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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2406231

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2406231

lundi 22 décembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2406231
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantLEUDET

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a annulé la décision implicite de la commission de recours contre les refus de visa, qui avait rejeté la demande de visa de long séjour pour réunification familiale présentée pour l'enfant D... A..., au motif que son identité et sa filiation avec Mme C..., bénéficiaire de la protection subsidiaire, étaient établies par les actes d'état civil produits. Le tribunal a jugé que l'administration avait commis une erreur d'appréciation en estimant les documents non probants et en retenant un caractère frauduleux, et a également considéré que le refus méconnaissait l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et le paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Il a enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer le visa dans un délai de deux mois, sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 24 avril 2024 et 27 octobre 2025, Mme B... C..., agissant tant en son nom propre qu’en qualité de représentante légale de M. D... A..., et représentée par Me Leudet, demande au tribunal :

d’annuler la décision implicite née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France sur le recours formé contre la décision du 20 avril 2023 de l’autorité consulaire française à Conakry (Guinée) refusant au jeune D... A... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa demandé dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;

de mettre à la charge de l’Etat le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation dès lors que l’identité et la filiation du demandeur sont établies par ses actes d’état civil et que l’ensemble des déclarations de la réunifiante ont été concordantes s’agissant du demandeur ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 octobre 2025, le ministre d’Etat, ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C... ne sont pas fondés.

Mme C... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 17 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique du 1er décembre 2025 :
- le rapport de M. Ossant, conseiller,
- et les observations de Me Leudet, avocate de Mme C....


Considérant ce qui suit :

Mme C..., ressortissante guinéenne, s’est vu octroyer le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision du 21 octobre 2021 du directeur général de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA). L’enfant mineur D... A..., qu’elle présente comme son fils, a sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France en qualité de membre de la famille d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire auprès de l’autorité consulaire française à Conakry (Guinée). Par une décision du 20 avril 2023, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision implicite née du silence gardé pendant un délai de deux mois, dont Mme C... demande au tribunal l’annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé le 25 mai 2023 contre cette décision consulaire.



Sur les conclusions à fin d’annulation :

Aux termes de l’article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l'intérieur est chargée d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. (…). ». Aux termes de l’article D. 312 8-1 du même code : « En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours. ».

En application des dispositions précitées, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d’une demande de visa fait l’objet d’une décision implicite de rejet, cette décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, qui se substitue à celle de l’autorité consulaire, doit être regardée comme s’étant appropriée les motifs retenus par cette autorité, tirés en l’espèce de ce que le demandeur n’a pas justifié de son identité et de sa situation de famille dès lors que les documents produits ne sont pas probants et que les déclarations de la réunifiante conduisent à conclure à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale.

Aux termes de l’article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale :/ 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. / (…) / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ». Aux termes de l’article L. 561-4 du même code : « Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ». Enfin, l’article L. 561-5 de ce code dispose que : « Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. (…) ».

Aux termes de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents. En outre, les jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l’état et à la capacité des personnes produisent leurs effets en France indépendamment de toute déclaration d’exequatur, sauf dans la mesure où ils impliquent des actes d’exécution matérielle sur des biens ou de coercition sur des personnes. Si l’autorité administrative doit tenir compte de tels jugements dans l’exercice de ses prérogatives, il lui appartient toutefois, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, de ne pas fonder sa décision sur des éléments issus d'un jugement étranger qui révéleraient l’existence d’une fraude ou d’une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

Il ressort des pièces du dossier que pour établir l’identité du jeune D... A... et son lien de filiation avec Mme C..., ont été produits un acte de naissance n° 186 dressé le 8 juillet 2021 par le centre d’état civil de la commune rurale de Manéah suivant un jugement supplétif d’acte de naissance n° 1183 rendu par le tribunal de première instance de Coyah le 28 juin 2021, ainsi qu’un passeport délivré le 12 avril 2022. Si le ministre fait valoir en défense que les déclarations de la réunifiante ne sont pas concordantes quant à son mariage en 2018 avec un compatriote guinéen et à sa relation avec celui-ci, à son arrivée en Europe, à la filiation de sa fille ou à sa volonté de faire venir en France la fille de sa sœur décédée ou le père du demandeur, ces incohérences, à les supposer établies, qui n’ont pas fait obstacle à l’octroi de la protection subsidiaire à la réunifiante par l’OFPRA et qui ne portent aucunement sur l’identité du demandeur de visa et son lien de filiation avec Mme C..., ne sont pas de nature à établir le caractère frauduleux du jugement supplétif. Il en va de même de la circonstance que l’acte de naissance ait été transcrit tardivement et sur la requête de M. A..., cousin de la réunifiante, qui a reconnu la paternité de l’enfant D... A... issu d’un viol, alors que le ministre ne mentionne aucune disposition de droit local qui ferait obstacle à un tel procédé. A cet égard, la circonstance que Mme C... ait indiqué que ses deux enfants, dont le demandeur, n’ont pas de filiation paternelle alors que l’acte de naissance produit mentionne une paternité, ne constitue pas une anomalie contrairement à ce que soutient le ministre en défense, dès lors qu’aucune disposition n’impose que la filiation légale soit identique à la filiation biologique. Enfin, bien que, comme le fait valoir le ministre en défense, le jugement de délégation de l’autorité parentale n° 103 rendu par le tribunal de première instance de Coyah le 26 mai 2022 sur la demande de M. A... au bénéfice de Mme C... mentionne que M. A... a déclaré être le père biologique du jeune D... A..., cette seule discordance, que la requérante explique par la nécessité de se prévaloir d’une filiation biologique pour bénéficier d’une filiation légale en Guinée et qui ne porte ni sur le jugement supplétif d’acte de naissance ni sur l’acte de naissance, alors que l’ensemble des mentions portées sur ces deux documents et sur le passeport du demandeur sont concordantes, ne permet pas, à elle seule, d’établir l’existence d’une manœuvre frauduleuse s’agissant du jugement supplétif et de priver les documents d’état civil de valeur probante. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n’a pu légalement rejeter le recours dont elle était saisie pour les motifs cités au point 3.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que la requérante est fondée à demander l’annulation de la décision attaquée.



Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu’un visa d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale soit délivré au jeune D... A.... Par suite, il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa sollicité, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

Mme C... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État la somme de 1 200 euros à verser à Me Leudet, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.


D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France sur le recours formé contre la décision de l’autorité consulaire française à Conakry (Guinée) portant sur la demande de M. D... A... est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à M. D... A... un visa d’entrée et de long séjour en qualité de membre de la famille d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à Me Leudet la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... C..., au ministre de l’intérieur et à Me Leudet.


Délibéré après l'audience du 1er décembre 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Picquet, présidente,
M. Garnier, premier conseiller,
M. Ossant, conseiller.



Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2025.


Le rapporteur,

L. OSSANT

La présidente,

P. PICQUET

La greffière,



J. BALEIZAO


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,


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