
- il méconnait le principe de continuité du service public ;
- il méconnait les dispositions de l’article 30 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 octobre 2022, le SDIS de Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête et, en outre, à ce que M. C... lui verse une somme de 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C... ne sont pas fondés.
II. Sous le numéro 2208712, par une requête enregistrée le 7 juillet 2022, M. A... C..., représenté par Me Boittin et Me Le Moigne, demande au tribunal :
1°) d’annuler l'arrêté non daté qui lui a été notifié le 7 juin 2022 par lequel le président du conseil d'administration du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) de Loire-Atlantique l’a suspendu de ses fonctions sans rémunération à compter de cette date, en application des dispositions de la loi du 5 août 2021 ayant institué une obligation vaccinale pour certaines catégories d’agents ;
2°) d’enjoindre au président du conseil d'administration du SDIS de Loire-Atlantique de le rétablir dans ses droits à rémunération à compter de sa suspension, dès la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge du SDIS de Loire-Atlantique le versement d’une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soulève les mêmes moyens à l’encontre de l’arrêté attaqué que ceux invoqués à l’encontre de l’arrêté dont il demande l’annulation par sa requête n° 2202710.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 février 2023, le SDIS de Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête et, en outre, à ce que M. C... lui verse une somme de 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- la charte sociale européenne ;
- le règlement (UE) 2021/953 du Parlement européen et du Conseil du 14 juin 2021 relatif à un cadre pour la délivrance, la vérification et l’acceptation de certificats covid-19 interopérables de vaccination, de test et de rétablissement (certificat covid numérique de l’UE) afin de faciliter la libre circulation pendant la pandémie de covid-19 ;
- la convention pour la protection des droits de l’homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine, signée à Oviedo le 4 avril 1997 ;
- le code de la santé publique ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 2021-689 du 31 mai 2021 ;
- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;
- le décret n° 2021-1059 du 7 août 2021 modifiant le décret n° 2021-699 du 1er juin 2021 prescrivant les mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie de crise sanitaire ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Cordrie,
- les conclusions de Mme Milin, rapporteure publique,
- les observations de Mme B..., représentant le SDIS de Loire-Atlantique.
Considérant ce qui suit :
Les requêtes enregistrées sous les numéros 2202710 et 2208712 concernent la situation d'un même agent et ont fait l’objet d’une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.
M. C... est sapeur-pompier professionnel et exerce ses fonctions au sein du SDIS de Loire-Atlantique. Par un arrêté non daté qui lui a été notifié le 4 janvier 2022, dont il demande l’annulation par sa requête n° 2202710, le président du conseil d'administration du SDIS de la Loire-Atlantique l’a suspendu de ses fonctions à compter de cette date avec interruption de sa rémunération, en application des dispositions de la loi du 5 août 2021 ayant institué une obligation vaccinale pour certaines catégories d’agents. Par un arrêté non daté notifié à M. C... le 7 juillet 2022, dont ce dernier demande l’annulation par sa requête n° 2208712, cette même l’autorité l’a nouveau suspendu de ses fonctions sans rémunération à compter de cette date.
Sur la requête n° 2202710 :
En ce qui concerne la légalité externe :
En premier lieu, aux termes de l’article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : « I. - Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : / (…) 6° Les sapeurs-pompiers et les marins-pompiers des services d'incendie et de secours (…). / II. - Un décret, pris après avis de la Haute Autorité de santé, détermine les conditions de vaccination contre la covid-19 des personnes mentionnées au I du présent article. Il précise les différents schémas vaccinaux et, pour chacun d'entre eux, le nombre de doses requises. / Ce décret fixe les éléments permettant d'établir un certificat de statut vaccinal pour les personnes mentionnées au même I et les modalités de présentation de ce certificat sous une forme ne permettant d'identifier que la nature de celui-ci et la satisfaction aux critères requis. Il détermine également les éléments permettant d'établir le résultat d'un examen de dépistage virologique ne concluant pas à une contamination par la covid-19 et le certificat de rétablissement à la suite d'une contamination par la covid-19. » Aux termes de l’article 13 de la même loi dans sa rédaction applicable au litige : « I. - Les personnes mentionnées au I de l’article 12 établissent : / 1° Satisfaire à l’obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent 1°, peut être présenté, pour sa durée de validité, le certificat de rétablissement prévu au second alinéa du II de l'article 12. Avant la fin de validité de ce certificat, les personnes concernées présentent le justificatif prévu au premier alinéa du présent 1°. / (…) / II.-A.-Sans qu'y fasse obstacle l'article L. 1110-4 du code de la santé publique, le contrôle du respect de l'obligation prévue au I du présent article est assuré : / 1° En ce qui concerne les salariés et les agents publics mentionnés au I de l'article 12, par leur employeur (…) ». Aux termes de l’article 14 de cette loi : « I. (…) / B. - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. / (…) / III. - Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. / La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. (…) ».
