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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2405919

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2405919

vendredi 16 janvier 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2405919
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème chambre
Avocat requérantGUEGUEN

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a annulé la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, qui avait rejeté le recours de M. C... et Mme B... contre un refus de visa de long séjour pour réunification familiale. Le tribunal a jugé que l’identité de Mme B... et son lien familial avec M. C..., bénéficiaire de la protection subsidiaire, étaient établis par les actes d’état civil et les éléments de possession d’état produits, conformément aux articles L. 561-2 et L. 561-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. En conséquence, la décision attaquée a été annulée pour erreur d’appréciation, sans qu’il soit besoin d’examiner l’autre moyen. Le tribunal a enjoint au ministre de l’intérieur de délivrer le visa dans un délai d’un mois, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :


Par une requête et un mémoire enregistrés les 18 avril 2024 et 30 septembre 2025, M. D... C... et Mme A... B..., représentés par Me Gueguen, demandent au tribunal :

1°) d’annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé le 28 août 2023 contre la décision de l’autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant à Mme A... B... un visa d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans le délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de faire réexaminer la demande de visa de Mme A... B... dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 1 200 euros hors taxes, soit 1 440 euros toutes taxes comprises, au profit de Me Guegen, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :
- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l’article L. 561-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d’une erreur d’appréciation, dès lors que l’identité de la demandeuse de visa et son lien familial avec le réunifiant est établi par les actes d’état-civil et les éléments de possession d’état ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 septembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

M. C... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 19 octobre 2024.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Guillemin a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :


M. D... C..., ressortissant afghan né le 1er janvier 2002, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par décision de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides du 31 mai 2021. Son épouse alléguée, Mme A... B... a sollicité un visa de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l’autorité consulaire française à Téhéran (Iran), laquelle, par une décision du 7 août 2023, a rejeté sa demande. Par une décision implicite, dont M. C... et Mme B... demandent l’annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé le 28 août 2023 contre cette décision consulaire.

En premier lieu, aux termes de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile que : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l’ordre public, le ressortissant étranger qui s’est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d’au moins dix-huit ans, si le mariage ou l’union civile est antérieur à la date d’introduction de sa demande d’asile ; 2° Par son concubin, âgé d’au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d’introduction de sa demande d’asile, une vie commune suffisamment stable et continue (…) ». Et aux termes de l’article L. 561-5 du même code : « Les membres de la famille d’un réfugié ou d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d’entrée pour un séjour d’une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l’état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l’absence d’acte de l’état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d’état définis à l’article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l’article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l’identité des demandeurs. Les éléments de possession d’état font foi jusqu’à preuve du contraire. Les documents établis par l’office font foi jusqu’à inscription de faux. ». Enfin, aux termes de l’article L. 121-9 du même code : « L'Office français de protection des réfugiés et apatrides est habilité à délivrer aux réfugiés et bénéficiaires de la protection subsidiaire ou du statut d'apatride, après enquête s'il y a lieu, les pièces nécessaires pour leur permettre soit d'exécuter les divers actes de la vie civile, soit de faire appliquer les dispositions de la législation interne ou des accords internationaux qui intéressent leur protection, notamment les pièces tenant lieu d'actes d'état civil. Le directeur général de l'office authentifie les actes et documents qui lui sont soumis. Les actes et documents qu'il établit ont la valeur d'actes authentiques. Ces diverses pièces suppléent à l'absence d'actes et de documents délivrés dans le pays d'origine. Les pièces délivrées par l'office ne sont pas soumises à l'enregistrement ni au droit de timbre ».

Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d’une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d’une personne reconnue réfugiée, l’autorité diplomatique ou consulaire n’est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d’ordre public. Figure au nombre de ces motifs le caractère frauduleux des actes d’état civil produits pour justifier de l’identité, l’absence de caractère probant des documents présentés et, le cas échéant, du lien familial de l’intéressé avec la personne réfugiée.

Aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l’article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis.

Les actes établis par l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides sur le fondement des dispositions de l’article L. 121-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, en cas d’absence d’acte d’état civil ou de doute sur leur authenticité, et produits à l’appui d’une demande de visa d’entrée pour un séjour d’une durée supérieure à trois mois, présentée pour les membres de la famille d’un réfugié ou d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire dans le cadre d’une réunification familiale, ont, dans les conditions qu’elles prévoient, valeur d’actes authentiques qui fait obstacle à ce que les autorités consulaires en contestent les mentions, sauf en cas de fraude à laquelle il appartient à l’autorité administrative de faire échec.

