Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 28 novembre 2022, 5 décembre 2022, 8 décembre 2022, 31 juillet 2023, 18 août 2023, 23 août 2023 et 28 juin 2024, Mme A... C..., représentée par Me de Guéroult d’Aublay, demande au tribunal, dans le dernier de ses écritures :
1°) d’annuler la décision du 20 octobre 2022 par laquelle le ministre de l’intérieur et des outre-mer a rejeté le recours qu’elle a exercé le 11 mai 2022 à l’encontre de la décision du préfet de police de Paris du 29 mars 2022 ayant ajourné à deux ans sa demande de naturalisation et a substitué à la décision du préfet de police de Paris une décision de rejet de sa demande de naturalisation ;
2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur et au préfet territorialement compétent de réexaminer sa demande dans le délai d’un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- il n’est pas établi que la décision attaquée a été prise par une autorité compétente ;
- la décision contestée méconnaît les dispositions des articles 21-15 et 27 du code civil, et de l’article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;
- elle est entachée d’erreurs manifestes d’appréciation d’une part, quant aux liens qu’elle conserverait avec son pays d’origine où résident ses deux filles, alors qu’elle a sollicité, avant l’intervention de la décision attaquée, le regroupement familial à leur profit, d’autre part, quant à la volonté de dissimuler l’existence de ses filles lorsqu’elle a demandé son titre de séjour, alors que cette circonstance est sans incidence sur son droit au séjour dès lors qu’il a été octroyé pour raisons de santé, et qu’il lui avait été alors conseillé par l’association l’ayant accompagnée dans ses démarches de ne pas mentionner dans sa demande de titre de séjour ses filles, non présentes sur le sol français, et, enfin, au regard de sa bonne intégration sociale et professionnelle en France, notamment en raison de son implication professionnelle lors de la crise sanitaire ;
- elle l’empêche d’intégrer la fonction publique hospitalière en qualité de stagiaire puis de titulaire ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 4 août 2023 et le 11 juillet 2024, le ministre de l’intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant ;
les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;
- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Gibson-Théry a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
Par une décision du préfet de police de Paris du 29 mars 2022, la demande de naturalisation présentée par Mme A... C..., ressortissante camerounaise née le 30 janvier 1980, a été ajournée à deux ans. Saisi d’un recours administratif préalable obligatoire, le ministre de l’intérieur et des outre-mer a, par une décision du 20 octobre 2022, rejeté ce recours et substitué à la décision du préfet de police de Paris une décision de rejet de la demande de naturalisation de l’intéressée. Mme C... demande au tribunal l’annulation de la décision du 20 octobre 2022.
En premier lieu, par une décision du 1er juillet 2021 portant délégation de signature à la direction de l’intégration et de l’accès à la nationalité, publiée au Journal officiel de la République française le 4 juillet 2021, le directeur de l’intégration et de l’accès à la nationalité, compétent à cet effet en vertu de l’article 3 du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, a donné délégation à Mme B... D..., adjointe au chef du bureau des affaires juridiques, du précontentieux et du contentieux, à l’effet de signer au nom du ministre de l’intérieur la décision du 20 octobre 2022 attaquée. Dès lors, le moyen tiré de l’incompétence de la signataire de la décision contestée doit être écarté comme manquant en fait.
En deuxième lieu, aux termes de l’article 27 du code civil : « Toute décision déclarant irrecevable, ajournant ou rejetant une demande d'acquisition, de naturalisation ou de réintégration par décret ainsi qu'une autorisation de perdre la nationalité française doit être motivée ». Aux termes de l’article 49 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : « Toute décision déclarant irrecevable, ajournant ou rejetant une demande de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française prise en application du présent décret est motivée conformément à l'article 27 » du code civil.
La décision attaquée vise les articles 45 et 48 du décret du 30 décembre 1993 et mentionne les motifs sur lesquels le ministre a entendu fonder sa décision, tirés de ce que, d’une part, les filles de la requérante résidant à l’étranger, elle ne pouvait être regardée comme ayant établi en France l’ensemble de ses attaches familiales, et, d’autre part, elle avait procédé à de fausses déclarations dans le cadre de sa demande de titre de séjour en omettant de mentionner l’existence de ses enfants mineures résidant à l’étranger. Ainsi cette décision comporte, avec suffisamment de précision, l’énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. Par suite, à le supposer soulevé, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation doit être écarté.