Par ailleurs, aux termes de l’article R. 1424-21 du code général des collectivités territoriales : « Les officiers relevant du cadre d'emplois de conception et de direction des sapeurs-pompiers professionnels sont nommés, dans leurs grades, emplois ou fonctions, par arrêté conjoint du ministre chargé de la sécurité civile et du président du conseil d'administration. / Lorsqu'ils ne sont pas officiers, les chefs de centre d'incendie et de secours sont également nommés par arrêté conjoint du préfet et du président du conseil d'administration, sur proposition du directeur départemental, chef de corps. »
Il résulte des dispositions du III de l’article 14 de la loi du 5 août 2021 citées au point 3 que l’employeur d’un agent public est compétent pour prononcer la suspension avec interruption du versement de sa rémunération de l’agent qui n’a pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 de cette loi ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de son article 12. L’autorité titulaire du pouvoir de nomination d’un agent public doit être regardée comme étant son employeur au sens de ces dispositions. Dès lors, le président du conseil d'administration du SDIS de Loire-Atlantique, autorité disposant, en vertu des dispositions citées au point précédent, du pouvoir de nomination à l’égard des sapeurs-pompiers professionnels, était compétent pour prononcer la suspension de M. C.... Il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 21 juillet 2021, transmis à la préfecture de la Loire-Atlantique le 27 juillet 2021, le président du conseil d’administration du SDIS a délégué sa signature en matière de ressources humaines à M. D..., directeur des ressources humaines, signataire de l’arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de cet arrêté doit être écarté.
En deuxième lieu, la mesure de suspension litigieuse n’a pas été édictée sur le fondement de l’article 1er la loi du 31 mai 2021 relative à la gestion de la sortie de crise sanitaire dans sa version modifiée par l’article 1er de la loi du 5 août 2021, mais sur le fondement de l’article 14 de cette dernière loi. Dès lors, M. C... ne saurait utilement se prévaloir de la circonstance qu’il n'aurait pas été, à l'expiration d'un délai de trois jours suivant le prononcé de sa suspension, convoqué à un entretien avec son employeur en application des dispositions de l’article 1er, II, C, 2, 2ème alinéa de la loi du 31 mai 2021, qui ne s’appliquent pas à sa situation.
En dernier lieu, lorsque l’autorité administrative suspend un agent public de ses fonctions ou de son contrat de travail en application de la loi du 5 août 2021 et interrompt, en conséquence, le versement de sa rémunération, elle se borne à constater que l’agent ne remplit plus les conditions légales pour exercer son activité, sans prononcer de sanction. Dès lors, le requérant ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance des garanties applicables aux procédures disciplinaires.
En ce qui concerne la légalité interne :
S’agissant de l’illégalité, soulevée par voie d’exception, du décret du 7 août 2021 :
En premier lieu, si, dans le cadre d’une contestation d’un acte règlementaire par voie d’exception, la légalité des règles fixées par l’acte réglementaire, la compétence de son auteur et l’existence d’un détournement de pouvoir peuvent être utilement critiquées, il n’en va pas de même des conditions d’édiction de cet acte, les vices de forme et de procédure dont il serait entaché ne pouvant être utilement invoqués que dans le cadre du recours pour excès de pouvoir dirigé contre l’acte réglementaire lui-même et introduit avant l’expiration du délai de recours contentieux.
Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que le requérant ne peut utilement se prévaloir de ce que le décret du 7 août 2021 modifiant le décret n° 2021-699 du 1er juin 2021 prescrivant les mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie de crise sanitaire aurait été édicté en méconnaissance des dispositions du II de l’article 12 de la loi du 5 août 2021 prévoyant la consultation préalable de la Haute Autorité de santé.
