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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2408392

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2408392

mardi 17 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2408392
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème chambre
Avocat requérantPOULARD

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Nantes a rejeté la requête en annulation d'une décision implicite de rejet d'un visa de regroupement familial. Le juge a estimé que la commission de recours, en émettant une décision implicite, avait valablement repris le motif de l'autorité consulaire, à savoir le défaut d'authenticité des actes d'état civil produits par la demanderesse. La décision s'appuie sur les articles D. 312-8-1 et L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que sur l'article 47 du code civil.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 5 juin 2024, 1er octobre et 17 décembre 2025, M. A... B... et Mme C..., représentés par Me Poulard, demandent au Tribunal :

1°) d’annuler la décision implicite née le 5 avril 2024 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 28 novembre 2023 de l’autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo) refusant à Mme C... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre du regroupement familial ;

2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa demandé dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent, dans le dernier état de leurs écritures, que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur d’appréciation tant au regard des documents produits que des éléments de possession d’état dont il est justifié, qui établissent l’identité de la demandeuse et son lien marital avec le regroupant ;
- elle méconnaît les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 septembre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Moreno a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

Mme C..., ressortissante congolaise, a sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour au titre du regroupement familial en France auprès de l’autorité consulaire française à Kinshasa (République démocratique du Congo). Par une décision du 28 novembre 2023, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision implicite née le 5 avril 2024, dont Mme C... et M. B... demandent l’annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

Aux termes de l’article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre de l'intérieur est chargée d'examiner les recours administratifs contre les décisions de refus de visa de long séjour prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. (…). ». Aux termes de l’article D. 312-8-1 du même code : « En l'absence de décision explicite prise dans le délai de deux mois, le recours administratif exercé devant les autorités mentionnées aux articles D. 312-3 et D. 312-7 est réputé rejeté pour les mêmes motifs que ceux de la décision contestée. L'administration en informe le demandeur dans l'accusé de réception de son recours ».

En application des dispositions précitées de l’article D. 312-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d’une demande de visa fait l’objet d’une décision implicite de rejet, cette décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, qui se substitue à celle de l’autorité consulaire, doit être regardée comme s’étant appropriée le motif retenu par cette autorité, tiré en l’espèce de ce que les documents d’état civil présentés en vue d’établir l’identité de Mme C... ne sont pas authentiques.

Aux termes de l’article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial :1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ;2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. ».

Lorsque la venue en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité consulaire est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur des motifs d'ordre public, au nombre desquels figure le défaut de caractère authentique des actes d’état civil produits.

D’une part, aux termes du premier alinéa de l’article L. 811-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile alors applicable : « La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l’article 47 du code civil. ». Il résulte des dispositions de l’article 47 du code civil que la force probante d’un acte d’état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. D’autre part, aux termes des dispositions de l’article 311-2 du code civil : « La possession d'état s'établit par une réunion suffisante de faits qui révèlent le lien de filiation et de parenté entre une personne et la famille à laquelle elle est dite appartenir. (…) ». Aux termes de l’article 311-2 du même code : « La possession d'état doit être continue, paisible, publique et non équivoque. ».

Enfin, il n’appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d’une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

Afin de justifier de l’identité de Mme C... et de son lien matrimonial avec le regroupant, les requérants produisent un acte de notoriété supplétif à un acte de naissance n° 021 dressé par l’officier d’état civil du bureau secondaire de Luvaka le 6 octobre 2023 ainsi que l’ordonnance n° 064/2023 portant homologation de cet acte de notoriété rendu par le juge du tribunal de paix de Mbanza-Ngungu le 7 octobre 2023. Toutefois, ainsi que le soulève le ministre en défense, quand bien même ces documents auraient fait l’objet d’une légalisation par le ministère des affaires étrangères congolais le 16 octobre 2023, ils sont postérieurs aux documents produits afin d’établir leur lien matrimonial, à savoir un jugement d’enregistrement tardif d’acte de mariage n° 4161 du tribunal de paix de Kinshasa/Pont Kasa-Vubu et un acte de mariage n° 281, qui font pourtant mention de l’acte de naissance de Mme C.... Si les requérants soutiennent que la demandeuse de visa a été victime d’un vol, cette circonstance n’est établie par la production d’aucune pièce et ne ressort pas des mentions de l’acte de notoriété qui précise « cause qui avait empêché le rapport de l’acte de naissance : ignorance de la loi ». Dans ces circonstances, l’identité de la demandeuse ne peut être tenue pour établie par les documents d’état civil produit. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. B... a déclaré de façon constante auprès de l’OFPRA qu’il était marié depuis 2015 à Mme C..., née le 16 juin 1983, et qu’un enfant est né de leur union le 24 février 2016. Ces déclarations, cohérentes avec le passeport de la demandeuse de visa, sont complétées par la production de justificatifs de transferts financiers réguliers, de photographies et de conversations. Dans ces conditions, l’identité de Mme C... et son lien marital avec le regroupant doivent être regardés comme établis par possession d’état. En rejetant le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a donc fait une inexacte application des dispositions précitées.

Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l’annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d’injonction sous astreinte :

Le présent jugement, eu égard au motif d’annulation retenu, implique nécessairement qu’il soit enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme C... le visa d’entrée et de long séjour demandé dans un délai de trois mois suivant sa notification, sans qu’il soit besoin, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais d’instance :

Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme globale de 1 200 euros à verser à M. B... et Mme C... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.



D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite née le 5 avril 2024 de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d’entrée en France est annulée.


Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire délivrer à Mme C... le visa demandé dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à M. B... et Mme C... la somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à Mme C..., et au ministre de l’intérieur.


Délibéré après l’audience du 24 février 2026, à laquelle siégeaient :

M. Berthon, président,
Mme Moreno, conseillère,
M. Lehembre, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mars 2026.


La rapporteure,




C. Moreno


Le président,




E. Berthon
La greffière,




N. Brulant

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,






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