Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 février et 12 mars 2026, M. B... A..., représenté par Me Neve de Mevergnies, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :
1°) sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l’exécution de la décision expresse du 26 février 2026 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision du 17 novembre 2025 de l’autorité consulaire française à Jérusalem (Israël) refusant de lui délivrer un visa de long séjour en qualité d’étudiant ainsi que la suspension de l’exécution de la décision du ministre de l’intérieur du 23 janvier 2026 refusant la délivrance de ce visa ;
2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de faire réexaminer la demande de visa dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par heure de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 800 euros hors taxes au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761‑1 du code de justice administrative ou à son profit en cas de rejet de la demande d’aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- la condition d’urgence est satisfaite :
* au regard des délais de jugement au fond et des exigences posées par la Cour de justice de l’union européenne dans son arrêt du 19 juin 2025, n° C-299/23 visant à permettre l’adoption d’une nouvelle décision dans un délai bref afin de garantir l’effectivité des droits ouverts par la directive 2016/801, lue en combinaison avec les articles 7, 14 et 47 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, le référé suspension est la seule voie de recours utile et effective, sans que la possibilité de reporter l’inscription ni l’existence dans le pays de résidence ne soit opposable ; il est inscrit en première année de master langues et société au sein de l’université Aix-Marseille, et a été autorisé à intégrer cette formation le plus rapidement possible ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées :
* s’agissant de la décision ministérielle du 23 janvier 2026 :
** elle est insuffisamment motivée ;
** elle est entachée d’un défaut d’examen réel et sérieux de sa situation ;
** elle méconnaît l’autorité qui s’attache à l’ordonnance de référé du 8 janvier 2026 ; les motifs opposés par le Ministère pour conclure au fait qu’il existerait un risque de détournement de l’objet du visa ont déjà été contradictoirement débattus et écartés par le juge des référés ;
** elle est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur manifeste d’appréciation, dès lors que le détournement de l’objet du visa ne relève pas des motifs de refus strictement énumérés aux articles 7 à 16 et 20 de la directive, et qu’au demeurant, il entend effectuer sa formation avant de retourner en Cisjordanie ;
* s’agissant de la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :
** elle est insuffisamment motivée ;
** elle est entachée d’un défaut d’examen réel et sérieux de sa situation ;
** elle est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur manifeste d’appréciation relatives au risque de détournement de l’objet du visa ;
** elle est entachée d’une erreur de fait et d’une erreur d’appréciation s’agissant de la complétude et de la fiabilité de l’objet et des conditions du séjour envisagé ;
** il justifie de ressources suffisantes par l’octroi d’une bourse de 700 euros par mois.
Par deux mémoires en défense enregistrés les 6 et 12 mars 2026, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d’urgence n’est pas remplie ; le requérant, qui dit travailler dans le domaine de la traduction et des relations internationales depuis 2019, ne démontre pas la nécessité de suivre les études envisagées en langues et sociétés - parcours Moyen-Orient Maghreb - en France et n'établit pas ne pas pouvoir suivre une formation similaire dans un autre pays ;
- aucun des moyens soulevés par le requérant n’est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
* elle est motivée ;
* elle n’est entachée d’aucune erreur de droit ou d’appréciation ; le projet d'études du requérant a fait l'objet d'un avis défavorable des conseillers pédagogiques ; le requérant, titulaire d'un bachelor en anglais et employé depuis 2019 à l'université Istiqlal, au département des relations internationales, ne justifie pas l'intérêt que présenterait pour lui le master envisagé alors qu'il indique lui-même souhaiter reprendre ses fonctions à ladite université à la fin de ses études en France ; le requérant ne démontre ni même allègue avoir le niveau recommandé de Cl en français pour pouvoir suivre les études envisagé ; conjuguées à l'absence d'éléments susceptibles d'assurer des conditions de retour suffisantes, l'administration était fondée à refuser le visa sollicité en raison de l'existence d'un risque de détournement par le requérant de l'objet de ce visa à d'autres fins que le projet d'études en France ;
* la décision vient nécessairement se substituer à celle contestée initialement, laquelle a disparu de l'ordonnancement juridique ; en conséquence, l'injonction de réexamen prononcée par ordonnance du 8 janvier 2026 devient sans objet ; le requérant ne saurait donc faire valoir que l'autorité de la chose jugée aurait été méconnue.
Vu :
- les pièces du dossier ;
- l’ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Nantes N° 2522305 du 8 janvier 2026.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Marowski, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référés en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique du 16 mars 2026 à 9H30:
- le rapport de M. Marowski, juge des référés,
- les observations de Me Zoe Guilbaud, subsituant Me Nève de Mevergnies,
- et les observations de la représentante du ministre de l’intérieur.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
M. A..., ressortissant palestinien, demande au juge des référés sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l’exécution de la décision expresse du 26 février 2026 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision du 17 novembre 2025 de l’autorité consulaire française à Jérusalem (Israël) refusant de lui délivrer un visa de long séjour en qualité d’étudiant ainsi que la suspension de l’exécution de la décision du ministre de l’intérieur du 23 janvier 2026 refusant la délivrance de ce visa.
Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision (...) ».