S’agissant de l’atteinte portée au droit au respect de la vie privée :
En deuxième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ». Une vaccination obligatoire constitue une ingérence dans le droit au respect de la vie privée et familiale, qui peut être admise si elle remplit les conditions du paragraphe 2 de l’article 8 précité, notamment si elle est justifiée par des considérations de santé publique et proportionnée à l’objectif poursuivi. Il doit ainsi exister un rapport suffisamment favorable entre, d’une part, la contrainte et le risque présentés par la vaccination pour chaque personne vaccinée et, d’autre part, le bénéfice qui en est attendu tant pour cet individu que pour la collectivité dans son entier, y compris ceux de ses membres qui ne peuvent être vaccinés en raison d’une contre-indication médicale, compte tenu à la fois de la gravité de la maladie, de son caractère plus ou moins contagieux, de l’efficacité du vaccin et des risques ou effets indésirables qu’il peut présenter.
L’article 12 de la loi du 5 août 2021 a défini le champ de l’obligation de vaccination contre la covid-19 en retenant, notamment, un critère géographique pour y inclure les personnes exerçant leur activité dans un certain nombre d’établissements, principalement les établissements de santé et des établissements sociaux et médico-sociaux, ainsi qu’un critère professionnel pour y inclure les professionnels de santé et les personnels entretenant nécessairement, eu égard à leurs fonctions, des interactions avec des professionnels de santé ou des personnes vulnérables, afin de protéger ces dernières et d’éviter la propagation du virus par les professionnels de la santé dans l’exercice de leur activité qui, par nature, peut les conduire à soigner des personnes vulnérables ou ayant de telles personnes dans leur entourage. Le fait que l’obligation de vaccination concerne aussi des personnels qui ne sont pas en contact direct avec les malades est sans incidence dès lors qu’ils entretiennent nécessairement, eu égard à leur lieu de travail, des interactions avec des professionnels de santé en contact avec ces derniers.
La mesure de suspension de M. C... de ses fonctions avec interruption du versement de sa rémunération a pour objet d’inciter les personnels à respecter l’obligation vaccinale, qui concourt à l’objectif, poursuivi par le législateur, d’améliorer la couverture vaccinale des personnels des établissements de santé et des établissements sociaux et médico-sociaux, dans l’intérêt des personnes vulnérables pris en charge dans ces établissements et de la lutte contre la propagation de l’épidémie. En outre, la loi a prévu que cette mesure n’a pas d’incidence directe sur la relation de travail entre l’agent et son employeur ni sur les droits à la protection sociale. Elle est précédée d’une information préalable qui met l’agent en mesure de faire valoir ses droits et ne peut entrer en vigueur pendant que l’agent est en congé. Enfin, elle présente un caractère temporaire dès lors que la loi a prévu, d’une part, que l’interdiction d’exercer et, par suite, la mesure de suspension avec interruption du versement de la rémunération sont levées dès que l’agent satisfait à l’obligation vaccinale ou justifie qu’il n’y est pas soumis et, d’autre part, que l’obligation vaccinale peut être suspendue par décret, pris après avis de la Haute Autorité de santé, compte tenu de l'évolution de la situation épidémiologique et des connaissances médicales et scientifiques. Il s’ensuit que l’interruption du versement de la rémunération accompagnant l’interdiction d’exercer et la suspension des fonctions prévues par la loi du 5 août 2021 doit être regardée comme étant justifiée par la nécessité de la protection de la santé publique et, compte tenu en particulier des garanties et limites dont elle est entourée, comme ne portant pas d’atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale.
Par ailleurs, si M. C... soutient que les bénéfices attendus des vaccins contre la covid-19 sont limités, notamment pour lui-même dès lors qu’il ne présente pas de risque élevé de complication en cas de contamination, tandis que les risques à moyen et long terme liés à ces vaccins ne sont pas connus eu égard à leur caractère expérimental, d’une part, aucun des éléments qu’il fait valoir n’est de nature à remettre en cause le large consensus scientifique selon lequel la vaccination contre la covid-19 prémunit contre les formes graves de la maladie et présente des effets indésirables limités au regard de son efficacité et, d’autre part, la circonstance que ces vaccins feraient l’objet d’une autorisation de mise sur le marché conditionnelle ne saurait, en tout état de cause, conduire à les regarder comme expérimentaux.
