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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2407097

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2407097

mardi 17 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2407097
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème chambre
Avocat requérantLEUDET

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Nantes a rejeté la requête en excès de pouvoir visant à annuler le rejet implicite d'un recours contre le refus de visas de réunification familiale pour l'épouse et les enfants d'un réfugié. La juridiction a jugé que la décision implicite de la commission de recours, qui reprenait le motif de l'autorité consulaire sur l'insuffisance des justificatifs d'identité et de liens familiaux, était conforme aux dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle a également estimé que ce refus ne méconnaissait pas le droit au respect de la vie familiale garanti par l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 14 mai 2024 et 15 décembre 2025, M. C... A... G... et Mme D... E..., agissant en leur nom et en qualité de représentants légaux des enfants H... B... A..., I... C... A... et J... C... A..., représentés par Me Leudet, demandent au tribunal :

1°) d’annuler la décision implicite née le 6 juin 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 20 décembre 2022 de l’autorité consulaire française au Soudan refusant à Mme D... E..., H... B... A..., I... C... A... et J... C... A... la délivrance de visas d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer les visas demandés dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer leur demande dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation tant au regard des documents produits que des éléments de possession d’état dont il est justifié, qui établissent l’identité et le lien de parenté des demandeurs de visa avec le réunifiant ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 novembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

M. A... G... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle partielle (55%) par une décision du 8 octobre 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Raoul,
- et les observations de Me Obriot, substituant Me Leudet, représentant M. C... A... G... et Mme D... E....


Considérant ce qui suit :

M. C... A... G..., ressortissant érythréen, s’est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la Cour nationale du droit d’asile du 10 mai 2019. Mme D... E... qu’il présente comme son épouse et les jeunes H... B... A..., I... C... A... et J... C... A... qu’il présente comme leurs enfants, ont sollicité la délivrance de visas d’entrée et de long séjour en France auprès de l’autorité consulaire française au Soudan, en qualité de membres de la famille d’un réfugié. Par décisions du 20 décembre 20232022, cette autorité a refusé de délivrer les visas demandés. Par une décision implicite née le 6 juin 2023, dont M. C... A... G... et Mme D... E..., demandent l’annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.
Sur les conclusions à fin d’annulation :

Aux termes de l’article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l'intérieur est chargée d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. (…) ». Aux termes de l’article D. 312-8-1 du même code : « En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ».

En application des dispositions précitées de l’article D. 312-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d’une demande de visa fait l’objet d’une décision implicite de rejet, cette décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, qui se substitue à celles de l’autorité consulaire, doit être regardée comme s’étant appropriée le motif retenu par cette autorité tiré en l’espèce de ce que les document produits par les demandeurs pour justifier de leur identité et de leur situation de famille ne sont pas probants.

D’une part, il résulte des dispositions de l’article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale :/ 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. (…) L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite.. Aux termes de l’article L. 561-4 du même code : « Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ». Aux termes de l’article L. 561-5 de ce même code : « Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ».

Il résulte des dispositions précitées que les actes établis par l’Office français des réfugiés et des apatrides (OFPRA) sur le fondement des dispositions de l’article L. 121-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, en cas d’absence d’acte d’état civil ou de doute sur leur authenticité, et produits à l’appui d’une demande de visa d’entrée pour un séjour d’une durée supérieure à trois mois, présentée pour les membres de la famille d’un réfugié ou d’un bénéficiaire de la protection subsidiaire dans le cadre d’une réunification familiale, ont, dans les conditions qu’elles prévoient, valeur d’actes authentiques qui fait obstacle à ce que les autorités consulaires en contestent les mentions, sauf en cas de fraude à laquelle il appartient à l’autorité administrative de faire échec.

D’autre part, aux termes de l’article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

En ce qui concerne Mme E...
Il ressort des pièces du dossier que M. A... G... a fait état, lors de sa demande d’asile, de son mariage avec Mme E..., née le 5 mai 1985, et qu’un certificat de mariage a été établi le 9 décembre 2019 par le directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) faisant état de sa célébration, le 8 mars 2005, à Adi Hasan (Erythrée). Ce certificat, dont il n’est pas allégué qu’il serait entaché de fraude ou que le ministre aurait mis en œuvre la procédure d’inscription en faux à son encontre, établit le lien matrimonial unissant Mme E... à M. A... G.... En outre, les requérants ont produit la carte d’identité érythréenne de Mme E... délivrée le 6 juillet 2006 ainsi qu’une carte personnelle qui lui a été remise par la République du Soudan le 23 février 2021 et dont les mentions concordent avec celles figurant dans le certificat de mariage établi par le directeur de l’OFPRA. Dans ces conditions, les requérants justifient, pour l’application de l’article L. 561-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, de l’identité et du lien matrimonial unissant Mme E... au réunifiant.

En ce qui concerne H... B... A..., I... C... A... et J... C... A... :
Il ressort des pièces du dossier qu’à l’appui des demandes de visas de H... B... A..., I... C... A... et J... C... A..., pour justifier de leur identité et de leur lien familial avec le réunifiant, ont été produits des certificats de baptême délivrés par l’église orthodoxe érythréenne de Tawahdo qui portent la mention de leurs noms, prénoms, date de naissance, nationalité et liens familiaux. Les mentions portées sur ces documents concordent avec les informations fournies par M. A... G... lors du dépôt de sa demande d’asile, lors de son entretien avec l’OFPRA et dans sa fiche familiale de référence. En outre, les requérants produisent des photographies faisant apparaitre l’ensemble de la famille avant le départ de M. A... G... ainsi que des transferts d’argent adressés à MmeE...s et des appels vidéo entre les deux époux faisant également apparaitre les enfants. Dès lors, les éléments produits par les requérants doivent être regardés comme suffisants pour établir l’identité des demandeurs de visas et leur lien de parenté avec le réunifiant. Dans ces conditions, la commission de recours a fait une inexacte application des dispositions précitées en refusant de leur délivrer les visas sollicités.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l’annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :

Le présent jugement, eu égard au motif d’annulation retenu, implique nécessairement qu’il soit enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à MmeE...s et aux enfants H... B... A..., I... C... A... et J... C... A... les visas d’entrée et de long séjour demandés dans un délai de trois mois suivant sa notification, sans qu’il soit besoin, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais d’instance :

D’une part, M. A... G... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle partielle, à hauteur de 55%. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’État la somme de 660 euros à verser à Me Leudet au titre des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l’Etat.

D’autre part, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat le versement à M. A... G... et MmeF...e la somme de 540 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :


Article 1er : La décision implicite du 6 juin 2023 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d’entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme D...E...s, H... B... A..., I... C... A... et J... C... A... les visas demandés dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à Me Leudet la somme de 660 euros (six cent soixante euros) sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l’Etat.

Article 4 : L’Etat versera à Mme M. A... G... et MmeE...s la somme de 540 (cinq cent quarante) euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C... A... G..., Mme D...E...s, au ministre de l’intérieur et à Me Leudet.

Délibéré après l’audience du 24 février 2026, à laquelle siégeaient :
M. Berthon, président,
M. Lehembre, conseiller,
Mme Raoul, conseillère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mars 2026.


La rapporteure,




C. Raoul


Le président,




E. Berthon
La greffière,




N. Brulant

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,





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