Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 22 avril 2024 et le 29 août 2025, Mme H... D..., représentée par Me Rostin, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision en date du 27 février 2024 par laquelle le sous-directeur des visas a rejeté le recours préalable formé contre la décision de l’autorité consulaire française à Lomé (Togo) refusant de lui délivrer un visa d’entrée et de court séjour pour motif familial ;
2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur, à titre principal, de délivrer le visa sollicité dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de visa dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête n’est pas tardive ;
- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente pour ce faire dès lors qu’il n’est pas établi que la signataire dispose d’une délégation de signature régulière, qu’elle a été nommée régulièrement à son poste et qu’elle l’occupait encore à la date de la signature ;
- elle est entachée d’un défaut de motivation en droit et en fait ;
- sa situation n’a pas fait l’objet d’un examen réel et sérieux, notamment au regard de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision attaquée est entachée d’une erreur de fait dès lors qu’elle est couturière et non demandeuse d’emploi, qu’elle justifie d’attaches familiales et de revenus issus de son activité professionnelle dans son pays d’origine où réside également son époux, qui travaille en Guinée équatoriale ;
- elle méconnaît les articles 14, 15 et 32 du code des visas et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors que d’une part, elle justifie d’attaches familiales et matérielles au Togo, qu’elle a manifesté sa volonté d’y revenir, qu’elle justifie de garanties de retour suffisantes et qu’ainsi le risque de détournement de l’objet du visa à des fins migratoires n’est pas établi et que d’autre part, elle justifie de ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins pendant la durée du séjour ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 13 août 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la décision attaquée peut également être fondée sur le motif tiré de l’insuffisance des ressources de Mme D... pour financer son séjour ;
- les moyens soulevés par Mme D... ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 5 août 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 12 septembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Dumont a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
Mme D..., ressortissante togolaise, a présenté une demande de visa d’entrée et de court séjour pour un motif de visite familiale auprès de l’autorité consulaire française à Lomé (Togo). Par une décision du 5 décembre 2023, l’autorité consulaire a refusé de lui délivrer le visa demandé. Par une décision du 27 février 2024, le sous-directeur des visas a rejeté le recours formé contre la décision de l’autorité consulaire. Par la présente requête, Mme D... demande l’annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Il ressort des termes de la décision attaquée que le sous-directeur des visas s’est fondé sur le motif tiré de ce qu’eu égard à sa situation personnelle, et notamment aux attaches dont elle dispose en France et dans son pays d’origine, sa demande présentait un risque de détournement de l’objet du visa à des fins migratoires.
Aux termes de l’article L. 312-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d'y séjourner pour une durée n'excédant pas trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de court séjour, dans les conditions prévues à l'article 6 du règlement 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016. / Les demandes de visa de court séjour sont déposées et instruites dans les conditions prévues par les chapitres II et III du titre III du règlement n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas. » Aux termes de l’article 10 du règlement n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas : « (…) 3. Lorsqu’il introduit une demande, le demandeur : (…) f) produit les documents justificatifs conformément à l’article 14 et à l’annexe II ; (…) ». Aux termes de l’article 14 du même règlement : « 1. Lorsqu'il introduit une demande de visa uniforme, le demandeur présente les documents suivants : (…) b) des documents relatifs à l’hébergement, ou apportant la preuve de moyens suffisants pour couvrir les frais d’hébergement ; / c) des documents indiquant que le demandeur dispose de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans son pays d’origine ou de résidence ou pour le transit vers un pays tiers dans lequel son admission est garantie, ou encore qu’il est en mesure d’acquérir légalement ces moyens, conformément à l’article 5, paragraphe 1, point c), et à l’article 5, paragraphe 3, du code frontières Schengen ; / d) des informations permettant d’apprécier sa volonté de quitter le territoire des Etats membres avant l’expiration du visa demandé. (…) 4. Les États membres peuvent exiger que les demandeurs présentent une preuve de prise en charge et/ou une attestation d’accueil, en remplissant un formulaire établi par chaque État membre. » Aux termes de l’article 21 du même règlement : « 1. Lors de l'examen d'une demande de visa uniforme, le respect par le demandeur des conditions d'entrée énoncées à l'article 5, paragraphe 1, points a), c), d) et e), du code frontières Schengen est vérifié et une attention particulière est accordée à l'évaluation du risque d'immigration illégale ou du risque pour la sécurité des États membres que présenterait le demandeur ainsi qu'à sa volonté de quitter le territoire des États membres avant la date d'expiration du visa demandé. » Aux termes de l’article 32 du même règlement : « 1. Sans préjudice de l'article 25, paragraphe 1, le visa est refusé : (…) b) s’il existe des doutes raisonnables sur l’authenticité des documents justificatifs présentés par le demandeur ou sur la véracité de leur contenu, sur la fiabilité des déclarations effectuées par le demandeur ou sur sa volonté de quitter le territoire des États membres avant l’expiration du visa demandé (…) ».