Il résulte de ce qui précède que la loi du 5 août 2021 a apporté au droit au respect de la vie privée une restriction justifiée par l’objectif d’amélioration de la couverture vaccinale en vue de la protection de la santé publique, et proportionnée à ce but. M. C... n’est, par suite, pas fondé à soutenir que l’obligation vaccinale méconnaitrait les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
S’agissant de la méconnaissance du principe de non-discrimination :
Aux termes de l’article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation ». Et aux termes de l’article 21, 1° de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « Est interdite toute discrimination fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, les origines ethniques ou sociales, les caractéristiques génétiques, la langue, la religion ou les convictions, les opinions politiques ou toute autre opinion, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance, un handicap, l'âge ou l'orientation sexuelle. » Le principe de non-discrimination énoncé par ces stipulations ne concerne que la jouissance des droits et libertés que reconnaissent cette convention et ses protocoles additionnels d’une part, et cette charte d’autre part. Il appartient à toute personne qui se prévaut de la violation de ce principe d'invoquer devant le juge le droit ou la liberté dont la jouissance serait affectée par la discrimination alléguée.
D’une part, la loi du 5 août 2021 ne procède à aucune discrimination en fonction des convictions ou des opinions. D’autre part, la requérante, qui se borne à soutenir qu’une discrimination est instituée entre les personnels vaccinés et non vaccinés, n’invoque la violation d’aucun autre droit protégé par la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ou la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Dès lors, les dispositions de la loi du 5 août 2021 ne créent aucune discrimination prohibée par l’article 14 de cette convention et l’article 21, 1° de cette charte.
Par ailleurs, la circonstance que les dispositions de la loi du 5 août 2021 font peser sur certaines catégories de personnels une obligation vaccinale qui n’est pas imposée à d’autres personnes constitue, compte tenu des missions exercées par ces personnels et de la vulnérabilité des personnes avec lesquelles ils se trouvent en contact dans ce cadre, une différence de traitement en rapport avec cette différence de situation, qui n’est pas manifestement disproportionnée au regard de l’objectif poursuivi.
Si le requérant invoque encore la méconnaissance du le règlement (UE) 2021/953 du Parlement européen et du Conseil du 14 juin 2021, pris dans le cadre de l’article 21 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, ce règlement n’est applicable qu’aux déplacements entre les Etats membres de l’Union européenne et ne porte pas atteinte aux compétences des Etats membres en matière de définition de la politique sanitaire, conformément au paragraphe 7 de l’article 168 du même traité. Le moyen tiré de la méconnaissance de ce règlement est donc inopérant.
Enfin, le moyen tiré de ce que les droits énoncés par la charte sociale européenne révisée ne seraient pas garantis dans le respect du principe de non-discrimination prévu par l’article E de la partie V de la charte est inopérant.
Il résulte de ce qui précède que les moyens tirés de la méconnaissance des principes d’égalité et de non-discrimination doivent être écartés en toutes leurs branches.
S’agissant de la méconnaissance de la convention d’Oviedo :
Aux termes de l’article 5 de la convention sur les droits de l’homme et la biomédecine, signée à Oviedo le 4 avril 1997 : « Une intervention dans le domaine de la santé ne peut être effectuée qu'après que la personne concernée y a donné son consentement libre et éclairé. / Cette personne reçoit préalablement une information adéquate quant au but et à la nature de l'intervention ainsi que quant à ses conséquences et ses risques. / La personne concernée peut, à tout moment, librement retirer son consentement. » Aux termes de l’article 26 de la même convention : « L'exercice des droits et les dispositions de protection contenus dans la présente Convention ne peuvent faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sûreté publique, à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé publique ou à la protection des droits et libertés d'autrui. / Les restrictions visées à l'alinéa précédent ne peuvent être appliquées aux articles 11, 13, 14, 16, 17, 19, 20 et 21 ». Ces stipulations créent des droits dont les particuliers peuvent directement se prévaloir.
