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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2408722

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2408722

mardi 24 février 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2408722
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème chambre
Avocat requérantDEWAELE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a examiné la requête de Mme B... contestant le refus de visa de long séjour pour sa fille mineure au titre de la réunification familiale. La commission de recours avait motivé son refus par le caractère non probant des documents d'état civil produits, ne permettant pas d'établir l'identité et la filiation. Le tribunal a rejeté la requête, estimant que la décision attaquée était suffisamment motivée et ne procédait pas d'un défaut d'examen. Il a jugé que les moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que des stipulations de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant, n'étaient pas fondés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 juin 2024, Mme D... B..., agissant en qualité de représentante légale de l’enfant mineur C... A..., représentée par Me Dewaele, demande au Tribunal :

1°) d’annuler la décision du 19 juillet 2023 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision du 31 janvier 2023 de l’autorité consulaire française en Guinée refusant à l’enfant mineur C... A... la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale ;

2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire délivrer le visa demandé dans un délai de dix jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle procède d’un défaut d’examen de la situation personnelle de la demandeuse ;
- elle méconnaît les dispositions des articles L. 561-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers, et celles des articles 47 et 310-3 du code civil ;
- elle est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur d’appréciation tant au regard des documents produits que des éléments de possession d’état dont il est justifié, qui établissent l’identité et la filiation de la demandeuse de visa ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 octobre 2025, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :
- les moyens invoqués ne sont pas fondés ;
- la décision attaquée pouvait également être fondée sur un autre motif, dont il demande implicitement la substitution, tiré de l’absence de jugement de délégation de l’autorité parentale et d’autorisation de sortie au profit de la réunifiante.

Mme B... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 9 avril 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code civil ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Moreno a été entendu au cours de l’audience publique.

Considérant ce qui suit :

Mme B..., ressortissante guinéenne, s’est vue reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du 28 mai 2018. L’enfant mineur C... A..., qu’elle présente comme sa fille, a sollicité la délivrance d’un visa d’entrée et de long séjour en France auprès de l’autorité consulaire française en Guinée, en qualité de membre de la famille d’une réfugiée. Par décision du 31 janvier 2023, cette autorité a refusé de délivrer le visa demandé. Par une décision du 19 juillet 2023, dont Mme B... demande l’annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

En premier lieu, pour rejeter le recours dont elle était saisie, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France s’est fondée sur le motif tiré de ce que les documents d’état civil produits, notamment deux actes de naissance différents transcrits suivant jugements supplétifs d’actes de naissances, et les pièces transmises pour les compléter ou pallier leur absence, ne sont pas probants et ne permettent pas d’établir l’identité de la jeune C... A... et son lien de filiation avec Mme D... B.... Une telle motivation comporte, avec suffisamment de précision, les considérations qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivée au regard des exigences des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Ainsi, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.

En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation de la demandeuse de visa n’aurait pas fait l’objet d’un examen particulier. Par suite, le moyen tiré du défaut d’examen de la situation particulière de l’enfant mineur C... A... doit être écarté.

En troisième lieu, il résulte des dispositions de l’article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : « I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale :/ 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. (…) L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. Aux termes de l’article L 561-4 du même code : « Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ». L’article L 561-5 de ce code précise par ailleurs que : « Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. (…). ».

Le droit pour les réfugiés et titulaires de la protection subsidiaire de faire venir auprès d’eux leur conjoint et leurs enfants âgés de moins de dix-neuf ans implique que ceux-ci puissent solliciter et, sous réserve de motifs d’ordre public et à condition que leur lien de parenté soit établi, obtenir un visa d’entrée et de long séjour en France.

Aux termes de l’article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ». Aux termes de l’article 310-3 du même code : « La filiation se prouve par l'acte de naissance de l'enfant, par l'acte de reconnaissance ou par l'acte de notoriété constatant la possession d'état. Si une action est engagée en application du chapitre III du présent titre, la filiation se prouve et se conteste par tous moyens, sous réserve de la recevabilité de l'action. »
Il résulte de ces dispositions que la force probante d’un acte d’état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

Par ailleurs, il n’appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d’une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

Afin de justifier de l’identité de l’enfant mineur C... A... et de son lien de filiation avec la réunifiante, Mme B... produit un jugement supplétif n° 6095 rendu le 26 juin 2019 par le tribunal de première instance de Kaloum, transcrit au registre d’état civil le 10 juillet 2019, ainsi qu’un second jugement supplétif rendu le 21 avril 2021 sous le n° 2963 par le même tribunal, transcrit au registre de l’état civil de la commune de Kaloum le 4 mai 2021. En se bornant à soutenir que les documents produits ne sont pas foncièrement différents et comportent les mêmes mentions, la requérante n’apporte aucune explication permettant de justifier la production de deux actes de naissances différents, établis en transcription de deux jugements supplétifs rendus par la même juridiction et pour le même enfant. Par ailleurs, les deux attestations sur l’honneur, les captures d’écran de conversations téléphoniques et les justificatifs de transferts d’argent entre octobre 2022 et mai 2023, sont insuffisantes pour établir l’identité et le lien de filiation par la possession d’état. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France a pu, sans entacher sa décision d’une erreur de droit ou d’une erreur d’appréciation, estimer que l’identité et le lien de filiation allégués ne pouvaient être regardés comme établis et refuser, pour ce motif, de délivrer le visa demandé.

En dernier lieu, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, faute d’établissement de l’identité de la demandeuse de visa et de son lien de filiation avec Mme B..., les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant doivent être écartés.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner la substitution de motif demandée en défense, que la requête de Mme B... doit être rejetée en toutes ses conclusions.


D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B... est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D... B... et au ministre de l’intérieur.

Délibéré après l’audience du 20 janvier 2026, à laquelle siégeaient :

M. Berthon, président,
Mme Moreno, conseillère,
Mme Raoul, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 février 2026.


La rapporteure,




C. Moreno


Le président,




E. Berthon
La greffière,




S. Fournier

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,





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