Aux termes de l’article 311-1 du code civil : « La possession d'état s'établit par une réunion suffisante de faits qui révèlent le lien de filiation et de parenté entre une personne et la famille à laquelle elle est dite appartenir. / Les principaux de ces faits sont : / 1° Que cette personne a été traitée par celui ou ceux dont on la dit issue comme leur enfant et qu'elle-même les a traités comme son ou ses parents ; / 2° Que ceux-ci ont, en cette qualité, pourvu à son éducation, à son entretien ou à son installation ; / 3° Que cette personne est reconnue comme leur enfant, dans la société et par la famille ; / 4° Qu'elle est considérée comme telle par l'autorité publique ; / 5° Qu'elle porte le nom de celui ou ceux dont on la dit issue. ».

En application des dispositions précitées de l’article D. 312-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d’une demande de visa fait l’objet d’une décision implicite de rejet, cette décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, qui se substitue à celle de l’autorité consulaire, doit être regardée comme s’étant appropriée les motifs retenus par cette autorité, tirés en l’espèce de ce que en application de l’article L. 561-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, les documents produits par la demandeuse de visa pour justifier son identité et sa situation de famille ne sont pas probants.

D’une part, pour établir l’identité de Mme A... B..., les requérants produisent une copie de son passeport, une copie de sa carte d’identité, ainsi qu’un acte de naissance établi par le ministre des affaires intérieures de la République islamique d’Afghanistan. L’ensemble de ces documents mentionne, de manière concordante, que l’intéressée est née le 3 juillet 2001 à Kaboul en Afghanistan. En l’absence de toute critique en défense sur ce point, ces éléments sont de nature à établir l’identité de Mme B....

D’autre part, il ressort des pièces du dossier que l’Office français de protection des réfugiés et apatrides a refusé d’enregistrer le mariage de M. C... et Mme B..., au motif que celui-ci était contraire à la législation afghane dès lors que l’époux était âgé de 16 ans à la date de sa célébration, le 25 août 2018. Toutefois, la qualité de concubine âgée de plus de dix-huit ans à la date de la décision attaquée, dont se prévaut Mme B..., ouvre le droit, pour la personne réfugiée en France, au bénéfice du droit à être rejoint au titre de la réunification familiale en application des dispositions citées au point 2. Les requérants ont d’ailleurs été inscrits à l’OFPRA en qualité de concubins.

Pour justifier de la réalité de leur concubinage, les requérants produisent des copies d’écran de messages non traduits échangés en 2021 avec des dénommés « Asmat » et « Salman », frères de Mme B..., puis à compter de mars 2023, avec cette dernière. Sont également versés quelques photographies de la demandeuse de visa avec des membres de sa famille, deux justificatifs de versement d’argent en septembre et décembre 2022 et les justificatifs du déplacement du père du réunifiant, M. C..., en Iran en mars 2023 afin de rencontrer la demandeuse de visa. Toutefois, ces éléments, s’ils sont antérieurs à la décision attaquée, ne permettent pas d’établir l’existence d’un lien de concubinage stable et continu avant l’introduction de la demande d’asile au sens des dispositions précitées du 2° de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. La circonstance que l’intéressé a déclaré l’existence de Mme B... auprès des services de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides dans le formulaire adressé au bureau des familles de réfugiés en avril 2023 est insuffisante à cet égard. Enfin, les circonstances selon lesquelles les requérant justifieraient des retrouvailles organisées en 2025 à Téhéran, de trois transferts d’argent en 2025, d’un maintien des contacts téléphoniques et de l’état de grossesse de Mme B... en octobre 2025, ne peuvent être utilement invoquées pour être postérieures à la décision attaquée. Dans ces conditions, en retenant le motif tiré de ce que les documents produits par Mme B... pour justifier de son lien familial avec M. C... ne sont pas probants, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France n’a pas entaché sa décision d’une erreur d’appréciation ni d’une erreur de droit.

En second lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. ».

Pour les motifs exposés au point 10, il n’est pas établi que M. C... et Mme B... auraient partagé une communauté de vie avant l’obtention de la protection subsidiaire par M. C... en 2021. La circonstance que les requérants justifient avoir repris contact depuis la fin 2022 et que Mme B... attendrait un enfant issu de sa relation avec le réunifiant n’est pas suffisante pour caractériser une atteinte disproportionnée au droit des requérants à mener une vie privée et familiale normale. Dans ces conditions, alors qu’il n’est pas allégué que les requérants seraient dans l’incapacité de se rencontrer dans un pays tiers, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par Mme B... et M. C... doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de leurs conclusions à fin d’injonction sous astreinte et de celles présentées au titre des frais liés au litige.


D É C I D E :



Article 1er : La requête de Mme B... et M. C... est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D... C..., à Mme A... B... et au ministre de l'intérieur.




Délibéré après l'audience du 8 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Penhoat, président,
Mme Guillemin, première conseillère,
Mme Lacour, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 janvier 2026.



La rapporteure,

F. GUILLEMIN
Le président,

A. PENHOAT
La greffière,

A. VOISIN



La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,


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