Une vaccination obligatoire constitue une restriction au droit institué par l’article 5 de la convention sur les droits de l’homme et la biomédecine, qui peut être admise si elle remplit les conditions prévues à son article 26 et, notamment, si elle est justifiée par des considérations de santé publique et proportionnée à l’objectif poursuivi. Il doit ainsi exister un rapport suffisamment favorable entre, d’une part, la contrainte et le risque présentés par la vaccination pour chaque personne vaccinée et, d’autre part, le bénéfice qui en est attendu tant pour cet individu que pour la collectivité dans son entier, y compris ceux de ses membres qui ne peuvent être vaccinés en raison d’une contre-indication médicale, compte tenu à la fois de la gravité de la maladie, de son caractère plus ou moins contagieux, de l’efficacité du vaccin et des risques ou effets indésirables qu’il peut présenter.
Pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 11 à 13 du présent jugement, le moyen tiré de ce que l’obligation vaccinale instituée par la loi du 5 août 2021 serait incompatible avec les stipulations de l’article 5 de la convention d’Oviedo doit être écarté.
S’agissant de la méconnaissance du droit à un procès équitable :
La mesure litigieuse ne présentant pas le caractère d’une sanction administrative, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à un procès équitable garanti par les stipulations de l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales est inopérant doit être écarté.
S’agissant de la méconnaissance du droit de refuser ou de ne pas recevoir un traitement :
Si M. C... fait valoir que l’arrêté attaqué méconnaitrait les dispositions de l’article L.1111-4 du code de la santé publique en ce qu’elles garantissent le droit de toute personne de refuser ou de ne pas recevoir un traitement, cet arrêté se borne à tirer les conséquences des dispositions de la loi du 5 août 2021. Or il n’appartient pas au juge administratif de contrôler la validité d’une norme de rang législatif au regard d’une autre, ni d’apprécier l’opportunité d’une telle norme. Ce moyen doit dès lors être écarté.
S’agissant de la méconnaissance du principe de proportionnalité des sanctions :
Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 7 du présent jugement, le moyen tiré de ce que la mesure de suspension litigieuse méconnaitrait le principe de proportionnalité des sanctions est inopérant et doit être écarté.
S’agissant de la méconnaissance du principe de continuité du service public :
M. C... soutient que l’arrêté attaqué, en lui opposant les exigences de l’obligation de vaccination contre la covid-19, méconnaitrait le principe constitutionnel de continuité du service public. Toutefois, dès lors que cet arrêté se borne à faire application des dispositions de la loi du 5 août 2021, ce moyen revient en réalité à contester la constitutionnalité de ces dispositions législatives. Or, en dehors des cas et conditions prévus par le chapitre II bis du titre II de l’ordonnance du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil constitutionnel, relatif à la question prioritaire de constitutionnalité, il n’appartient pas au juge administratif d’apprécier la constitutionnalité de la loi.
S’agissant de la méconnaissance du droit au maintien du traitement :
L’arrêté attaqué ne constituant pas une mesure de suspension à titre conservatoire prise sur le fondement les dispositions de l’article 30 de la loi du 13 juillet 1983, le requérant ne saurait utilement soutenir qu’il aurait dû bénéficier du maintien de son traitement prévu par ces dispositions dans l’hypothèse d’une suspension prononcée sur leur fondement.
Il résulte de ce qui précède que la requête de M. C... doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d’injonction.
Sur la requête n° 2208712 :
En premier lieu, par un arrêté du 10 janvier 2022, transmis à la préfecture de la Loire-Atlantique le 13 janvier 2022, le président du conseil d’administration du SDIS a délégué sa signature en matière de ressources humaines à M. D..., directeur des ressources humaines, signataire de l’arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de cet arrêté doit être écarté.
En second lieu, l’ensemble des autres moyens soulevés par M. C... pour contester l’arrêté attaqué doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux énoncés au points 6 à 28 du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du SDIS de Loire-Atlantique, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme que M. C... demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de M. C... le versement de la somme demandée par le SDIS de Loire-Atlantique au même titre.
D E C I D E :
Article 1er : Les requêtes de M. C... sont rejetées.
Article 2 : Les conclusions présentées par le SDIS de Loire-Atlantique sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... C... et au service départemental d’incendie et de secours de Loire-Atlantique.
Délibéré après l'audience du 19 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Gourmelon, présidente,
Le rapporteur,
A. CORDRIE
La présidente,
V. GOURMELONMme André, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2025.
La greffière,
S. LEGEAY
La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière