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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2402967

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2402967

mardi 30 septembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2402967
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation11ème chambre
Avocat requérantBENVENISTE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes (11ème chambre) a été saisi d’un recours en excès de pouvoir contre la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa, confirmant le refus de délivrance d’un visa de long séjour à Mme D... au titre de la réunification familiale. Le tribunal a rejeté la requête, estimant que la décision attaquée n’était pas entachée d’erreur manifeste d’appréciation ni de méconnaissance de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme. Il a relevé que, conformément à l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, l’âge de l’enfant est apprécié à la date de la demande de réunification familiale, et qu’à cette date, Mme D... était âgée de plus de dix-neuf ans. Par conséquent, le tribunal a jugé que le refus de visa était légalement fondé.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés respectivement le 26 février et le 28 décembre 2024, Mme A... E... et Mme B... D..., représentées par Me Benveniste, demandent au tribunal :

1°) d’annuler la décision implicite née le 30 décembre 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 6 octobre 2023 de l’autorité consulaire française à Kinshasa (République Démocratique du Congo) refusant à Mme B... D... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

2°) d’enjoindre au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa demandé dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement à leur conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d’attribution de l’aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l’Etat le versement à leur profit de la même somme en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de Mme D....

Par un mémoire en défense enregistré le 8 janvier 2025, le ministre d’Etat, ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par une décision du 5 février 2025, le président du bureau d’aide juridictionnelle a refusé le bénéfice de l’aide juridictionnelle à Mme D....

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Lehembre, conseiller ;
- les observations de Me Sachot, avocate de Mmes E... et D....


Considérant ce qui suit :

Mme A... E..., ressortissante congolaise, s’est vue reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du 30 juin 2021. Ses enfants ont sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France auprès de l’autorité consulaire française à Kinshasa (République Démocratique du Congo), en qualité de membre de la famille d’une réfugiée. Par une décision du 6 octobre 2023, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé à Mme B... D.... Par une décision implicite née le 30 décembre 2023, dont Mme E... et Mme D... demandent l’annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l'intérieur est chargée d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. (…). ». Aux termes de l’article D. 312-8-1 du même code : « En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ».
En application des dispositions précitées de l’article D. 312-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d’une demande de visa fait l’objet d’une décision implicite de rejet, cette décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, qui se substitue à celles de l’autorité consulaire, doit être regardée comme s’étant appropriée les motifs retenus par cette autorité, tirés en l’espèce de ce qu’à la date de sa demande de visa, la requérante était âgée de dix-neuf ans révolus.
D’une part, aux termes l’article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : (…) 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. (…) L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. »
D’autre part, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »
Il est constant qu’à la date du dépôt de sa demande de visa, le 18 octobre 2022, Mme D... était âgée de 19 ans révolus. Elle n’était, dès lors, pas éligible à la procédure de réunification familiale prévue par les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, Mme D... fait valoir qu’elle demeure dans son pays d’origine isolée de toute famille depuis le départ de son père et de ses sœurs. La circonstance, relevée en défense par le ministre, selon laquelle certaines formalités administratives auraient été accomplies pour elle par M. F..., fonctionnaire de profession, et dont il n’existe aucune autre mention dans la requête, n’est pas de nature à remettre en cause la réalité de cette situation d’isolement. Il ressort en outre des pièces du dossier que Mme D..., qui ne possède aucun hébergement, est provisoirement accueillie au sein d’une église de Kinshasa, et qu’elle est régulièrement hospitalisée pour le traitement de graves crises d’épilepsie. Son état de santé nécessite par conséquent un accompagnement que ne peut plus assumer sa famille, dont la cellule s’est entièrement recomposée en France. Dans ces conditions, eu égard à sa situation de vulnérabilité et alors que la continuité et l’intensité des liens qui l’unissent à sa famille vivant en France ne sont pas contestées par le ministre en défense la décision attaquée a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme D..., garanti par les dispositions de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que Mme D... est fondée à demander l’annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu’il soit enjoint au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme D... le visa d’entrée et de long séjour demandé dans un délai de trois mois suivant sa notification, sans qu’il soit besoin, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais d’instance :

Si la circonstance que l’un des auteurs d’une requête collective ne justifie pas d’un intérêt à agir ne fait pas obstacle à ce que les conclusions de cette requête soient jugées recevables, elle fait en revanche obstacle à ce que le juge accueille les conclusions propres à ce requérant tendant au remboursement des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Par suite, les conclusions présentées sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative par Mme E..., qui n’a pas intérêt à agir dans la présente instance, doivent être rejetées.
La demande d’aide juridictionnelle présentée par Mme D... ayant été rejetée par décision du 5 février 2025, il n’y a pas lieu de faire application de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En vertu des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 200 euros à verser à Mme D....


D E C I D E :


Article 1er : La décision implicite née le 30 décembre 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d’entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme D... le visa demandé dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à Mme D... la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... D..., A... E... et au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur.



Délibéré après l’audience du 9 septembre 2025, à laquelle siégeaient :

M. Berthon, président,
Mme Moreno, conseillère,
M. Lehembre, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2025.

Le rapporteur,




P. LEHEMBRE






Le président,




E. BERTHON








L’assesseure la plus ancienne,



M. C...


Le président-rapporteur,



A. MARCHAND






L’assesseure la plus ancienne,



M. C...

La greffière,




S. FOURNIER

La République mande et ordonne au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,


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