En troisième lieu, aux termes de l’article 21-15 du code civil : « (…) l’acquisition de la nationalité française par décision de l’autorité publique résulte d’une naturalisation accordée par décret à la demande de l’étranger ». Aux termes de l’article 21-16 du même code : « Nul ne peut être naturalisé s'il n'a en France sa résidence au moment de la signature du décret de naturalisation ». Aux termes de l’article 48 du décret susvisé du 30 décembre 1993 : « Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration dans la nationalité sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l’ajournement en imposant un délai ou des conditions (…) ». En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l’intérêt d’accorder la naturalisation à l’étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d’opportunité, il peut légalement tenir compte de toutes les circonstances de l’affaire, concernant notamment, au titre de l’examen de la situation familiale du demandeur, la circonstance qu’un ou plusieurs de ses enfants mineurs résident à l’étranger, et concernant également les renseignements défavorables recueillis sur son comportement.
Pour rejeter la demande de naturalisation de Mme C..., le ministre de l’intérieur s’est fondé sur les motifs tirés de ce qu’elle conservait des liens forts dans son pays d’origine, le Cameroun, où résidaient ses deux filles nées les 18 mai 2011 et 24 février 2013, cette circonstance ne permettant pas de considérer qu’elle avait établi, en France, l’ensemble de ses attaches familiales et de ce qu’elle avait procédé à une fausse déclaration dans le cadre de sa demande de titre de séjour en s’abstenant de mentionner l’existence de ses deux enfants mineures résidant à l’étranger.
Il ressort des pièces du dossier qu’à la date de la décision attaquée, deux des enfants mineures de la requérante, de nationalité camerounaise, résidaient effectivement au Cameroun. Si Mme C... soutient avoir entrepris des démarches tendant au regroupement familial en France au profit de ses filles, il est constant qu’à la date de la décision attaquée, le regroupement familial sollicité n’avait pas été encore accordé et les deux filles de Mme C... résidaient effectivement au Cameroun. Ces démarches, sont, dès lors, sans incidence sur la légalité de la décision en litige. N’ont pas davantage d’incidence sur cette légalité les circonstances invoquées par la requérante relatives à son implication professionnelle lors de la crise sanitaire et à sa bonne intégration sociale et professionnelle, non contestées, ni celles, postérieures à la décision attaquée, relatives à l’intention du groupe hospitalier de l’intégrer à la fonction publique hospitalière en stage puis de la titulariser en qualité d’aide-soignante, et à l’acceptation du regroupement familial par une décision du préfet de police du 27 mars 2025 au profit de ses deux filles. Par suite, le ministre de l’intérieur, qui a fait usage de son large pouvoir d’appréciation de l’opportunité d’accorder la naturalisation sollicitée, a pu légalement, sans méconnaître les dispositions précitées au point 5 ni commettre d’erreur manifeste d’appréciation, rejeter la demande de naturalisation de Mme C... pour le seul motif tiré de ce qu’elle n’avait pas établi en France l’ensemble de ses attaches familiales.
En quatrième lieu, la décision par laquelle est ajournée une demande de naturalisation n’est pas, par nature, susceptible de porter atteinte au droit au respect de la vie privée et familiale du postulant. Par ailleurs, la décision attaquée n’emporte par elle-même aucune modification dans les conditions d’existence de Mme C.... Ainsi, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît ce droit, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté comme inopérant.
Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme C... doit être rejetée en toutes ses conclusions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... C... et au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l’audience du 11 décembre 2025 à laquelle siégeaient :
Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Baufumé, première conseillère,
Mme Gibson-Théry, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 janvier 2026.
La rapporteure,
S. GIBSON-THÉRY
La présidente,
M. BÉRIA-GUILLAUMIE
La greffière,
B. GAUTIER
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,