Si, eu égard à leur caractère provisoire, les décisions du juge des référés n’ont pas, au principal, l’autorité de la chose jugée, elles sont néanmoins, conformément au principe rappelé à l’article L. 11 du code de justice administrative, exécutoires et, en vertu de l’autorité qui s’attache aux décisions de justice, obligatoires. Il en résulte que, lorsque le juge des référés a prononcé la suspension d’une décision administrative et qu’il n’a pas été mis fin à cette suspension – soit, par l’aboutissement d’une voie de recours, soit dans les conditions prévues à l’article L. 521-4 du code de justice administrative, soit par l’intervention d’une décision au fond, l’administration ne saurait légalement reprendre une même décision sans qu’il ait été remédié au vice que le juge des référés avait pris en considération pour prononcer la suspension. Lorsque le juge des référés a suspendu une décision de refus, il incombe à l’administration, sur injonction du juge des référés ou lorsqu’elle est saisie par le demandeur en ce sens, de procéder au réexamen de la demande ayant donné lieu à ce refus. Lorsque le juge des référés a retenu comme propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de ce refus un moyen dirigé contre les motifs de cette décision, l’autorité administrative ne saurait, eu égard à la force obligatoire de l’ordonnance de suspension, et sauf circonstances nouvelles, rejeter de nouveau la demande en se fondant sur les motifs en cause.
Par une ordonnance n°2522305 du 8 janvier 2026, la juge des référés du tribunal administratif de Nantes a suspendu l’exécution de la décision du 17 novembre 2025 de l’autorité consulaire française à Jérusalem (Israël) refusant de lui délivrer un visa de long séjour en qualité d’étudiant. Pour prononcer cette suspension, la juge des référés a considéré que : « les moyens tirés de l’erreur manifeste d’appréciation du détournement de l’objet du visa et de l’erreur d’appréciation de l’objet et des conditions de son séjour sont, en l’état de l’instruction, de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée ».
La décision du ministre de l’intérieur du 23 janvier 2026 en litige, prise en exécution de l’ordonnance du juge des référés, après réexamen de la situation de Mme A... refuse à nouveau à l’intéressée la délivrance du visa sollicité. Cette décision est fondée sur les circonstances tirées de ce que l'intéressé ne démontre pas avoir un niveau suffisant en langue française pour suivre la formation envisagée et de ce qu’étant célibataire, en situation irrégulière et ne faisant état d'aucune attache familiale ou matérielle dans son pays, il ne justifie pas de garanties de retour suffisantes à la fin de cette formation, ne permettant donc pas à l'administration d'écarter le risque de détournement de l'objet du visa sollicité à d'autres fins que le projet d'études en France. Par une décision du 26 février 2026, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, également contestée, a rejeté le recours dirigé contre le refus consulaire en se fondant sur les motifs tirés de ce que le projet d'études de M. A..., qui exerce depuis plusieurs années une activité professionnelle, n'est pas pertinent au regard de son cursus universitaire et qu’il existe un risque de détournement de l'objet du visa, sollicité pour "études", à d'autres fins, notamment migratoires.
Dans les termes où elle est rédigée, cette décision repose sur des motifs identiques à ceux regardés par l’ordonnance de la juge des référés du 8 janvier 2026 comme propres à créer un doute sur la légalité de la décision consulaire, sans faire état d’aucune circonstance nouvelle ni d’aucun nouveau motif susceptible de fonder légalement le refus de visas en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le ministre de l’intérieur, en se fondant dans sa décision sur les mêmes motifs que ceux retenus dans la décision consulaire et dont l’exécution a été suspendue par ordonnance du juge des référés du 8 janvier 2026, a méconnu la force obligatoire de ladite ordonnance, est propre, en l’état de l’instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.
Par ailleurs, eu égard à la cohérence et au sérieux du projet d’études envisagé, à l’accompagnement pédagogique qui sera assuré à M. A... par l’institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans, lequel est affilé au CNRS et à Aix-Marseille Université, à l’octroi d’une bourse et d’un logement à titre gratuit, et enfin, à la nationalité du requérant, rendant impossible le suivi d’études dans son pays d’origine, les moyens tirés de l’erreur manifeste d’appréciation du détournement de l’objet du visa et de l’erreur d’appréciation de l’objet et des conditions de son séjour sont, en l’état de l’instruction, de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision du 26 février 2026 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours de M. A... contre la décision du 17 novembre 2025 de l’autorité consulaire française à Jérusalem (Israël) refusant de lui délivrer un visa de long séjour en qualité d’étudiant.
Enfin, dans les circonstances de l’espèce, la condition d’urgence posée par l’article L. 521‑1 précité du code de justice administrative doit être regardée comme à nouveau satisfaite, compte tenu de la situation du demandeur de visa qui n’a pas évolué depuis la date récente de l’ordonnance précédente.
En conséquence, les deux conditions prévues par les dispositions de l’article L. 521‑1 du code de justice administrative étant satisfaites, il y a lieu d’ordonner la suspension de l’exécution de la décision contestée du ministre de l’intérieur du 23 janvier 2026 ainsi que celle de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 26 février 2026.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
La présente ordonnance implique seulement qu’il soit enjoint au ministre de l’intérieur de faire procéder au réexamen de la demande de visa de M. A... dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés à l’instance :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de L’Etat la somme de 800 euros (huit cents euros) au titre des frais exposés par M. A... et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L’exécution de la décision contestée du ministre de l’intérieur du 23 janvier 2026 ainsi que celle de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 26 février 2026 sont suspendues.
Article 2 : Il est enjoint au ministre de l’intérieur de faire procéder au réexamen de la demande de visa de M. A... dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L’Etat versera à M. A... la somme de 800 (huit cents) euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B... A... et au ministre de l'intérieur.
Fait à Nantes, le 19 mars 2026.
Le juge des référés,
Y. MAROWSKI
La greffière,
J. MARTIN
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,