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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2102573

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2102573

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2102573
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL LEMONNIER - BARTHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 novembre 2021 et 2 octobre 2023, M. B D, représenté par Me Barthe, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 juin 2021 par lequel la préfète de la région Grand Est a refusé de l'autoriser à exploiter une surface de 48a 02ca de vignes sur les parcelles AH0366, AN0424 et AN0425 sur le territoire de la commune de Damery ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'erreur d'appréciation tenant à la prise en compte de la situation de M. A C au lieu de celle de la SCEV C Haton au regard des critères de priorisation complémentaires prévus à l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation au regard du critère de priorisation complémentaire n° 3 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation au regard du critère de priorisation complémentaire n° 8 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation au regard du critère de priorisation complémentaire n° 9 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne ;

- la substitution de motif demandée par la préfète de la région Grand Est n'est pas fondée au regard des dispositions du 2° de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime, dès lors que l'opération n'a pas pour effet de porter la surface mise en valeur par l'exploitation du preneur en place en deçà de 3 ha et que cette exploitation est viable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2022, la préfète de la région Grand Est conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés ;

- à titre subsidiaire, l'arrêté est fondé sur un autre motif tiré de ce que l'opération projetée par M. D compromet la viabilité de l'exploitation du preneur en place au regard des dispositions du 2° de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime, qu'il y a lieu de substituer au motif initial.

La requête a été communiquée à la société civile d'exploitation viticole (SCEV) Champagne C Haton, à M. A C et à la commune de Damery, qui n'ont pas produit de mémoire.

Par courrier du 28 novembre 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce qu'en se fondant sur les dispositions de l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne pour refuser de délivrer à M. D l'autorisation d'exploiter en litige, alors qu'il était l'unique candidat pour la délivrance de cette autorisation, la préfète de la région Grand Est a méconnu le champ d'application de ces dispositions.

Par ordonnance du 15 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 31 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rifflard, conseiller,

- et les conclusions de Mme Castellani, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D est nu-propriétaire de parcelles de vignes sur le territoire de la commune de Damery données à bail depuis le 1er novembre 1995 à la SCEV Champagne C Haton. Par acte extrajudiciaire délivré le 31 octobre 2019, M. D et l'usufruitière de ces parcelles ont donné congé aux fins de reprise à la SCEV Champagne C Haton avec effet au 31 octobre 2021. M. D a déposé, par une demande réputée complète le 4 janvier 2021, une demande d'autorisation d'agrandissement de son exploitation pour une surface de 48a et 02ca. Par un arrêté du 16 juin 2021, la préfète de la région Grand Est a refusé de lui délivrer cette autorisation. M. D a formé un recours gracieux par courrier du 21 juillet 2021, qui a fait l'objet d'une décision implicite de rejet. Par sa requête, M. D demande au tribunal l'annulation de cet arrêté du 16 juin 2021 de la préfète de la région Grand Est.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, aux termes du III de l'article L. 312-1 du code rural et de la pêche maritime : " Le schéma directeur régional des exploitations agricoles établit, pour répondre à l'ensemble des objectifs et orientations mentionnés au I du présent article, l'ordre des priorités entre les différents types d'opérations concernées par une demande d'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2, en prenant en compte l'intérêt économique et environnemental de l'opération ".

3. D'autre part, en vertu du 1° du I de l'article L. 331-2 du code rural et de la pêche maritime, sont soumis à autorisation préalable les installations, les agrandissements ou les réunions d'exploitations agricoles mentionnés à cet article. Le second alinéa de l'article L. 331-3 du même code dispose que l'autorité administrative " vérifie, compte tenu des motifs de refus prévus à l'article L. 331-3-1, si les conditions de l'opération permettent de délivrer l'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 et se prononce sur la demande d'autorisation par une décision motivée ". Aux termes de l'article L. 331-3-1 du même code, dans sa rédaction application au litige : " L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : / 1° Lorsqu'il existe un candidat à la reprise ou un preneur en place répondant à un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des structures agricoles mentionné à l'article L. 312-1 ; / () ". Aux termes du II de l'article R. 331-6 du même code : " La décision d'autorisation ou de refus d'autorisation d'exploiter prise par le préfet de région doit être motivée au regard du schéma directeur régional des exploitations agricoles et des motifs de refus énumérés à l'article L. 331-3-1 ".

4. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'il est saisi de demandes d'autorisation concurrentes par un preneur en place ou un candidat à la reprise répondant à des ordres de priorités différents au regard des prescriptions du schéma directeur régional, le préfet fait en principe application de l'ordre de priorité fixé par le schéma pour rejeter la demande placée à un ordre de priorité inférieur. Il peut toutefois délivrer une autorisation concurrente à une demande de rang inférieur si l'intérêt général ou des circonstances particulières, en rapport avec les objectifs du schéma directeur, le justifient.

5. Enfin, aux termes de l'article 3 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne : " I- Le schéma directeur régional des exploitations agricoles (SDREA) établit, pour répondre aux objectifs du contrôle des structures et aux orientations de la politique régionale d'adaptation des structures d'exploitations agricoles, l'ordre des priorités entre les différents types d'opérations concernées par une demande d'autorisation, en prenant en compte l'intérêt économique et environnemental de l'opération, selon les critères définis dans le présent arrêté. () / III. Priorités applicables aux demandes portant sur des terres destinées à la production des appellations d'origine contrôlées Champagne, Coteaux champenois ou Rosé des Riceys : / 1° Sont classées au premier rang de priorité les opérations non hiérarchisées entre elles et ci-après énumérées, relatives à des biens destinés : () d) maintien du preneur en place. / La priorité accordée au titre du présent d) s'applique dans la limite d'une superficie totale mise en valeur par le demandeur au plus égale au seuil d'agrandissement ou de concentration d'exploitations excessifs. () ". Aux termes du IV de l'article 5 du même schéma directeur : " En cas de pluralité de candidatures ayant le même rang de priorité au regard des dispositions prévues à l'article 3 du présent arrêté, l'autorité administrative délivre plusieurs autorisations, sauf si, pour le rang de priorité en question, la prise en compte des critères de priorisation complémentaires et leur pondération définis dans le présent article permet de départager les candidatures concurrentes en fonction de l'intérêt de chacune des opérations envisagées. () / b) Pour les demandes portant sur des terres agricoles destinées à la production des appellations d'origine contrôlées (AOC) Champagne, Coteaux champenois ou Rosé des Riceys, les critères de priorisation complémentaires et leur pondération sont indiqués dans le tableau VI ci-dessous. / L'autorisation est accordée au(x) demandeur(s) ayant obtenu le meilleur total des points. Une autorisation est également délivrée au(x) demandeur(s) ayant obtenu : / • soit un total de points au moins égal au meilleur total diminué de trente points ; / • soit un total d'au moins soixante-dix points. () ".

6. Pour rejeter la demande d'autorisation d'exploiter de M. D, la préfète de la région Grand Est a retenu que sa candidature était d'un rang de priorité identique à celui du preneur en place au regard des dispositions du III de l'article 3 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne, et a estimé, après application des critères de priorisation complémentaires prévus à l'article 5 de ce même schéma directeur, que la demande de M. D totalisait soixante points tandis que le preneur en place en obtenait cent-dix.

7. Le tableau VI de l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne, qui fixe les critères de priorisation complémentaires et leur pondération, prévoit, au titre du critère n° 3, que vingt points sont accordés s'il " est justifié que l'opération a pour effet de porter la surface exploitée par le demandeur à une superficie comprise entre 1 et 3 hectares classés en AOC Champagne, Coteaux champenois ou Rosé des Riceys. () ".