L'administration peut, indépendamment d'autres motifs de rejet tels que la menace pour l'ordre public, refuser la délivrance d'un visa, qu'il soit de court ou de long séjour, en cas de risque avéré de détournement de son objet, lorsqu'elle établit que le motif indiqué dans la demande ne correspond manifestement pas à la finalité réelle du séjour de l'étranger en France. Elle peut à ce titre opposer un refus à une demande de visa de court séjour en se fondant sur l'existence d'un risque avéré de détournement du visa à des fins migratoires.
Mme D..., âgée de 50 ans à la date de la décision attaquée, soutient vouloir venir en France dans le cadre d’une visite familiale à sa mère et sa sœur. D’une part, pour justifier des attaches familiales qui la lie à son pays d’origine, elle produit un certificat de mariage avec M. F... G..., ressortissant togolais, daté du 1er septembre 2011, et une copie de ce document certifiée conforme par l’officier d’état civil de Lomé datée du 21 août 2025, documents dont l’authenticité n’est pas contestée par l’administration et qui permettent d’établir, contrairement à ce qu’allègue le ministre de l’intérieur, que le lien marital subsistait entre les intéressés à la date de la décision attaquée. Elle produit également l’acte de naissance de son fils I... E... G..., et un ordre de service de son employeur daté du 2 février 2024, établissant qu’à cette date il travaillait à Lomé, l’acte de naissance de sa fille A... J... G..., et une attestation de scolarité datée du 17 avril 2024 établissant qu’elle était inscrite pour l’année universitaire 2022-2023 dans un établissement d’enseignement supérieur à Lomé, l’acte de naissance de sa fille K... G..., et une attestation de scolarité établissant qu’elle était inscrite pour l’année scolaire 2023-2024 dans un collège à Lomé. Ainsi, Mme D... justifie d’attaches familiales importantes au Togo. D’autre part, pour justifier des liens matériels qui la lie à son pays d’origine, Mme D... produit un plan cadastral identifiant une parcelle qu’elle présente comme un titre de propriété sur lequel figure plusieurs tampons, dont le plus récent en date du 16 février 2009. Ce certificat dit « des trois tampons », qui, s’il ne constitue pas un titre de propriété conforme aux lois locales, est un document administratif qui, compte tenu des difficultés d’application de la législation foncière au Togo, doit, comme l’indique notamment un rapport publié en 2019 par la banque mondiale, être regardé comme permettant de justifier de la propriété de M. G... sur la parcelle qu’il identifie, conformément à une pratique informelle courante à Lomé. De même, la contradiction apparente soulevée par le ministre de l’intérieur entre les mentions du domicile de la requérante figurant sur son certificat de résidence, sur le certificat dit « des trois tampons » et sur le formulaire de demande de visa s’explique par l’utilisation dans ces documents de formules officielles ou coutumières qui désignent le même quartier de Bè-Adidomé dans la commune du Golfe 1 où se trouve le domicile de Mme D... à Lomé. Par suite, si les autres pièces qu’elle verse à l’instance, notamment le diplôme de couture du 31 octobre 1995, l’attestation de fin d’apprentissage du 18 mars 1997, les photos d’elle non datées utilisant une machine à coudre dans un local domestique et les extraits de son compte, de celui de son fils et de l’entreprise de son mari mentionnant des revenus d’origine non identifiée, ne permettent pas d’établir que Mme D... exerce la profession de couturière ni qu’elle dispose de revenus stables au Togo, elle doit être regardée comme justifiant d’attaches matérielles dans son pays d’origine. Dès lors, Mme D..., qui produit en outre la réservation d’un billet d’avion retour pour manifester sa volonté de revenir au Togo à l’expiration de son visa, est fondée à soutenir qu’en dépit de la présence en France de sa mère et de sa sœur, elle présente des garanties de retour suffisantes et que la décision attaquée est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.
Toutefois, l’administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l’excès de pouvoir que la décision dont l’annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l’auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d’apprécier s’il résulte de l’instruction que l’administration aurait pris la même décision si elle s’était fondée initialement sur ce motif. Dans l’affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu’elle ne prive pas la partie requérante d’une garantie procédurale liée au motif substitué.
