Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 15 décembre 2025 et le 29 décembre 2025, M. G... B... H... et Mme D... F..., agissant en leur nom personnel et en qualité de représentants légaux des mineurs A... G... B..., J... G... B... et E... G... B..., et M. K... G... B..., représentés par Me Guerin, demandent au juge des référés :
1°) d’ordonner, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l’exécution de la décision implicite de rejet née du silence de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France sur le recours formé contre les décisions du 11 avril 2025 de l’autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie) refusant de délivrer à M. G... B... H... et aux jeunes A... G... B..., J... G... B..., E... G... B... et K... G... B... un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;
2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire procéder au réexamen des demandes de visa dans le même délai et sous la même astreinte ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat, à titre principal, la somme de 1 500 euros hors taxe à verser à leur conseil au titre des dispositions combinées de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative ou, à titre subsidiaire, à eux-mêmes sur le fondement de ces dernières dispositions.
Ils soutiennent que :
- la condition d’urgence est satisfaite eu égard à la durée de séparation de plus de cinq ans de Mme F... d’avec ses enfants et son époux, de son état de santé et de celui de son fils E..., blessé lors d’un précédent conflit, et de la situation de grande précarité dans laquelle se trouvent ses enfants, qui ne sont pas scolarisés.
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
*elle est entachée d’une insuffisance de motivation ;
*elle a été prise en méconnaissance de l’article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration, l’administration ne leur ayant adressé aucune demande de pièces complémentaires ;
* elle a été prise en méconnaissance de l’article R. 561-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le ministre chargé de l'asile n’ayant pas sollicité de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides la certification de la situation de famille de la réunifiante ;
*elle est entachée d’une erreur de droit dès lors qu’elle ne repose pas sur un motif d’ordre public ;
*elle est entachée d’une erreur d’appréciation et a été prise en méconnaissance de l’article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que l’identité des demandeurs de visa et leur lien de famille à l’égard de la réunifiante sont établis par les actes d’état civils produits et par des éléments de possession d’état ;
*elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
*elle méconnait l’article 3 paragraphe premier de la convention de New-York du 26 janvier 1990 sur les droits de l’enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 décembre 2025, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d’urgence n’est pas remplie :
*les demandes de visa ont été déposées plus d’un an et demi après l’obtention du statut de réfugiée par Mme F..., qui a contribué à la durée de séparation d’avec les membres de sa famille, pour laquelle aucune précision n’est fournie quant aux conditions de vie ; la requérante ne justifie pas que les troubles anxieux dont elle souffre nécessite un traitement médicamenteux, ni de la réalité de l’état de santé de son fils E... par la production de certificats médicaux contradictoires.
- aucun des moyens soulevés par les requérants n’est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
*l’administration a demandé à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides la certification de la situation de famille de Mme F... ;
*le mariage entre Mme F... et M. G... B... H... n’a pas été reconnu par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides et le certificat de mariage éthiopien produit a été établi en octobre 2020 pour un mariage qui se serait déroulé en 2005 et à partir des déclarations des intéressés ;
*les actes de naissance et les certificats de baptême des demandeurs de visa ont été établis en 2023 plusieurs années après leur naissance et alors que les dates de baptême sont proches des dates de naissance ;
*le certificat de baptême de M. K... G... B... mentionne une date de naissance erronée ; la requérante a également déclaré une date de naissance erronée auprès de la ville de Grenoble pour cet enfant ;
*les éléments produits par les requérants ne sont pas suffisants pour permettre d’établir l’identité et le lien de famille des demandeurs de visa par la possession d’état.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 21 juillet 2025 sous le numéro 2512794 par laquelle les requérants demandent l’annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Poupineau, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique du 29 décembre 2025 à 14h30 :
- le rapport de Mme Poupineau, juge des référés,
- les observations de Me Guérin, représentant M. G... B... H..., Mme F... et M. K... G... B..., qui sollicite l’admission de Mme F..., à titre provisoire, à l’aide juridictionnelle et a repris et précisé ses moyens en exposant que les déclarations erronées de Mme F... sur l’âge de K... sont justifiées par son état de santé et des difficultés à convertir les dates du calendrier éthiopien au calendrier grégorien.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme I... F..., ressortissante éthiopienne, est entrée en France le 8 novembre 2022 et a obtenu le statut de réfugiée le 29 mai 2023. Des demandes de visa de long séjour ont été présentées afin de permettre à M. G... B... H..., qu’elle présente comme son époux, et aux jeunes A... G... B..., J... G... B..., E... G... B... et M. K... G... B..., qu’elle présente comme leurs enfants, de la rejoindre en France au titre de la réunification familiale. Par des décisions du 11 avril 2025, l’autorité consulaire française à Addis-Abeba a refusé de délivrer les visas sollicités au motif que les demandeurs de visa ne justifiaient pas de leur identité et de leur situation de famille. Par la présente requête, Mme F..., M. G... B... H... et M. K... G... B... demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, d’ordonner la suspension de l’exécution de la décision implicite de rejet née le 12 juillet 2025 du silence de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France sur le recours formés contre les décisions de l’autorité consulaire française à Addis-Abeba.
Sur la demande d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d’urgence (...), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ».
3. En raison de l’urgence et dès lors qu’il apparaît qu’elle remplit les conditions pour obtenir cette aide, il y a lieu d’admettre, à titre provisoire, Mme F... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision (...) ».
En ce qui concerne l’urgence :
5. Eu égard à la durée de séparation de Mme F..., qui a quitté l’Ethiopie en 2020, d’avec son époux et ses enfants, et des diligences effectuées par les intéressés depuis l’octroi à Mme F... du statut de réfugiée pour la mise en œuvre de la procédure de réunification familiale, la condition d’urgence posée par l’article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite dans les circonstances de l’espèce.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
6. Il résulte des dispositions de l’article D. 312-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit être regardée comme s’étant approprié les motifs retenus par l’autorité consulaire française à Addis-Abeba qui a considéré que les documents produits par les demandeurs de visa n’étaient pas suffisamment probants et ne leur permettaient pas de justifier de leur identité et de leur situation de famille.
7. En l’état de l’instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l’erreur d’appréciation est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus attaquée de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France.
8. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l’article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies. Par suite, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens invoqués, il y a lieu de prononcer la suspension de l’exécution de la décision implicite de rejet née le 12 juillet 2025 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France, jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : « le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire (…) ».
10. La présente ordonnance implique seulement qu’il soit enjoint au ministre de l’intérieur de faire procéder au réexamen des demandes de visa de M. G... B... H... et des jeunes A... G... B..., J... G... B..., E... G... B... et M. K... G... B... dans le délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais du litige :
11. Mme F... est admise, à titre provisoire, à l’aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l’État la somme de 800 euros à verser à Me Guérin, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l’État et de l’admission définitive de Mme F... à l’aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme F... est admise, à titre provisoire, à l’aide juridictionnelle.
Article 2 : L’exécution de la décision implicite de rejet de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France née le 12 juillet 2025 est suspendue jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 3 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire procéder au réexamen des demandes de visa de M. G... B... H... et des jeunes A... G... B..., J... G... B..., E... G... B... et M. K... G... B... dans le délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : L’État versera à Me Guérin la somme de 800 (huit cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État et de l’admission définitive de Mme F... à l’aide juridictionnelle.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. G... B... H..., à Mme D... F..., à M. K... G... B..., à Me Guérin et au ministre de l’intérieur.
Fait à Nantes, le 30 décembre 2025.
La juge des référés,
V. POUPINEAU
La greffière,
L. LÉCUYER
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,