Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2503029

mercredi 12 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2503029
TypeDécision
Formation- Etrangers - 15 jours

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a annulé l'arrêté du 11 février 2025 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique avait prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'un an à l'encontre de M. B, ressortissant turc. Le juge a estimé que le préfet ne pouvait légalement édicter une nouvelle interdiction de retour alors qu'une mesure identique, prise par le préfet d'Ille-et-Vilaine le 3 novembre 2024, était déjà en vigueur et faisait l'objet d'un recours pendant devant la cour administrative d'appel. Cette solution repose sur l'application des articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 16 février et le 7 mars 2025, M. A B, représenté par Me Paugam, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 février 2025 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros TTC, à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat ou, en cas de refus d'octroi de l'aide juridictionnelle, de lui verser directement cette somme au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- son droit à être entendu, garanti par l'article 41 de la charte de droits fondamentaux de l'Union européenne, a été méconnu ;

- l'arrêté attaqué est illégal, par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision du 3 novembre 2024 portant, à son encontre, obligation de quitter le territoire français ; l'illégalité de cette décision prive de base légale l'arrêté attaqué ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation au regard des articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ; il a sollicité un réexamen de sa demande d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet de la Loire-Atlantique, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 février 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile';

- la loi no 91-647 du 10 juillet 1991';

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Tavernier, conseiller, pour statuer sur les requêtes tendant à l'annulation des mesures d'éloignement adoptées à l'encontre de ressortissants étrangers faisant l'objet d'une assignation à résidence et des décisions accompagnant ces mesures.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 mars 2025 :

- le rapport de M. Tavernier, magistrat désigné,

- et les observations de Me Paugam, avocate de M. B, qui soulève un nouveau moyen tiré de ce que le préfet de la Loire-Atlantique ne pouvait légalement prendre une nouvelle décision d'interdiction de retour sur le territoire français dès lors que le préfet d'Ille-et-Vilaine avait, dans le cadre de son arrêté du 3 novembre 2024, déjà prévu une telle mesure. Elle précise, en outre, que :

* Le requérant a sollicité un réexamen de sa demande d'asile ;

*'Il ne peut lui être reproché de ne pas avoir déféré à son obligation de quitter le territoire français dès lors qu'un recours contre cette décision est pendant devant la cour administrative d'appel de Nantes ; cette procédure d'appel explique son maintien sur le territoire français au-delà du délai de départ qui lui était accordé ;

*'L'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle ;

- le préfet de la Loire-Atlantique n'étant présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant turc né le 1er juin 1994, est entré en France, selon ses déclarations, en septembre 2020 et s'y est maintenu en situation irrégulière. Par un arrêté du 3 novembre 2024, le préfet d'Ille-et-Vilaine, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, en fixant le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution de la mesure d'éloignement. Le recours formé contre cette décision a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Rennes du 6 février 2025. Par un arrêté du 11 février 2025, dont M. B demande l'annulation au tribunal, le préfet de la Loire-Atlantique a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Par décision du 19 février 2025, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, les conclusions de la requête tendant à ce que ce dernier soit provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a, dès lors, plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

4. L'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

5. En premier lieu, la décision litigieuse vise, notamment, les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il est fait application, notamment celles citées au point 3. Elle mentionne que M. B a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français à laquelle il s'est soustrait et indique, par ailleurs, que l'intéressé est célibataire, sans enfant, et qu'il n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident sa mère, ses deux sœurs et ses quatre frères. Cette décision est ainsi, au regard des exigences rappelées au point précédent, suffisamment motivée en droit comme en fait. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne s'adresse uniquement aux institutions et organes de l'Union. Le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un Etat membre est donc inopérant. Toutefois, il résulte également de cette jurisprudence que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter son point de vue de manière utile et effective.

7. S'il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B aurait, préalablement à l'édiction de l'arrêté attaqué, été invité par l'administration à présenter ses observations écrites ou orales, il ne pouvait toutefois ignorer qu'il était susceptible de faire l'objet d'une telle mesure dès lors qu'il s'était soustrait à son obligation de quitter le territoire français. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait été privé de la possibilité de présenter des observations écrites ou orales ou qu'il aurait demandé en vain un entretien avec les services préfectoraux. Par suite, et alors que le préfet de la Loire-Atlantique n'était pas tenu d'inviter M. B à formuler des observations avant l'édiction de l'arrêté attaqué, celui-ci n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu son droit à être entendu, en application de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Par suite, le moyen doit être écarté.

8. En troisième lieu, s'il ressort des pièces du dossier qu'un appel est pendant devant la Cour administrative de Nantes contre le jugement du 6 février 2025 par lequel le tribunal administratif de Rennes a confirmé la légalité de l'arrêté du 3 novembre 2024 faisant obligation au requérant de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et prononçant à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an, celui-ci ne suspend pas l'exécution de cette mesure d'éloignement, à laquelle l'intéressé n'a pas déféré. Par suite, M. B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision du 3 novembre 2024 portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision attaquée et n'est ainsi pas davantage fondé à soutenir que l'arrêté en litige serait entaché d'un défaut de base légale en raison de la procédure en cours devant la cour administrative d'appel de Nantes.

9. En quatrième lieu, si le requérant soutient que le préfet de la Loire-Atlantique ne pouvait légalement prendre une nouvelle décision d'interdiction de retour sur le territoire français dès lors que l'arrêté du préfet d'Ille-et-Vilaine du 3 novembre 2024 prévoit déjà une telle mesure, cette nouvelle décision, désormais fondée sur l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est intervenue en raison de son maintien sur le territoire au-delà du délai de départ qui lui était accordé. La décision attaquée s'est ainsi, implicitement mais nécessairement, substituée à celle portant interdiction de retour sur le territoire français du 3 novembre 2024. Par suite, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance. ".

11. S'il ressort des pièces du dossier que M. B s'est vu délivrer, le 22 novembre 2024, une attestation de réexamen de sa demande d'asile en procédure accélérée, valable jusqu'au 21 mai 2025, cette circonstance est seulement de nature à faire obstacle à l'exécution de la décision l'obligeant à quitter le territoire français le temps de son examen et est, ainsi, sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Dans ces conditions, et eu égard à ce qui a été dit au point 8, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'un défaut d'examen, ni d'une erreur d'appréciation au regard des articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Si M. B soutient résider sur le territoire français depuis le mois de septembre 2020, où il a " construit des attaches et des repères " et a " noué et tissé de nombreuses relations amicales et sociales ", il n'apporte aucun élément à l'appui de ses allégations. Par ailleurs, il ressort des termes de l'arrêté attaqué, et n'est pas contesté, que sa mère, ses deux sœurs et quatre de ses frères résident dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'en 2020. S'il ressort des termes de cette même décision, que M. B s'est prévalu, auprès des autorités françaises, de la présence en France de l'un de ses frères, il ne l'établit pas ni même l'allègue dans le cadre de la présente instance. En outre, l'intéressé ne produit aucun élément de nature à justifier de son intégration en France. Par suite, et eu égard à ce qui a été dit au point 11, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle, ni qu'elle méconnaitrait les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées comme doivent l'être, par voie de conséquence, celles relatives aux frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire de la requête.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Loire-Atlantique et à Me Paugam.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mars 2025.

Le magistrat désigné,

T. TAVERNIERLa greffière,

M-C MINARD

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,