Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires enregistrées les 21 novembre et 4 décembre 2025, M. F... G..., représenté par Me Neraudau, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 4 novembre 2025, notifié le 17 novembre suivant, par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné son transfert aux autorités croates pour l’examen de sa demande d’asile ;
2°) d’enjoindre au préfet de Maine-et-Loire, à titre principal, de lui remettre une attestation de demande d’asile en procédure normale ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans les meilleurs délais ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros hors taxes, à verser à son conseil, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l’aide juridique, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l’Etat.
Il soutient que :
- l’arrêté contesté a été signé par une autorité incompétente à défaut de justification d’une délégation de signature régulière au profit de son signataire ;
- le respect des conditions de la notification de cette décision n’est pas établi ;
- il est insuffisamment motivé et entaché d’un défaut d’examen complet de sa situation personnelle, en particulier de sa vulnérabilité ;
- son droit à l’information, tel que garanti par les articles 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 dit « E... B... » et 13 du règlement (UE) n°2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 a été méconnu ;
- il n’est pas établi que l’entretien individuel prévu à l’article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ait été conduit dans le respect des règles exigées de confidentialité et par une personne régulièrement habilitée à cette fin et qualifiée en droit d’asile, ni qu’il ait été interrogé de manière approfondie ;
- il est entaché d’une erreur de droit dès lors que, d’une part, il n’a pas présenté de demande d’asile en Croatie, d’autre part, les autorités croates n’ont pas donné leur accord afin de le reprendre en charge sur le fondement de l’article 18 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;
-elle est entaché d’une erreur de droit au regard de l’article 3§2 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, alors qu’il existe des raisons de croire à des défaillances systémiques en Croatie ;
- elle procède d’un défaut d’examen complet de sa vulnérabilité ;
- elle méconnaît l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et procède d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des dispositions de l’article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; son renvoi en Croatie l’expose en effet à des risques de mauvais traitements au regard des conditions d’accueil des demandeurs d’asile dans ce pays ; il est exposé, au demeurant, à un risque de violation, par ricochet, de ces stipulations en cas de renvoi vers son pays d’origine, compte tenu des menaces de persécutions graves et personnelles dont il fait l’objet.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 décembre 2025, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
M. G... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 24 novembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement (UE) n°2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016, dit « C... » ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Lamarche, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure de l’article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus, au cours de l’audience publique du 4 décembre 2025 :
- le rapport de Mme Lamarche,
- et les observations de Me Neraudau, en présence de M. G..., assisté de M. D..., interprète,
- le préfet de Maine-et-Loire n’étant ni présent ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. F... G..., ressortissant russe né le 22 novembre 1989, demande au tribunal d’annuler l’arrêté du 4 novembre 2025 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné son transfert aux autorités croates.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. Aux termes de l’article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : « 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l’un quelconque d’entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre B... désignent comme responsable. / 2. (…) Lorsqu’il est impossible de transférer un demandeur vers l’État membre initialement désigné comme responsable parce qu’il y a de sérieuses raisons de croire qu’il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d’asile et les conditions d’accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l’article 4 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, l’État membre procédant à la détermination de l’État membre responsable poursuit l’examen des critères énoncés au chapitre B... afin d’établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable (…) ». Aux termes de l’article 17 du même règlement : « Par dérogation à l’article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d’examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L’Etat membre qui décide d’examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l’Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. (…) ».
3. En outre, selon l’article 21 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 établissant des normes pour l’accueil des personnes demandant la protection internationale, les personnes vulnérables sont notamment représentées par les mineurs, les mineurs non accompagnés, les handicapés, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d’enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes ayant des maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes ayant subi des tortures, des viols ou d’autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, par exemple les victimes de mutilation génitale féminine.
4. Il ressort des pièces du dossier ainsi que des propos tenus à l’audience que M. G... s’est opposé, dès son plus jeune âge, au régime du président Vladimir Poutine. Cet engagement lui a valu une agression très violente au cours de l’année 2013 le conduisant à passer quatorze jours dans le coma. Il en conserve des séquelles neurologiques et cardiaques, comme en témoigne l’hémiparésie et le ralentissement psychomoteur affectant l’ensemble du côté droit de son corps ainsi que la pose d’un pacemaker au cours de l’année 2016, dont le bon fonctionnement doit être contrôlé à échéance régulière. Outre que ces traumatismes sont manifestes et se traduisent notamment par des troubles de la coordination et de la parole, ils sont médicalement constatés et ont donné lieu à la reconnaissance d’un statut d’invalidité dans son pays d’origine. Le requérant indique avoir néanmoins poursuivi son engagement politique et avoir pris position en faveur de l’Ukraine dans le cadre du conflit armé qui l’oppose à la fédération de Russie. Il expose que les pressions et les menaces subies tant par sa famille, lui reprochant de trahir son pays, que par les autorités russes, l’ont poussé à fuir son pays au mois de septembre 2025. Il produit à cet égard un jugement rendu par le tribunal municipal de Blagovechtchensk le 19 septembre 2025 le déclarant coupable d’exhibition publique d’un symbole d’organisations extrémistes pour avoir publié une photo accompagnée du slogan « Gloire à l’Ukraine » sur sa page d’un réseau social, faits constatés par le service fédéral de sécurité de la fédération de Russie (dit « A... »). En outre, il précise qu’à son arrivée en Croatie, il a été enfermé pendant plusieurs heures sans eau ni nourriture ni toilettes et ajoute avoir subi des violences policières, sans aucun égard pour son état de santé. Ces propos précis et circonstanciés, confirmés à l’audience, ne sont pas contredits par le préfet de Maine-et-Loire. Ainsi, dans les conditions particulières de l’espèce, au regard de sa vulnérabilité et de sa situation personnelle, le préfet de Maine-et-Loire a entaché sa décision d’une erreur manifeste d’appréciation en ne se saisissant pas de la faculté d’instruire la demande d’asile de M. G... en France en application de l’article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.
5. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. G... est fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 4 novembre 2025 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a ordonné son transfert aux autorités croates.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
6. Eu égard au motif d’annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement que la demande d’asile de M. G... soit examinée par les autorités françaises. Il y a lieu, par suite, d’enjoindre au préfet de Maine-et-Loire d’enregistrer la demande d’asile de
M. G... en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d’asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
7. M. G... ayant obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 000 euros à verser à Me Neraudau sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l’Etat.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 4 novembre 2025 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a décidé de transférer M. G... aux autorités croates est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire d’enregistrer la demande d’asile de M. G... en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d’asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera à Me Neraudau une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F... G..., au ministre de l’intérieur et à Me Neraudau.
Copie en sera adressée au préfet de Maine-et-Loire.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2025.
La magistrate désignée,
M. LAMARCHE
La greffière,
J. DIONIS
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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