Le ministre de l’intérieur dans son mémoire en défense, qui a été communiqué à la requérante, invoque un nouveau motif tiré de ce que Mme D... ne justifie pas de ressources suffisantes pour garantir le financement de son séjour en France.
Aux termes de l’article L. 313-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Tout étranger qui déclare vouloir séjourner en France pour une durée n'excédant pas trois mois dans le cadre d'une visite familiale ou privée doit présenter un justificatif d'hébergement qui prend la forme d'une attestation d’accueil, signée par la personne qui se propose d'assurer le logement de l'étranger, ou son représentant légal. Cette attestation est validée par l'autorité administrative et constitue le document prévu par la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 pour justifier les conditions de séjour dans le cas d'une visite familiale ou privée ». Aux termes de l’article L. 311-2 du même code : « L'attestation d'accueil, signée par l'hébergeant et accompagnée des pièces justificatives déterminées par décret en Conseil d'Etat, est présentée pour validation au maire de la commune du lieu d'hébergement (…). / Elle est accompagnée de l'engagement de l'hébergeant de prendre en charge, pendant toute la durée de validité du visa ou pendant une durée de trois mois à compter de l'entrée de l'étranger sur le territoire des Etats parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990, et au cas où l'étranger accueilli n'y pourvoirait pas, les frais de séjour en France de celui-ci, limités au montant des ressources exigées de la part de l'étranger pour son entrée sur le territoire en l'absence d'une attestation d'accueil. » Aux termes de l’article R. 313-9 du même code : « Le signataire de l'attestation d'accueil doit, pour en obtenir la validation par le maire, se présenter personnellement en mairie, muni d'un des documents mentionnés aux articles R. 313-7 et R. 313-8, d'un document attestant de sa qualité de propriétaire, de locataire ou d'occupant du logement dans lequel il se propose d'héberger le visiteur ainsi que de tout document permettant d'apprécier ses ressources et sa capacité d'héberger l'étranger accueilli dans un logement décent au sens des dispositions réglementaires en vigueur et dans des conditions normales d'occupation. »
Il résulte de ces dispositions que l'obtention d'un visa de court séjour est subordonnée à la condition que le demandeur justifie à la fois de sa capacité à retourner dans son pays d'origine et de moyens de subsistance suffisants pendant son séjour. Il appartient au demandeur de visa dont les ressources personnelles ne lui assurent pas ces moyens d'apporter la preuve de ce que les ressources de la personne qui l'héberge et qui s'est engagée à prendre en charge ses frais de séjour au cas où il n'y pourvoirait pas sont suffisantes pour ce faire. Cette preuve peut résulter de la production d'une attestation d'accueil validée par l'autorité compétente et comportant l'engagement de l'hébergeant de prendre en charge les frais de séjour du demandeur, sauf pour l'administration à produire des éléments de nature à démontrer que l'hébergeant se trouverait dans l'incapacité d'assumer effectivement l'engagement qu'il a ainsi souscrit.
Pour justifier de ses ressources, Mme D... produit la preuve du change en euros d’une somme de 1 145 euros et une attestation d’accueil signée par le maire de Toulouse le 11 août 2023 selon laquelle M. B... C..., l’époux de sa soeur, s’engage à l’héberger et à prendre en charge les frais de son séjour du 8 au 28 décembre 2023. Ainsi, l’administration ne pouvant utilement faire valoir que cette attestation n’a pas été signée par sa mère, Mme D... doit être regardée comme disposant des ressources nécessaires pour financer son séjour et de la capacité à retourner dans son pays d’origine. Dès lors, le nouveau motif invoqué par le ministre de l’intérieur, qui n’allègue pas que l’hébergeant serait dans l’incapacité d'assumer effectivement l'engagement qu'il a ainsi souscrit, n’est pas de nature à fonder légalement la décision attaquée. Par suite, la demande de substitution de motif du ministre de l’intérieur ne peut être accueillie.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que Mme D... est fondée à demander l’annulation de la décision attaquée.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement, compte tenu de l’absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu’il soit enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme D... le visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais du litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme D... et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : La décision du sous-directeur des visas du 27 février 2024 est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa demandé par Mme D... dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’État versera à Mme D... une somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme H... D... et au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 14 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Poupineau, présidente,
M. Dumont, premier conseiller,
M. Alloun, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2025.
Le rapporteur,
E. DUMONT
La présidente,
V. POUPINEAU
La greffière,
A.-L. LE GOUALLEC
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,