Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 20 mars 2024, le 8 juillet 2024 et le 30 avril 2025, M. F... C... et Mme E... D... épouse C..., agissant tant en leur nom personnel qu’en qualité de représentants légaux de l’enfant mineur A... B... C... H..., représentés par Me Danet, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) d’annuler la décision du 16 mai 2024 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l’autorité consulaire française à Yaoundé (Cameroun) refusant à l’enfant A... B... la délivrance d’un visa de long séjour au titre du regroupement familial ;
2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur, à titre principal, de délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer la situation du demandeur de visa dans le même délai et sous la même astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 200 euros à verser à leur conseil au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, ou dans l’hypothèse où la demande d’aide juridictionnelle serait rejetée, à eux-mêmes sur le seul fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France est entachée d’un défaut de motivation ;
- la décision attaquée est entachée d’un vice de procédure tenant à la composition irrégulière de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France ;
- elle procède d’un défaut d’examen de la situation personnelle du demandeur de visa au regard des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale sur les droits de l'enfant ;
- elle est entachée d’une erreur de fait et d’une erreur d’appréciation, dès lors, d’une part, que la commission de recours n’apporte aucune précision sur les éléments relatifs au caractère non-probant des documents du jeune A... B... permettant de renverser la présomption prévue à l’article 47 du code civil, alors qu’il dispose d’un acte de naissance n°3958/2013 dressé le 18 septembre 2013 au centre d’état civil de Yaoundé V dont les mentions concordent avec celles du passeport et, d’autre part, qu’ils ont produit des éléments de possession d’état ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention de New York du 26 janvier 1990 sur les droits de l’enfant.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 avril 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 4 juillet 2025, la clôture d'instruction a été fixée au 20 août 2025.
M. C... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 10 février 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Alloun,
- et les observations de Me Danet, représentant les requérants.
Considérant ce qui suit :
M. C... et Mme D... épouse C..., ressortissants camerounais résidant régulièrement en France sous couvert de titres de séjour en cours de validité, ont obtenu pour l’enfant A... B... C... H... une autorisation de regroupement familial par une décision du préfet de la Marne en date du 29 juin 2022. Dans le cadre de la procédure de regroupement familial, ils ont demandé un visa de long séjour pour A... B... C... H..., qui lui a été refusé par une décision implicite de l’autorité consulaire française à Yaoundé. Par une décision du 16 mai 2024, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l’autorité consulaire. Par la présente requête, M. C... et Mme D... épouse C... demandent au tribunal d’annuler la décision du 16 mai 2024 de la commission de recours.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; / 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ».
La circonstance qu’une demande de visa de long séjour ait pour objet le regroupement familial, autorisé par le préfet, ne fait pas obstacle à ce que l’autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, sur un motif d’ordre public. Figure au nombre de ces motifs le caractère inauthentique des actes d’état civil produits pour justifier de l’identité et du lien familial des demandeurs.
Aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l’article 47 du code civil. » Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ».
Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d’établir que l’acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. Il n’appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d’une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.
La commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours de M. C... au motif que les documents d’état civil produits, notamment l’acte de naissance de l’enfant A... B... C... H... et les pièces transmises pour les compléter ou pallier leur absence, ne sont pas probants et ne permettent pas d’établir l’identité du demandeur et son lien avec le regroupant, qui n’a produit aucun élément de possession d’état.
Pour établir l’identité et le lien de filiation de A... B... C... H..., les requérants produisent son acte de naissance dressé, sous le n°3958/2013, par l’officier d’état civil de Yaoundé V, le 18 septembre 2013, mentionnant qu’il est né le 20 août 2013 de l’union de M. C... F... et de Mme G.... En défense, le ministre fait valoir que l’acte de naissance ne comporte pas la mention « CE7601 » relative à la mairie de Yaoundé V en méconnaissance de la lettre circulaire 20/LC/MINATD/DAP du 3 janvier 2013 du ministre de l’administration territoriale et de la décentralisation camerounais et de son annexe. Toutefois, les requérants produisent une attestation d’existence de souche d’acte de naissance du maire de Yaoundé en date du 14 novembre 2023 ainsi qu’un procès-verbal de constat du 3 juillet 2024 établi par un huissier de justice, lesquels attestent l’existence dans les archives municipales de la souche de l’acte de naissance n°3958/2013 établi à la mairie de Yaoundé V et dressé le 18 septembre 2013 de l’enfant C... H... Joel B... né le 20 août 2013 à Yaoundé, fils de M. C... F... et Mme G.... Ces mentions concordent d’une part, avec l’acte de naissance contesté et, d’autre part, avec le passeport camerounais de l’enfant, dont l’authenticité n’est pas remise en cause par le ministre. Dès lors, le seul non-respect de la règle relative à la numérotation rappelée par la lettre-circulaire précitée ne suffit pas à priver de caractère probant l’acte de naissance produit. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir qu’en retenant le motif énoncé au point 6 pour fonder sa décision, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée France a commis une erreur d’appréciation.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. C... et Mme D... épouse C... sont fondés à demander l’annulation de la décision attaquée.
Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :
Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l’absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu’il soit enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à l’enfant A... B... C... H... le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais du litige :
M. C... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État la somme de 1 200 euros à verser à Me Danet, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l’Etat.
D É C I D E :
Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France du 16 mai 2024 est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir.
Article 3 : L’Etat versera à Me Danet une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F... C..., à Mme E... D... épouse C..., au ministre de l'intérieur et à Me Danet.
Délibéré après l'audience du 10 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Poupineau, présidente,
M. Dumont, premier conseiller,
M. Alloun, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2025.
Le rapporteur,
Z. ALLOUN
La présidente,
V. POUPINEAU
La greffière,
A.-L. LE GOUALLEC
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,