8. Il ressort des termes de l'arrêté contesté que la préfète de la région Grand Est a notamment attribué à la SCEV Champagne C Haton vingt points au titre de ce critère n° 3. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la SCEV Champagne C Haton exploite 2ha 58a 84ca de vignes et que l'opération d'agrandissement de l'exploitation de M. D a pour effet de réduire cette surface à 2ha 10a 82ca. M. D est dès lors fondé à soutenir que cette opération n'a pas pour effet de porter la surface exploitée par le preneur en place à une superficie comprise entre 1 et 3 hectares au sens des dispositions précitées et que c'est à tort que vingt points ont été attribués à la SCEV Champagne C Haton sur ce fondement.

9. Il en résulte que la SCEV Champagne C Haton doit être regardée comme obtenant un total de quatre-vingt-dix points au lieu de cent-dix. Dans ces conditions, M. D obtient, avec un total de soixante points, un total de points au moins égal au meilleur total diminué de trente points pour l'application des dispositions du b) du IV de l'article 5 du schéma directeur régional et doit également se voir délivrer une autorisation d'exploiter. Par suite, M. D est fondé à soutenir que c'est à tort que la préfète de la région Grand Est a retenu que la SCEV Champagne C Haton répondait à un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne et au sens du 1° de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime.

10. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

11. Aux termes de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime : " L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : () / 2° Lorsque l'opération compromet la viabilité de l'exploitation du preneur en place ; (). ". Aux termes du III de l'article 5 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne : " Aux fins du présent arrêté, il est considéré qu'une opération de reprise compromet la viabilité de l'exploitation faisant l'objet de la reprise lorsqu'elle a pour effet de porter la superficie mise en valeur par cette dernière en deçà du seuil de contrôle fixé à l'article 4 du présent arrêté ". Aux termes du 2° du IV de l'article 1 du même schéma directeur : " Est qualifié de seuil de contrôle le seuil de surface fixé à l'article 4 du présent arrêté en application du II de l'article L. 312-1 ". Selon le tableau II de cet article 4, le seuil de surface fixé par le schéma directeur régional des exploitations agricoles de Champagne-Ardenne en application du II de l'article L. 312-1 du code rural et de la pêche maritime, s'élève à 3ha concernant les exploitations viticoles mettant en valeur uniquement des vignes.

12. La préfète de la région Grand Est fait valoir que l'arrêté est également justifié par un autre motif tiré de ce que l'opération en l'espèce compromet la viabilité de l'exploitation du preneur en place en méconnaissance des dispositions du 2° de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime. Toutefois, et ainsi qu'il a été indiqué précédemment, l'opération d'agrandissement de l'exploitation de M. D aurait pour effet, non pas de porter, mais seulement de maintenir la superficie de vignes mise en valeur par la SCEV Champagne C Haton sous le seuil de contrôle de 3 ha. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier, en l'absence de tout élément en ce sens produit en défense, que la viabilité de l'exploitation de la SCEV Champagne C serait compromise par la perte de surface exploitée résultant de l'opération litigieuse. Par suite, ce motif ne peut pas légalement justifier la décision attaquée et il n'y a, dès lors, pas lieu de procéder à la substitution de motif demandée par la préfète de la région Grand Est.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés par M. D, que ce dernier est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 16 juin 2021 par lequel la préfète de la région Grand Est a refusé de l'autoriser à exploiter les surfaces de vignes en litige situées sur le territoire de la commune de Damery.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 16 juin 2021 par lequel la préfète de la région Grand Est a refusé d'autoriser M. D à exploiter une surface de 48a 02ca de vignes sur les parcelles AH0366, AN0424 et AN0425 sur le territoire de la commune de Damery, est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à M. D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à la société civile d'exploitation viticole Champagne C Haton, à M. A C, à la commune de Damery et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie en sera adressée à la préfète de la région Grand Est.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mach, présidente,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLa présidente,

Signé

A-S. MACH

La greffière,

Signé

A. DEFORGE

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